CHAPITRE VII
LA VIE DE FRANÇOIS DE l'eNFANT-JESUS, FRERE CONVERS DE L'ORDRE DES CARMES.
I. Ses premières années. — II. Sa parfaite conversion. — III. Son zèle au service des malades. — IV. Sa vocation à la vie religieuse. — V. Sa mort. — VI. Ses vertus : r Confiance en Dieu ; 2° Amour de l'Enfant Jésus ; 3° Charité envers le Prochain ; 40 Patience ; 5° Mortification; 6° Oraison. — VII. Dons surnaturels.
§Tiiil? RAnçois de l'Enfant-Jésus naquit à Ville-Palais, qui est à deux lieues de la ville d'Alcazar, au H$$ royaume et archevêché de Tolède. Son père s'appelait Matthieu Pascal, et sa mère Marie Sanchez.
En son bas âge il montrait si peu d'intelligence, qu'il était le jouet de tous ceux de sa connaissance et l'affliction de ses parents, qui le voyaient inutile à toutes choses, même à garder leur petit troupeau de brebis. Il perdait ou rompait tout ce qu'on lui mettait en main, et n'en rendait jamais compte.
A l'âge de vingt-trois ans, il coupait du bois en une forêt, pour se chauffer avec les autres pasteurs avec lesquels on l'avait mis pour le dégourdir. Le gardien des bois étant survenu et voulant lui prendre quelque gage, Erançois se retira, prit sa fronde, et lui jeta une pierre avec une telle raideur, qu'il le renversa mort sur la place. Et nonobstant cet accident si étonnant, il s'en retourna froidement au logis, comme si rien ne fût arrivé, sa stupidité ne lui laissant pas assez de lumière pourvoir que la justice lui mettrait la main sur le collet et le punirait. Son père le fit échapper; mais quatre jours après il revint à la maison, dans la pensée que son absence avait été assez longue pour
effacer la mémoire de son homicide, tant il était grossier et peu raisonnable.
Son père le chassa brusquement, craignant pour sa famille l'infamie dont sa présence ne pouvait manquer de la couvrir. Ce pauvre garçon s'en alla vers Alcala de Henarès, et y demeura chez une vertueuse et charitable veuve ; il passait la plus grande partie du jour dans l'église des saints martyrs Juste et Pasteur, y entendait les Messes et y faisait diverses prières.
Le sacristain, dans l'admiration de son assiduité, le prit à son service ; mais il le trouva si hébété et si peu propre en tout, qu'il le congédia.
II. Rebuté ainsi des créatures, il redoubla de ferveur, et s'étant prosterné devant le Saint Sacrement, il dit de toute l'étendue de ses affections à son Rédempteur : Seigneur, servez-vous de moi, quoique j'en sois très indigne ; vous voyez que je suis l'opprobre et la risée des hommes. Ce Dieu de bonté accepta son offre, et lui dit d'une voix intelligible : Sers-moi où il y a beaucoup de gens. Il entendit clairement ces paroles, et elles demeurèrent toujours gravées dans sa mémoire. Après qu'il eut demeuré trois ans et demi en cette église, il fut mis à l'hôpital d'Antezane, qui est dans la même ville d'Alcala, pour y servir les pauvres malades dans les choses les plus basses et les plus laborieuses.
III. Son esprit s'ouvrit en cette maison de Dieu, et le Ciel lui départit tant de force et de dextérité pour faire ce qu'on lui commandait, que presque tout l'hôpital lui tombait sur les bras.
Il travaillait toute la journée sans prendre aucun repos, et la nuit il dormait fort peu. Il se levait journellement à trois ou quatre heures du matin, et faisait sa méditation pour l'ordinaire levant les yeux au Ciel et les y arrêtant fixes et immobiles. Il prenait aussi tous les jours une rude discipline, et son sang coulait de son corps en telle abondance, que le pavé de la sacristie en était teint, ce qui n'é-
chappait pas à la vue de ceux qui y entraient. Il entendait la Messe, allait ensuite soulager les malades et chercher l'aumône pour eux, en quoi il réussissait mieux que les autres quêteurs, Dieu ouvrant le cœur et la main de ceux à qui il s'adressait.
Le jour de Noël il donnait un festin général aux Chevaliers de l'Enfant Jésus (ainsi appelait-il les pauvres), y conviant non seulement les pauvres d'Alcala, mais encore tous ceux de la Province, pourvu qu'ils apportassent attestation qu'ils s'étaient confessés; quelquefois il s'y en trouvait plus de douze cents, et il pourvoyait à tous leurs besoins par un soin prodigieux.
