‹ Le saint travail des mainsChapitre 74 sur 86 · LA VIE DE JEAN KESSEL, FRERE LAÏQUE DE L'ORDRE DE SAINT-AUGUSTIN · texte numérisé non relu

LA VIE DE JEAN KESSEL, FRERE LAÏQUE DE L'ORDRE DE SAINT-AUGUSTIN

I. Sa vie dans le monde. — II. Il entre en Religion. — III. Sa Dévotion envers les Saints. — IV. Estime de son office. — V. Amour de ses vœux. — VI. Son Humilité. — VII. Son Amour du silence. — VIII. Sa Charité. — IX. Son Oraison. — X. Souvenir des fins dernières. — XI. Amour de Jésus.

ean Ketel, ou Kessel, naquit dans la ville de Duseborch, dans le comté de La Marck, près du Rhin. Il s'occupa dans le trafic en Flandre et en

Hollande, s'étant joint à des marchands qui trafiquaient sur mer et qui demeuraient à Dordrecht.

Dans la considération de la vanité des richesses de la terre, il résolut de se faire prêtre, afin de s'adonner plus parfaitement à la dévotion. Dans ce dessein il s'appliqua à l'étude des bonnes lettres, et se fit de si riches habits sacerdotaux, qu'un Abbé et un Evêque eussent pu s'en servir avec honneur et bienséance. Mais une lumière plus éclatante lui ayant ouvert les yeux, il mit sous les pieds toutes les vanités du siècle et prit la résolution de se faire religieux.

II. Il se présenta au Prieur des Chanoines réguliers de Saint-Augustin, pour obtenir l'habit en qualité de frère laïque, et pour servir particulièrement dans la cuisine. Cette vocation d'abord sembla bien étrange, qu'un riche marchand se fît un pauvre frère et se jetât au coin d'une cuisine pour toute sa vie. Il fut reçu néanmoins à cause de sa ferveur et de son humilité.

Aussitôt qu'il se vit dans la maison de Dieu, il oublia et méprisa entièrement le monde et ses maximes. Il se vêtit d'un vieil habit et d'une soutane de toile noire propre pour les offices de la cuisine, et ressentit plus de joie, dans cette humiliation que s'il eût eu les plus beaux ornements des prêtres.

Il remerciait Dieu de la grâce qu'il lui avait faite de l'occuper dans un exercice, dans lequel il pût servir Notre- Seigneur humilié pour l'amour de lui.

1 1 1 . Sa dévotion était extraordinaire envers tous les Saints, mais il en affectionnait particulièrement trois, savoir : saint Alexis qui avait vécu dans une très profonde humilité et dans un total mépris de lui-même, sous l'habit d'un pauvre pèlerin inconnu, en la maison de son propre père ; saint François, amateur admirable de la pauvreté, sans vouloir retenir aucune possession sur la terre ; et sainte Elisabeth qui donnait tout aux pauvres, et foulait aux pieds les richesses et les honneurs, comme le limon et la fange.

Il se mettait souvent ses péchés devant les yeux, pour empêcher toutes les vaines complaisances que le démon lui eût pu faire naître dans ses bonnes œuvres, et pour se maintenir dans une haute estime de la vertu de ses frères, sans s'amuser à de vains discours ou jugements de leurs imperfections.

Jamais il n'était oiseux, dans la connaissance qu'il avait que l'oisiveté est la source funeste de tous les maux.

IV. Il s'efforçait de se persuader pleinement que l'office de cuisinier était le plus profitable pour son salut qu'on lui pût donner ; et que, bien que d'autres offices eussent plus d'éclat devant les hommes, celui-ci avait plus de moelle et de suc devant Dieu.

Sa vigilance était remarquable par la netteté de sa cuisine et par l'assaisonnement des viandes, selon que la pauvreté le pouvait permettre. Tout était toujours prêt à temps et fait de bonne grâce, dans la pensée qu'il servait Jésus-Christ caché dans la personne de ses frères.

Là où il s'agissait des malades et de leurs viandes, on le voyait et on l'admirait dans des transports de charité et de compassion. Il n'oubliait rien de ce qui dépendait de son industrie pour adoucir leurs maux et leur faire reprendre appétit.

