‹ Le saint travail des mainsChapitre 73 sur 86 · LA VIE DE SAINT FELIX DE CANTALICE, FRERE LAÏQUE CAPUCIN · texte numérisé non relu

LA VIE DE SAINT FELIX DE CANTALICE, FRERE LAÏQUE CAPUCIN

I. Il fut berger dans le monde. — II. Sa Vocation. — III. Son Noviciat. — IV. Il remplit l'office de quêteur. — V. Perfection avec laquelle il garde ses vœux. — VI. Sa Mortification. — VII. Son Amour pour Jésus et Marie.

^Maint Félix naquit à Cantalice, ville située au Om pied de l'Apennin, sur les confins de l'Ombrie HSs et de la province Sabine, dans l'Italie. Son père .s'appelait Santi, et sa mère Santa, et il fut un enfant de

sainteté. Il fut appliqué à la garde des brebis et des bœufs, la pauvreté de ses parents ne le pouvant placer dans un office plus relevé.

Cette solitude lui servit d'occasion d'une plus longue et plus fervente oraison. Il se cachait quelquefois dans quelque bocage. Il s'y mettait à genoux, levait ses yeux et ses mains au Ciel, et récitait l'Oraison dominicale, la Salutation angélique et d'autres prières. Il se prosternait d'autres fois devant quelque croix, pour y méditer la Passion de son Sauveur. Il se disciplinait aussi avec un fouet de cordes, se dépouillant nu jusqu'à la ceinture, se mettant son chapelet au cou, pour se représenter les liens de son adorable Jésus.

D'autres fois, il était épris d'un si bouillant désir d'adorer son Rédempteur dans la sainte Eucharistie, qu'il quittait son troupeau au milieu des champs pour aller à la Messe, dans la confiance que Dieu y pourvoirait. Et en effet, on voyait en même temps une personne inconnue qui en prenait le soin. Nous pouvons croire sans témérité que ce gardien charitable était son Ange, lequel prenait plaisir à sa piété et voulait empêcher les inconvénients qui eussent suivi l'abandon du troupeau.

II. Entre autres dévotions, il avait à cœur la lecture des Vies des Saints ; c'est pourquoi les jours de fêtes, pendant lesquels il était libre de son travail, il s'en faisait lire par ses amis. Il y prit un jour si grand plaisir, qu'il résolut de suivre ces fidèles serviteurs de Dieu et de quitter entièrement le siècle.

Il eut d'abord quelques pensées de se faire ermite ; mais dans la considération que la vie solitaire est exposée à plusieurs périls, il prit une généreuse résolution de se faire capucin. Dans le délai de la poursuite de son dessein qu'il retardait pour de justes raisons, il fut en un extrême danger de sa vie. Des bœufs effarouchés le renversèrent par terre, le foulèrent aux pieds, lui déchirèrent tous ses habits et traînèrent par-dessus lui le soc de leur charrue.

Cet accident lui fut un nouvel aiguillon pour presser son entrée dans l'Ordre des Capucins.

III. Il était âgé de vingt-huit ans lorsqu'il baissa la tète sous le joug de Notre-Seigneur. Le démon, prévoyant la guerre que cet homme céleste lui devait faire, l'attaqua au commencement de pensées impures et d'imaginations fâcheuses. Cette attaque fut très sensible à cette âme innocente, qui n'avait jamais senti ces inquiétudes. Il y mit bon ordre ; car il découvrit avec fidélité et franchise toutes ses tentations au Supérieur et au Père spirituel, qui l'aidèrent grandement. Il redoubla ses oraisons et mortifia son corps avec une telle sévérité, qu'il l'assujettit pleinement à la raison.

IV. Ses vœux de Religion étant faits, il se perfectionna de telle sorte en toutes les vertus que, la quatrième année après sa Profession, les Supérieurs l'appliquèrent dans Rome à l'office de quêteur qu'il remplit l'espace de quarante ans, à l'édification de toute la ville et de son monastère.

Il marchait par les rues le chapelet à la main et dans un très profond silence. S'il disait quelques paroles dans la rencontre à des personnes de connaissance, c'était toujours de Dieu, de la Vierge et des choses spirituelles. Son seul regard excitait les plus débordés à rentrer en euxmêmes et à la douleur de leurs péchés.

Quoiqu'il eût un excellent don d'oraison, il ne voulut pas néanmoins demander la décharge de cet office laborieux. Le Cardinal protecteur de l'Ordre en voulait parler ; mais il lui dit : Monseigneur, le soldat doit mourir les armes à la main, et l'âne doit expirer sous sa charge. Je ne désire point que votre illustrissime Seigneurie me favorise en ce soulagement; il pourrait arriver que les faveurs de la terre me fissent perdre celles du Ciel, et que par l'aide du corps on opprimât l'âme, qui doit plus être considérée que tout le reste.