Si c'étaient des hommes ou des femmes qui eussent famille, il leur donnait à chacun un pain de deux livres, une livre de mouton et une livre de bœuf; et s'ils avaient •des enfants, une autre livre de chevreuil, quatre onces de lard, des navets, et du charbon pour faire cuire le tout, et de plus un réal plié dans un papier.
Pour les petits enfants, les orphelins et les pauvres, et pour les autres personnes qui n'avaient nul lieu propre à faire leur cuisine, il s'était arrangé de façon à ce qu'on en eût soin; il donnait ordre qu'on fît bouillir leur pot, et qu'on leur donnât bien à manger le jour de Noël, et après cela, il leur donnait un réal comme aux autres.
L'Enfant Jésus était la caution et le répondant des grands frais qui se faisaient, et il y pourvoyait toujours tôt ou tard, et souvent par des moyens inespérés et admirables.
Tous les jours il donnait audience aux pauvres ordinaires dans la cour de l'hôpital, et aux personnes honorables, aux Religieux et aux prêtres, dans l'église, et satisfaisait aux besoins d'un chacun.
IV. Après que François eut servi avec tant de travail et de succès à cet hôpital l'espace de vingt -sept ans, il se sentit poussé d'un désir ardent de se faire religieux; il se mit en oraison, afin d'obtenir la lumière suffisante pour juger •de la réalité de cette vocation ; et il connut si clairement
que le Ciel voulait qu'il prît l'habit religieux en l'Ordre des Carmes déchaussés de Notre-Dame du mont Carmel,. qu'il en fit vœu par deux fois. Mais le roi Philippe II l'empêcha de l'exécuter, à raison des grands biens qu'il faisait dans cet hôpital d'Alcala.
Au bout de six mois, la Vierge apparut visiblement à François, et lui déclara en termes exprès qu'elle le voulait pour sa Religion. A cette condition elle l'exempta de la mort, à laquelle Jésus, qui lui apparaissait aussi comme juge, condamnait plusieurs personnes. Cette vision le fit promptement retourner vers le Roi, et il le pressa si vivement, que ce prince lui donna le congé tant désiré.
Aussitôt qu'il eut l'habit, il se porta aux exercices de la Religion avec une extrême ferveur, sur ce raisonnement qu'il était venu tard, et par conséquent qu'il devait doubler le pas pour avancer dans la voie de la perfection.
Il désirait avec passion être repris et corrigé de ses fautes, et recevoir des affronts. Le Maître des novices, par lui-même et parles autres, s'étudiait à lui donner une pleine et entière satisfaction en cette matière. Son noviciat étant achevé et ses vœux faits, Dieu se servit de lui pour fonder une maison de femmes repenties à Valence. Dans l'exécution de cette bonne œuvre, il rencontra des difficultés qui semblaient insurmontables ; mais enfin il en. vint à bout, par l'assurance qu'il donna que si l'on permettait cette fondation, la ville de Valence ne serait point frappée de la peste, qui ravageait tout le pays d'alentour. Le lieu de ce refuge étant établi, la ville fut préservée du mal, qui autrement paraissait inévitable.
La vertu de cet admirable Frère ne put pas être resserrée dans une seule ville. Le Patriarche de Valence le mena avec lui aux visites de son diocèse. Il passait toute la journée avec les enfants, leur enseignant la doctrine chrétienne, et chantant quelques couplets qu'il avait faits, les uns à la louange de l'Enfant Jésus, pour les affectionner à son amour, et les autres, pour les incliner et porter à la vertu.
De Valence il passa à Madrid, où il fut reçu du Roi et de la Reine avec, un très grand applaudissement, comme je l'ai dit ailleurs. Il paya bien toutes les caresses et les gratifications qu'ils lui firent, leur ayant obtenu de Notre- Seigneurun fils héritier de leurs royaumes.
Il n'appelait point autrement le Roi que son frère aîné, ni la Reine que sa sœur. On le retira de Madrid pour l'éloigner de l'applaudissement qu'il y recevait ; mais en quelque lieu qu'il fût, sa vertu avait un tel éclat que chacun accourait pour lui demander sa bénédiction et se recommander à ses prières.
S'il sortait en un lieu où les séculiers le pussent aborder, en peu de temps ils lui mettaient sa chape et son habit en pièces. S'il sortait à la vue du monde, et qu'il pût être vu à travers une balustrade, comme tous ne pouvaient lui parler ni le voir, il s'élevait de si grands cris de la populace, que l'Office divin en était empêché.
V'. Sur le pressentiment qu'il eut de la fin de sa vie, il s'adonna encore davantage à l'oraison, à la contemplation et à la mortification. Dieu le disposa aussi à ce dernier combat par des maladies, où il montra une patience héroïque.