V. Ses vœux étaient la prunelle de ses yeux et l'amour de son cœur. Quand il sortait du logis, il avait un soin très exact de garder sa vue de vains et dangereux regards, et son cœur de mauvaises pensées. Par les rues, il s'occupait à la lecture de quelque livre ou à la méditation de quelque mystère de la foi, et principalement de la vie et de la Passion de Notre-Seigneur.

Il ne buvait jamais hors des repas ordinaires, et il était fort sobre à table, y lisant ou méditant, afin de ne point perdre le temps, et que la nourriture de l'âme servît de frein aux appétits déréglés du corps.

Les habits pauvres et déchirés étaient ses délices, et jamais il ne se plaignait de rien, dans la croyance que la

chambre, la viande, le vêtement et tout le reste surpassaient son mérite.

Il préférait l'obéissance à toutes les dévotions et à toutes les autres austérités imaginables, et sa résolution était de suivre la voix de son Supérieur comme la voix de Dieu même, et de quitter tous ses désirs et ses sentiments, quoique bons, à l'instant qu'on lui commanderait d'autres actions. Il n'engageait jamais son affection trop avant à aucune occupation, même vertueuse, sur la crainte de ne la point laisser volontiers, si on l'en retirait.

Cette promptitude d'obéissance le soumettait non seulement au Prieur, mais aussi à tous les autres officiers, s'étant obligé, quoique sans vœu, de leur obéir en tout et partout comme à Jésus-Christ même, dans le désir de n'être à soi en nulle chose.

Toutes les semaines il allait trouver son Supérieur ou son confesseur pour lui déclarer ses tentations, les inclinations de son âme, ses progrès ou son relâchement dans la vertu et dans la perfection, et pour apprendre d'eux la façon de se conserver contre les attaques des démons et de faire toujours quelque progrès vers le Ciel.

VI. Les répréhensions lui étaient à consolation, et il les écoutait avec humilité et patience, sans nulle réplique.

Le Supérieur qui l'aimait d'amour et qui faisait grand état de sa vertu, dans la vue qu'on le pouvait élever à une vertu plus qu'ordinaire, le reprenait et le bafouait à dessein ; tantôt il se plaignait que les viandes étaient mal apprêtées, tantôt que sa cuisine était mal en ordre, et quelquefois qu'il était trop lent et paresseux à servir à table ce qu'on lui demandait. L'humble Serviteur de Dieu n'avait nulle repartie à tous ces reproches ; mais les yeux baissés à terre, et. quelquefois les genoux même, il confessait sa faute et en demandait pénitence.

La réserve de ses paroles était admirée dans la fuite de la jactance et des vains discours qui pouvaient tourner à sa louange.

La détraction et le murmure étaient l'horreur de son cœur. Il les détestait comme les pestes des Maisons religieuses.

VII. Il ne trouvait point de meilleur moyen pour se maintenir dans la pureté de cœur, que le silence ; et jamais il ne parlait aux hommes qu'il n'eût muni son âme et sa bouche par la Salutation angélique, afin que la Vierge en fût la garde et la gouvernante, et que les paroles ne lui échappassent par promptitude et précipitation.

VIII. Sa charité envers ses frères religieux, envers les pèlerins et envers les pauvres fut très remarquable. Il s'était prescrit cette loi :

1. Regarde comme Jésus-Christ même tous tes frères, et principalement tes Supérieurs ;

2. Fais tout ce qu'ils te demanderont, avec promptitude et allégresse, non seulement de cœur, mais aussi de visage ;

3. Reçois les pèlerins et les passants, comme Jésus- Christ, avec des paroles de charité, sans toutefois leur tenir de longs discours ;

4. Prends soin des pauvres, autant que l'obéissance te le permettra, et donne-leur, avec la meilleure grâce que tu pourras, ce que la charité de tes Supérieurs te met en main pour eux.

Il s'étonnait comment un homme riche pouvait refuser l'aumône à un pauvre qui lui demande pour l'amour de Dieu, vu la puissance qu'il y trouve d'avoir de grands biens en toute l'éternité, pour fort peu de chose, qui le doit abandonner à la mort.

