‹ Le saint travail des mainsChapitre 72 sur 86 · LA VIE DE SAINT GILLES, COMPAGNON DE SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

LA VIE DE SAINT GILLES, COMPAGNON DE SAINT FRANÇOIS

I. Sa vocation. — II. Ses vertus : r L'Amour du travail ; 2 son Humilité; 3° son Obéissance ; 4" son don d'Oraison.

I. |§f||p|$ aint Gilles, natif d'Assise, sur le rapport que P^S^fi Bernard de Quintaval, un des principaux bour- ^^^^5geois de la ville, et Pierre Catane, chanoine, avaient donné tous leurs biens aux pauvres et suivaient la façon de vie de saint François, s'en alla vers lui et fut le troisième qui résolut de l'imiter.

II. Ayant reçu l'habit de ce Séraphin, il eut permission de faire le pèlerinage de saint Jacques en Galice, et puis celui de Jérusalem. Il y souffrit beaucoup d'affronts, de brocards et d'incommodités du corps ; mais il les supporta avec une héroïque patience et une force d'esprit animées de la grâce de Dieu.

Un jour ayant rencontré un pauvre nu, il lui donna son capuchon et fut vingt jours dans les champs tête nue, exposé à toutes les injures de l'air, mais bien muni du secours et des richesses du Ciel.

1. Il brûlait d'un admirable désir de ne toucher aucune viande, qu'il ne l'eut gagnée à la sueur de son visage et de

ses bras ; tantôt il portait de l'eau par les rues, tantôt il allait au bois à trois ou quatre milles de la ville, et quelquefois il faisait des paniers d'osier, blutait de la farine et s'occupait à divers exercices.

Il ne recevait jamais aucun argent pour ses peines, mais seulement ce qui était précisément nécessaire à sa nourriture.

Demeurant dans Rome chez un Cardinal, il allait cueillir des olives et d'autres choses pour avoir du pain qu'il apportait à la maison de ce Cardinal. Et comme ce Prince de l'Église le priait de ne lui pas faire cet affront, il répondit : Labores manuum tuarum quia maiiducabis, beatus es, et bene tibi erit ; Bienheureux est celui qui mange le fruit de ses travaux.

La pluie l'empêchant de sortir de la maison du Cardinal, celui-ci en témoigna une grande joie. Ah ! dit-il, frère Gilles, aujourd'hui vous tjiangerez.de ?nonpain. Il se tut pour lors, mais ensuite il descendit à la cuisine et dit au cuisinier : Comment laissez-vous votre cuisine si sale et si mal en ordre? Sur la réponse de cet officier que pour lors il n'avait personne pour la balayer, le frère dit : Donnez-moi de quoi vivre, et je la nettoyerai ; et en même temps il la balaya, et il reçut pour son salaire deux pains qu'il porta à la table de ce Cardinal qui admira sa constance dans le travail.

Le lendemain, dans la continuation de la pluie et la résolution des officiers de ne se pas servir de lui, le Cardinal 'tressaillait de joie et lui disait : Frère Gilles, il faudra aujourd'hui manger de mon pain. Le Serviteur de Dieu se tint dans un humble silence, et s'en alla par les offices, où il trouva deux couteaux tout rouilles, et les ayant bien nettoyés, il eut deux pains en récompense. Il les porta à la table de ce Cardinal, qui fut fâché d'être toujours frustré dans son espérance.

Il reprenait les paresseux avec aigreur et sévérité. Si vous faites, disait-il, ce que vous savez, vous parviendrez

à la possession des biens que vous ignorez ; car la distance qui est entre les œuvres et les paroles est plus grande que celle qui se trouve entre le Ciel et la terre. Il est meilleur que quelqu'un s'enseigne soi-même par un soin véritable de son salut, que si, dans la ?iégligence de son âme, il éclairait de sa doctrine tout l'univers. Si vous voulez recevoir beaucoup de connaissances dans votre esprit, exercez-vous sérieusement dans l'action, et que l'humilité vous tienne la tête baissée à terre. L'humilité est un très ijisigne prédicateur qui plaît à Dieu et aux hommes. Sa coutume était de dire, avec soupirs et avec sanglots : Il y a bien de la différence entre une brebis qui ne fait que bêler, et une autre qui se nourrit à loisir dans un bon pâturage. Les œuvres mêlées avec les paroles engraissent, et conservent l'âme. Laissons les paroles, et mettons la main à l'œuvre. Que servirait-il à un homme d'être le possesseur de toute la terre, s'il la laissait sans culture? Toutes les plus rares sciences ne servent de rien à un docteur, s'il ne s'entretient de leur suc par des actions vertueuses. Ainsi parlait ce saint Frère.