Il écrivit au Roi, à la Reine, au Patriarche de Valence et au Nonce apostolique, pour leur dire le dernier adieu, et comme pour prendre congé d'eux avant son départ pour l'autre monde.
Il reçut le Très Saint Sacrement avec de très sensibles mouvements de dévotion, et un si grand attendrissement de cœur, que les larmes lui coulaient des yeux. Il s'entretint dans des colloques fort dévots avec cet aimable Sauveur qui le visitait par une charité dont il s'estimait indigne.
Aussitôt que l'on sut la mort du Serviteur de Dieu, un concours incroyable de peuple se fit au Couvent pour le voir. Quand on le porta en terre, il fallut le changer par trois fois d'habits, à cause qu'on les lui ^coupait tous par
dévotion. Dieu donna aussi connaissance de sa mort et de sa gloire dans le Paradis à des personnes éloignées, afin que l'éclat de sa vertu fût plus illustre et sa sainteté plus confirmée.
Il y eut un grand débat entre les habitants de Madrid et les habitants d'Alcala, pour déterminer qui aurait ce sacré dépôt. Ceux de Madrid alléguaient qu'ils étaient dans la possession, et qu'il n'y avait nulle raison de leur ravir des mains ce que la Providence de Dieu leur avait départi par sa mort dans leur ville. Ceux d'Alcala répliquaient qu'il leur appartenait à plus juste titre, son élévation à la sainteté ayant pris ses commencements et reçu ses progrès dans leur cité, pendant l'espace de trente ans et davantage.
La dispute ne put être terminée que par la division du corps. On en donna une partie à chacune de ces deux villes, qui en reçurent un très grand contentement et en remercièrent avec affection les Supérieurs de l'Ordre.
VI. Le Patriarche de Valence fit faire incontinent des informations pour la Béatification de cet homme céleste. Pour notre profit spirituel, parcourons brièvement une partie de ses vertus, en les effleurant seulement, à raison que j'en ai rapporté dans ce traité plusieurs exemples en diverses occasions.
i. Il avait une extraordinaire confiance en Notre-Seigneur, spécialement depuis que ce bon Maître lui eut dit : Entreprends tout ce que tu voudras pour mon service, car je ferai que tu en viendras à bout. Il réussissait dans ce qu'il entreprenait pour les pauvres, contre toute espérance humaine, en des choses très difficiles et moralement impossibles. L'argent et le pain se multipliaient entre ses mains, quand il les distribuait aux pauvres.
2. Il aimait si tendrement l'Enfant Jésus, qu'il n'en pouvait parler qu'avec ardeur; il tâchait d'enflammer chacun de son amour. Il se plaisait dans la méditation des mystères de son enfance, et y employait beaucoup de
temps. Cette affection lui faisait faire à Noël ce banquet solennel dont je viens de parler. 'Il préparait aussi et ornait une petite crèche, à l'imitation de saint François, son patron. En tous ses discours il ne parlait que de l'Enfant Jésus, et il le prenait pour garant de toutes ses entreprises.
3. Il était très charitable envers les malades ; il les considérait comme les membres de Jésus-Chrjst, les servait avec une fatigue et une assiduité sans pareilles, et ne laissait aucun office quelque vil et abject qu'il fût, pourvu qu'il pût les aider et les soulager.
Dans Alcala, il fut chargé de l'hôpital durant vingt-sept ans, et pourvut les pauvres abondamment de ce qui leur était nécessaire. Sa charité s'étendait jusqu'aux prisonniers, auxquels il procurait des viandes et des habits. Il avait aussi l'œil aux autres personnes nécessiteuses de la ville, qui n'osaient pas tendre la main à l'aumône ; il faisait un rôle de leurs nécessités et y mettait ordre.
Il cherchait les enfants trouvés que l'on exposait devant les églises et devant les hôpitaux, il s'en chargeait en quelque part qu'ils fussent rencontrés, et payait leurs nourrices.
Le soin qu'il avait des corps n'empêchait pas sa vigilance et sa charité pour les âmes, aux nécessités desquelles il pourvoyait avec d'autant plus d'ardeur que leur rachat coûte plus à l'Enfant Jésus.
Il pressait les malades de se confesser et de recevoir la sainte Eucharistie, autant que la force de la maladie les eût trop affaiblis et mis en danger d'en être privés ou de n'y avoir pas l'attention nécessaire. Les plus déterminés et indévots étaient amollis par sa charité.