Il se servait avec dextérité de son office de quêteur pour

l'exercice de la charité envers le prochain. Toute la journée se passait à parcourir les rues de la ville ; sur le soir, à son retour dans le couvent, il entrait dans les infirmeries, visitait les malades, les consolait de paroles et pourvoyait à leurs nécessités. Il visitait aussi les pauvres de la ville dans les maisons particulières, et les soulageait.

Les jours de fêtes il allait aux hôpitaux, et prenait grand plaisir dans le service des malades. Il leur donnait à manger, leur présentait des médecines, les aidait à se lever et à se coucher, accommodait leurs lits et faisait les plus vils et les plus pénibles exercices. Jamais il n'y entrait qu'il n'eût pour chacun quelque petit présent, qui rendit sa consolation et son instruction plus agréables.

Il secourait aussi toute sorte de personnes que la pauvreté mettait en danger d'offenser Dieu. Il leur obtenait de bonnes aumônes qu'il demandait à des prélats, à des seigneurs, à des dames et à des personnes riches, suivant la permission et la direction de ses Supérieurs.

Son zèle était si enflammé, qu'il ne voyait rien contre Dieu, où il ne mît ordre selon son pouvoir. Il avertissait avec liberté et modestie les personnes les plus qualifiées, et Dieu donnait une telle bénédiction à ses paroles, que plusieurs se convertissaient et concevaient une véritable horreur de leurs crimes. Les épées mêmes tombaient des mains de ceux qui se battaient déjà en duel ; et par sa douceur et son industrie.il obtenait tant sur leurs coeurs, qu'ils s'embrassaient sur le champ même du combat et en sortaient bons amis.

V. Il fut très excellent en l'observance des trois vœux de Religion.

i. Son obéissance était dans une si rare perfection, que la seule inclination des Supérieurs lui servait de loi, et le portait avec allégresse à tout ce qu'ils commandaient, sans avoir égard à la difficulté. Il ne faisait jamais aucune mortification corporelle sans congé, et au moindre commandement il les quittait toutes.

2. La pauvreté lui était si à cœur, qu'il porta toute sa vie un habit étroit, court et rapiécé tant dedans que dehors. Ses sandales étaient si déchirées, qu'elles le blessaient plutôt qu'elles ne l'aidaient.

Il ne se voulut jamais embarrasser dans les affaires de ses parents. Ce soin, disait-il, est une certaine apostasie et une tache au nom religieux. Une fois, étant envoyé à Cantalice, il ne* voulut point entrer dans la ville, mais il demeura dehors dans une maisonnette de ses parents, et voyant que sa cousine lui avait préparé -une paillasse neuve, il n'y voulut pas demeurer la nuit, mais il s'en alla reposer sous un arbre.

3. Son affection à la pureté lui régla si religieusement les yeux, que jamais il ne les égara sur le visage d'aucune femme; et cette retenue le maintint toujours dans une vie angélique et dans la vénération de tous ceux et celles qui l'abordaient.

VI. Sa mortification fut étonnante, car il jeûnait presque toute l'année, et souvent au pain et à l'eau. Il dormait sur des planches, et n'avait pour chevet qu'une pièce de bois, ou un fagot de sarment, ou des bâtons de fenouil. Il ne dormait d'ordinaire que deux heures. Toutes les nuits, et bien souvent encore le jour, il se disciplinait trois fois très rudement. Ceux qui l'entendaient admiraient sa ferveur, et quelquefois par compassion lui criaient : C'est asse%. Il portait aussi la plupart du temps une jaquette de mailles, et particulièrement quand il allait par dévotion aux Sept Églises.

Sa patience était tout à fait admirable, tant dans la souffrance des maladies que dans les affronts et autres incommodités. Les huit dernières années de sa vie, il eut des coliques furieuses, et cependant il refusait tous les soulagements ordinaires, si la contrainte de l'obéissance n'y intervenait.

Le médecin l'excita un jour à invoquer le saint Nom de Jésus, pour être délivré de ses douleurs ; mais il répondit

courageusement : Que je dise, Jésus ! pour avoir la santé ? Si je croyais guérir par ce mot sacré, je ne le prononcerais jamais. C'est ?non Dieu qui m'envoie ces douleurs, pourquoi ne voule\-vous pas que je les souffre pour l'amour de lui ? Il se mit incontinent à remercier Dieu de ce qu'il le faisait souffrir, et il le fit avec tant de cœur et d'ardeur, que le médecin et tous les assistants en demeurèrent dansl'étonnement et l'admiration.