Quoique son travail se fît avec une très soigneuse assiduité, il n'amassait néanmoins rien pour le lendemain ; mais dans le mépris entier et parfait de l'argent, il se contentait du vivre nécessaire pour un jour.

Dieu le pourvoyait quelquefois de pain et d'autres choses par des voies extraordinaires. Un jour, étant fort las et fatigué de la faim dans un voyage, il s'arrêta sur un chemin, afin de réparer ses forces par le sommeil à défaut de nourriture. A son réveil, il trouva, comme un autre Elie, la moitié d'un pain près de sa tête. Il bénit Dieu d'un soin si paternel ; il mangea de ce pain, et en fut beaucoup fortifié et consolé.

Il demeurait une autre fois sur une montagne avec un compagnon, personne n'en ayant connaissance. Trois jours durant il tomba tant de neige, qu'ils n'en purent descendre pour gagner ou chercher du pain. Il eut son recours à l'o-

raison, et Dieu toucha le cœur d'un paysan qui Jeur porta du pain et du vin.

2. Son humilité était si profonde, qu'il s'efforçait de se placer toujours au plus bas lieu, et désirait être foulé aux pieds par tous les autres.

Au récit qu'on lui fît que frère Elie, qui avait été Général de son Ordre, était devenu apostat et schismatique par son orgueil et son arrogance, il se jeta contre terre, s'y étendit tout de son long et s'y colla tant qu'il put. Et comme on lui en demanda la raison, il répliqua : Je désire me mettre au plus bas lieu que je pourrai, puisque frère Elie est tombé dans la volonté de son élévation.

Un jour, à la vue de ses péchés, il conçut une si cuisante douleur et une si extrême confusion de lui-même, qu'il se retira dans un bois, se dépouilla tout nu autant que l'honnêteté le permettait, et après s'être jeté une corde au cou, il commanda à un autre Frère de le traîner jusqu'au couvent où vivaient les autres Religieux. A son arrivée, il s'écria : Mes Frères, aye\ pitié de moi pauvre pécheur. Les Religieux accoururent à ces cris, et le voyant nu, mêlèrent leurs larmes avec les siennes et le prièrent de s'habiller ; mais il leur répondit : Je ne suis pas digne d'être appelé Frère mineur ; si vous me voulez néanmoins donner par aumône mon habit, je le recevrai de vos mains, quoique j'en sois très indigne. Ils le lui rendirent, fort édifiés et fort touchés de son humilité, encore qu'elle ne fût pas imitable.

3. Il était très obéissant et exécutait avec ponctualité et promptitude tout ce qui lui était ordonné. Etant un peu éloigné d'un couvent, il reçut un commandement du Général qui l'appelait à Assise. Il se mit incontinent en chemin. Les Religieux qui étaient avec lui le pressèrent de retourner au logis pour se mieux disposer à ce voyage ; mais il repartit avec modestie et fermeté : On ne me commande pas d'aller au couvent, mais à Assise ; et il ne se

laissa point fléchir, mais de ce pas il se transporta où l'obéissance l'appelait.

U ne autre fois, un Frère laïque se plaignit à lui de ce que son Gardien l'occupait à porter la besace et à demander l'aumône, quoique son inclination fût de vaquer à l'oraison et à la contemplation, qui sont d'une plus haute perfection que la peine de courir par les rues. Ah ! réplique saint Gilles, mon très cher Frère, vous n'ave^ pas encore bien appris ce que c'est que l'oraison. L'oraison est la soumission à son Supérieur. C'est un manifeste indice d'orgueil que de ne vouloir pas baisser les épaules sous le joug de l'obéissance, et de prétendre le secouer, pour marcher dans une voie que l'illusion du démon nous fait paraître plus parfaite. Nous voyons que les granges et les greniers se remplissent de blé, lorsque les bœufs supportent le joug à la charrue. Si un Religieux avait une si éminente dévotion et une si étroite union avec le Paradis, que les Anges en fussent desce?idus pour l'entretenir, à la première voix de son Supérieur il les devrait quitter et faire ce qui lui serait commandé.