Lin capitaine espagnol n'ayant pas été confessé depuis douze ans et sentant sa conscience fort embarrassée, lui fit de grandes résistances. Il en vint néanmoins à bout par sa patience et sa longanimité. Ce capitaine employa quatre jours à sa confession, auprès d'un confesseur docte et ex-
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périmenté,et reçut le Saint Sacrement avec tant de larmes et de signes d'un véritable repentir et d'une véritable contrition, qu'il inspira à tous les assistants une dévotion très sensible.
Il travaillait pour remettre dans leur devoir les femmes débauchées, et ses fatigues y avaient tant de succès, que les plus obstinées rentraient en elles-mêmes et se convertissaient parfaitement à Dieu.
Les âmes du purgatoire étaient fort soulagées par sa charité ; il faisait dire plusieurs Messes à leur intention, et leur appliquait une bonne partie de ses pénitences et de ses austérités.
4. Sa patience était inébranlable dans tous les accidents. Vous eussiez dit qu'il fût au milieu des vagues comme un rocher battu de tous côtés sans s'ébranler. Dans les crieries et les plaintes des pauvres, dans les brocards et les affronts des riches, il vivait en paix et en repos, et ne se rebutait pas même des soufflets et des coups de poing des insolents. Tout lui était d'autant plus doux et plus agréable qu'il était plus rude et plus amer à la nature.
Jamais on ne le vit dans le trouble et l'inquiétude. En quelque occasion que ce fût, il était sans cesse dans une même égalité d'esprit. Il ne formait jamais aucune plainte contre personne, et ne racontait nulle faute sur autrui ; mais il recevait avec un épanouissement de cœur, et comme un singulier bienfait de Dieu, ce qui était rebutant et fâcheux.
5. Il ne s'accordait que trois heures de sommeil ; sans égard aux travaux et aux fatigues continuelles du jour, au service des malades, et bien qu'il fût d'un corps replet et qui eût eu besoin de plus de repos, il n'en voulait pas davantage. L'oraison et la contemplation étaient ses fidèles compagnes le reste de la nuit, et lui donnaient une quiétude plus fructueuse.
Il demeurait toujours tête nue au soleil, à la froidure, à l'air, à la pluie et à la neige. Il entra dans la Religion
des Carmes déchaussés, qui est très austère, à l'âge de plus de cinquante ans, et néanmoins non seulement il ne s'exempta d'aucune rigueur de l'Ordre, mais il y en ajouta beaucoup d'autres.
6. Son oraison, comme je l'ai déjà dit, était ordinairement des mystères de la vie de l'Enfant Jésus, et il y trouvait tant de douceur et de consolation qu'il ne s'en pouvait retirer. Il servait tous les jours neuf ou dix Messes, et les plus longues étaient le plus à son goût.
Vli. Dieu l'instruisait et l'illuminait par diverses révélations, tant pour son profit particulier que pour l'aide des autres. Il sortit une fois de la Messe, qui n'était pas encore achevée, et courut pour aller empêcher un homme désespéré, qui s'allait pendre dans un bocage, près d'un moulin éloigné. Lorsqu'il y arriva, ce malheureux avait déjà la corde au cou, et était sur le point de se jeter en bas d'un arbre où il s'était attaché. Il le fit revenir à son bon sens, le fit confesser, et lui trouva le moyen de payer ses dettes, qui étaient le sujet de son désespoir.
Il eut l'esprit de prophétie, prédisant à plusieurs ce qui leur arriverait, tant pour l'état de leur vie que pour d'autres affaires.
Le Ciel lui fît la grâce de connaître le temps de sa mort, que ses péchés lui étaient pardonnes et qu'il irait en Paradis. Il mourut le premier jour de la fête de Noël, en l'an 1604, âgé de 60 ans ; l'Enfant Jésus le voulant récompenser de l'affection qu'il lui avait portée, et des festins qu'il avait faits à ses pauvres dans ces saints jours.
Les Rois et les Reines d'Espagne, les Evêques, les Cardinaux et diverses personnes éminentes en doctrine et en sainteté ont eu et témoigné une très haute opinion de ce Frère admirable.
Son corps rendit une très suave odeur incontinent après sa mort. Ses reliques ont fait quantité de miracles, et plusieurs personnes ont reçu des faveurs signalées, tant corporelles que spirituelles, par son intercession.
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REFLEXIONS
i. Dieu prend plaisir à changer des pierres en des enfants d'Abraham et à se communiquer aux simples et aux idiots, pourvu qu'ils lui donnent leur cœur et leur affection.
2. Les princes et les rois de la terre plient sous la vertu, et ceux qui s'humilient davantage sont les plus grands devant Dieu et devant les hommes.