Lorsqu'il voyait un malade, ou même des gens possédés par le démon, il désirait supporter tous leurs tourments. Il avait une telle habitude de souffrir, et en avait un si brûlant et si insatiable désir, qu'aucune injure, aucune disgrâce et aucune affliction ne troublait jamais la paix de son cœur. Il remerciait d'affection ceux qui lui faisaient quelque répréhension, soit qu'elle fût fondée en raison ou non.

VII. Il était très dévot à la Vierge Marie, en l'honneur de laquelle il jeûnait au pain et à l'eau tous les samedis de l'année et toutes les veilles de ses fêtes. Il jeûnait aussi en son honneur depuis l'octave de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul jusqu'à l'Assomption. Il récitait son Rosaire et son Chapelet avec une dévotion signalée, et composait des oraisons dévotes à sa louange.

Il aimait très tendrement le saint Nom de Jésus, et dans ses voyages, dans ses travaux, dans ses repas et ses discours, il avait toujours Jésus dans le cœur et en la bouche. 11 prenait plaisir à le faire prononcer aux enfants, avec ces deux paroles, Deo gratias, qui sont remplies de douceur et de bons sentiments, comme je l'ai dit ailleurs.

Il était si embrasé de l'amour de son Dieu et souverain Bien, qu'il éclatait en soupirs et était contraint de donner air à son cœur par des hymnes dévotes qu'il avait composées.

Le soir, s'étant retiré dans l'église et s'étant mis en oraison, il était souvent ravi en extase. Lrne fois, il fut tellement enflammé de l'amour de Dieu dans la contem-

plation de sa bonté infinie qu'il avait témoignée en son Incarnation, qu'il courut à l'autel et pria la Vierge, par un transport merveilleux, de lui donner son Fils pour un peu de temps. Cette Mère de charité ne put fermer l'oreille à une si ardente prière. Elle apparut à son Serviteur avec son doux Jésus entre ses bras. Elle donna à Félix ce gage précieux de son amour envers lui, avec un visage riant et des paroles d'une singulière bienveillance. Ce saint Frère, dans les embrassements et les baisers de son Sauveur, fondait tout en larmes de joie et de tendresse, et versait tout son cœur dans le sein de son Bien-Aimé. Sa dévotion s'étant pleinement contentée, il rendit Jésus à sa Mère, qui disparut avec son Fils.

Son humilité le poussait à faire ses dévotions et ses mortifications plus particulières dans l'église, au plus sombre de la nuit et le plus à la dérobée qu'il pouvait.

Lorsqu'il mangeait seul et à l'écart, il faisait de très grandes abstinences et ne goûtait ni chair, ni poisson, ni aucune viande cuite, il ne buvait point de vin, et mettait de l'eau froide ou des cendres dans son potage pour le rendre insipide et de mauvais goût. Mais lorsqu'il mangeait en compagnie ou en présence des Religieux, il évitait toutes les singularités.

Si quelqu'un le louait, il le laissait dès le même moment et s'écriait : Fi?iisse^, finisse^. Mais si on le blâmait et le reprenait, il s'arrêtait de pied ferme et écoutait les injures avec une grande sérénité dévisage et avec une sensible joie de son cœur.

Etant âgé de soixante-douze ans, il prévit l'heure de sa mort et la prédit à plusieurs. Dans sa dernière maladie, il ne pensait qu'à Dieu, et l'on avait peine de le retirer de l'église, où son amour le portait au delà de ses forces.

La glorieuse Vierge lui apparut un peu avant sa mort, avec une grande quantité de Saints, et le remplit d'une consolation inexplicable.

Après sa mort, il y eut un si extraordinaire concours de

peuple qui voulait voir son sacré corps et en emporter des reliques, que Ton escalada le couvent, lequel se trouva si plein qu'on ne s'y pouvait retourner. Le lendemain, les rues étaient si remplies de peuple, que les Religieux qui le portaient eurent bien de la peine pour entrer dans l'église, dans laquelle il y avait une telle foule de peuple, qu'on ne le put pas mettre en terre, et qu'on fut contraint de le changer trois fois d'habits, les plus hardis les ayant coupés en plusieurs pièces.

Enfin, Dieu a honoré son Serviteur par plusieurs miracles, rendant à cause de lui la vue aux aveugles, la force aux impotents et la santé à toute sorte de malades. Il mourut l'an 1 587, et aujourd'hui toutes les provinces du monde sont pleines de sa gloire.

RÉFLEXIONS

1. Un véritable Serviteur de Dieu ne désire jamais être déchargé de son travail, mais il désire agir et souffrir jusqu'à la mort.

2. La vertu est plus estimée, même des mondains, que toutes les richesses et les vanités du siècle ; et ils font plus d'état d'un pauvre berger et d'un frère laïque vertueux, que d'un prince, que d'un empereur vicieux.

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