Il pratiqua lui-même ces bons avis; car étant ravi en extase, il revint à lui par deux fois au premier commandement du Pape. Il disait souvent qu'une seule action faite par obéissance était plus méritoire que deu,x sans obéissance.

4. Le don d'oraison lui fut communiqué dans une telle éminence, que les extases et les ravissements lui étaient ordinaires.

Etant une nuit dans l'ermitage de Pérouse.il fut rempli d'une si excessive consolation dans l'ardeur de la contemplation, qu'il croyait ne pouvoir survivre à ce transport. Il sentit premièrement que ses pieds mouraient, et puis ses membres, jusqu'à ce que son âme sortît de son corps. A cette sortie, elle se vit dans une ravissante beauté. Elle était subtile et vénérable au delà de toutes les pensées des hommes, et elle fut soulevée à la contemplation de secrets

si admirables, que jamais il ne les voulut manifester, disant que celui qui sait bien garder les secrets que Dieu lui a révélés, est heureux.

Après un jeûne de quarante jours, durant la fête de Noël, Notre-Seigneur lui apparut pendant sa contemplation. Outre son Humanité, il lui montra des choses inexplicables de sa Divinité. Cette apparition dura treize jours par divers intervalles ; mais dans l'impuissance de supporter davantage une clarté si brillante et si incompréhensible, il pria Dieu de se retirer de lui qui n'était qu'un pauvre pécheur, qu'un rustaud et un homme de néant et plein d'ignorance.

Plus il s'humiliait, plus la faveur de Dieu s'augmentait. Il vit dès lors l'Essence de Dieu, de la sorte que j'ai expliquée ailleurs, et la connaissance qu'il en reçut fut dans une telle évidence qu'il semblait avoir perdu la foi. Aussi disait-il : Si je devais chanter la Messe, je ne dirais pas : Je crois en Dieu, mais : Je connais Dieu, Créateur du Ciel et de la terre, lequel j'ai vu moi-même.

Après cette si excellente apparition, il était fort souvent extasié, et il se tenait autant qu'il pouvait dans la solitude, pour cacher les grâces que Dieu versait en si grande abondance dans son âme. Il évitait avec un soin merveilleux tous les vains entretiens et tous les murmures.

Le moindre discours de Dieu, de la gloire céleste et de la beauté du Paradis l'emportait hors de lui, et le rendait immobile dans une même place. Cette merveille excitait les enfants et les bergers à lui crier à la rencontre : Paradis, frère Gilles, paradis. A cette seule parole, il demeurait fixe au même lieu et était ravi hors de lui. Pour cette raison, les Religieux, dans leurs discours, se donnaient de garde de ne point dire Paradis, dans la crainte d'être privés de ses saints entretiens.

Il se retirait de tout son pouvoir de la familiarité non seulement des séculiers, mais aussi des Religieux, sur ce principe que quiconque a bien soin de son âme profite

beaucoup aux autres, et qu'une légère négligence perd souvent une grande grâce qui ne se recouvre jamais.

Par la permission de Dieu qui' lui voulut donner un contrepoids, il fut fort tourmenté des démons sur la fin de ses jours.

Il vécut en Religion cinquante-deux ans, et y mourut fort doucement. Une personne très sainte vit son âme qui allait en Paradis avec d'autres qu'elle avait retirées du purgatoire. Elle vit aussi Notre-Seigneur qui venait audevant de lui, et qui l'embrassait et le caressait avec tendresse, et de plus, elle entendit un concert de musique très mélodieux qui ravissait toute la Cour céleste.

RÉFLEXIONS

i. Le propre d'un vertueux Frère convers, c'est de s'adonner au travail et à l'humilité, s'il veut que Dieu le relève et se l'unisse en perfection.

2. Si une vue bien grossière de Dieu suffit pour absorber et extasier un esprit, et pour le remplir de si grandes douceurs qu'il ne peut les supporter, que ne fera pas une éternité de gloire, dans laquelle l'on verra cette Majesté infinie face à face ?

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