Sa ferveur le portait à désirer qu'on retranchât quelque chose du vivre des Religieux, qu'on vendît les livres et les plus riches ornements de l'église, pour la nourriture et l'entretien des nécessiteux.

IX. La lecture spirituelle et l'oraison étaient les deux nourrices de ses vertus. La lecture lui plaisait de telle sorte, qu'aussitôt que son office le lui permettait, il pre-

nait un livre en main, afin de maintenir sa force et sa vigueur pour l'action. Il avait l'oreille et le cœur à la lecture de table, avec un très grand soin et sensible plaisir, préférant la nourriture de son âme à celle de son corps.

La méditation était l'âme de son âme, et toute sa vie ne semblait être qu'une prière continuelle. Il avait un très grand soin de se lever avec promptitude au son de la cloche, et s'efforçait que sa première pensée fût pour Dieu. Dès le premier moment du réveil, il se mettait en la présence de son Créateur, en celle des Anges et des Saints, et méditait quelque chose de la miséricorde de Dieu envers lui, puis il s'arrêtait sur sa propre misère, sur sa propre infirmité.

Toutes ses oraisons particulières étaient distribuées à certaines heures, afin de n'y point manquer. A l'entrée de sa cuisine, il s'agenouillait devant quelque image et priait brièvement. Dans la continuation de son travail, il avait toujours quelque bonne pensée en l'esprit, il fléchissait souvent les genoux et faisait diverses oraisons jaculatoires,particulièrement au son de l'horloge et de la cloche, et au signal que l'on donnait à l'élévation du Corps de Notre-Seigneur durant la Messe.

On le trouvait souvent à genoux devant le feu, et lorsqu'il mettait ordre à son pot, il chantait avec tendresse et dévotion quelque hymne ou oraison.

Dans la croyance que Dieu, en la présence de qui il avait résolu de se tenir sans cesse, est partout, il avait fait de sa cuisine une chapelle.

Le soir, il faisait son examen de conscience, et priait les Saints, afin, disait-il, de prendre avec eux son repos et d'être conservé par de si bons gardiens.

X. Les pensées de la mort et du jugement final servaient beaucoup à sa ferveur. Il se mettait souvent sous les yeux la brièveté de la vie, et que peut-être le jour présent en serait le dernier ou l'avant-dernier, et qu'il faudrait bientôt rendre compte de toutes ses œuvres.

Tous les samedis, pour se mieux imprimer le souvenir de la mort, il prenait le suaire dans lequel il devait être enterré, et s'en enveloppait pendant son travail, priant qu'on lui fît la grâce de n'en point prendre d'autre à sa mort; en effet Matthias de Malignes, son compagnon, le lava, lorsqu'il fut décédé, et s'en servit pour sa sépulture. XI. Il avait un très tendre amour envers l'Humanité de notre Sauveur, et se l'était proposée pour le modèle de toutes ses actions et prétentions ; et à ce dessein il se la rendait toujours présente dans son imagination.

Ce doux et charitable Jésus lui portait une affection réciproque, et joignait à sa bonne volonté des caresses très tendres au temps de ses oraisons, et des grâces très puissantes pendant ses travaux et ses occupations journalières. Un peu avant sa mort, il le consola par sa présence, se montrant à lui visiblement et le préparant contre les attaques du démon qui, espérant de le jeter dans quelque défiance de la miséricorde de Dieu, se présenta pour l'effrayer. Mais ce vertueux Frère le chassa par cette humble réponse : Je ne compte point sur mes mérites, tnais mon espérance est fondée sur la miséricorde de mon Sauveur et sur les mérites des Saints. L'Esprit d'orgueil ne put subsister devant cette profonde humilité, et s'en alla en fumée.

Ce saint Homme se jeta totalement entre les bras de son Rédempteur, et dans le redoublement de ses prières, il lui rendit son esprit, au milieu des Religieux qui faisaient la recommandation de l'âme selon l'ordre de l'Eglise. Il mourut l'an de salut 1398, pour aller jouir des biens du Paradis dans toute l'éternité.

RÉFLEXIONS

1. Le meilleur trafic auquel nous puissions nous appliquer, c'est le soin de notre salut et l'acquisition des vertus.

2. Si pendant la vie nous nous souvenons de la mort, nous trouverons à notre mort une vie bienheureuse.

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