LA VIE DU FRERE JACOPON, DE L ORDRE DE SAINT-FRANÇOIS
I. Sa vie mondaine. — II. Sa conversion. — III. Son entrée en Religion. — IV. Vertus qu'il y pratique : r Sa Mortification ; 2° son Oraison ; 3" son Zèle. — V. Ses axiomes.
I. ^Ep^l rère Jacopon naquit en la province d'Ombrie, M fPv^ dans la ville de Todi. Dès son adolescence, il 'MsmÊzM se plut à l'étude des lois et y prit le degré de docteur. La seule théorie ne contenta pas pleinement son esprit, mais il fit voir la subtilité et la vivacité de son esprit dans les duels du palais, où il se nourrissait des vains applaudissements de ceux qui lui faisaient l'honneur de l'écouter et de l'employer.
Dieu lui donna une femme noble et vertueuse, laquelle, dans la vue que son mari se plaisait à la vanité, s'habillait très honnêtement selon sa condition, et ne refusait pas les réjouissances publiques, où elle allait avec un rude cilice sur le dos, à l'insu de Jacopon.
IL Comme elle assistait un jour à des jeux solennels, le théâtre où elle était tomba et écrasa plusieurs personnes. Jacopon, à la nouvelle du danger de sa femme, y court des
premiers, tire sa femme blessée à l'écart, lui ouvre sa robe pour lui donner de l'air, et lui trouve un âpre cilice sur la chair.
Ce spectacle imprévu, joint à un si funeste accident, frappa de telle sorte son cœur que, sa femme étant morte sur-le-champ, il résolut de se consacrer pleinement à son Créateur, et de mépriser la vanité du siècle autant qu'il en avait adoré le brillant.
Il donna tous ses biens aux pauvres, se revêtit d'un méchant habit, entra dans le Tiers Ordre de Saint-François, et prit à tâche de se rendre très méprisable à tous. Son ardeur le porta à un tel excès, qu'il fit semblant que son esprit était hors de son bon sens : il se dépouilla jusqu'à la ceinture, se fit mettre un bât d'âne sur le dos et un frein à la bouche, et dans cette posture se traîna à quatre pieds au milieu de tout le peuple de sa ville, qui assistait à des jeux publics. Cet aspect inopiné les toucha tous si fortement que pas un ne demeura en la place, et les jeux cessèrent. Une autre fois, comme toute la famille se réjouissait à la danse à l'occasion du mariage de la fille de son frère, il se mit tout nu, et ayant oint son corps, il se roula sur des plumes de diverses couleurs, qui s'attachèrent sur tous ses membres. Use jette dans cet équipage au milieu des danseurs. Cette triste et funeste apparition troubla toute la fête, et chassa tous les conviés dans une morne tristesse en leurs logis. On le tenait et le traitait communément comme un insensé ; c'est pourquoi il était le jouet des enfants par les rues et par les places publiques. Ils lui donnèrent par risée le nom de Jacopon, au lieu de celui de Jacques, qu'il avait eu dans son Baptême. Quelqu'un le pria de porter des poulets dans sa maison, il les porta dans son tombeau, disant qu'il est notre véritable maison, qui est de plus longue durée que les autres.
III. Dix ans se passèrent dans diverses actions de cette sainte folie ; mais enfin il s'aperçut que cette sorte de vie n'était pas sûre, et qu'il était de la prudence de se retirer
au port tranquille de la Religion. Il demande avec instance d'être admis dans un couvent de l'Ordre de Saint- François; mais on le remettait de jour en jour, dans l'appréhension que son esprit ne fût altéré. Sur ce rebut, il présenta au Supérieur un livre excellent qu'il avait composé sur le mépris du monde. L'esprit de Dieu qui reluisait à chaque page, montra bien que sa folie était la véritable sagesse.
On le reçut donc à bras ouverts, comme un homme élevé au-dessus du commun, et il augmenta l'opinion de son humilité par le refus qu'il fît de la prêtrise, et par le désir qu'il témoigna de cœur et d'ardeur d'être simple frère laïque, quoiqu'il fût très versé dans les belles sciences.
IV. Avec l'habit il redoubla sa ferveur et ses austérités, et s'exerça aux plus vils et plus ravalés offices de la maison. Il se proposa pour modèle Jésus-Christ humilié et ■souffrant pour l'amour de nous, afin de l'imiter le mieux qu'il pourrait.
i. Ses jeûnes étaient souvent au pain et à l'eau, et il se perfectionnait dans un plein et parfait désir de souffrir en ce monde toutes les douleurs, les angoisses, les tristesses et les afflictions que l'on pouvait dire et concevoir, et en l'autre monde, toutes les peines des âmes du purgatoire, des hommes damnés et de tous les démons, s'il eût pu satisfaire pour eux, sans toutefois perdre la grâce de son Dieu, son seul et unique amour.
Le démon lui mit en l'esprit un désir excessif de manger de la chair de bœuf. Il trouva moyen d'en avoir, la mit dans sa chambre, la regarda et la baisa souvent, sans jamais en goûter. Lorsqu'elle fut pourrie, il s'approchait de cette puanteur, et se plaisait à sa mauvaise odeur, pour se dompter et se mortifier. Les autres Religieux, ses voisins, s'en trouvèrent incommodés, et le Gardien s'en étant aperçu, l'envoya dans un lieu très sale et très puant pour y faire pénitence. Il descendit avec une très sensible con-
solation de son âme, et y chanta des cantiques spirituels à l'honneur de son Sauveur. Jésus, humble et l'amateur des humbles, se montra à lui dans ce lieu d'horreur et l'y consola : Jacopon, mon ami, lui dit-il, puisque cette puanteur ne t'attriste point pour l'amour de moi, demande-moi maintenant ce qu'il te plaira, et je te l'accorderai. Je suis venu ici pour fapporter du soulagement. — Ah ! Seigneur, dit Jacopon, je n'ai qu'une grâce à vous demander: mettez-moi dans un lieu plus sale et plus intolérable, afin que je puisse satisfaire pour mes péchés ; car celui-ci est trop bon et trop beau pour moi.
Cet acte d'une humilité héroïque le combla d'une consolation si grande, que jamais il n'en avait ressenti de semblable. Depuis ce temps-là, il se riait de toutes les incommodités et fâcheries de ce monde, et les regardait comme moindres que ses désirs.
2. Son oraison était presque continuelle, et'sa nourriture était son Jésus, l'unique amour de son cœur ; il n'en détournait jamais les yeux en toutes ses actions. Il paraissait comme un homme qui était toujours ravi en extase, et ses yeux étaient pleins de larmes continuelles. Étant interrogé par un Religieux sur la cause de ses larmes : Je me lamente, dit-il, de ce que l'Amour n' est pas aimé.
Il disait que la souveraine béatitude et tranquillité de l'esprit en ce monde était que l'homme fût toujours occupé en Dieu et pour Dieu. Tantôt il chantait quelque dévote oraison, tantôt il soupirait après son Bien-Aimé, et s'abîmait en lui, tout transporté. Il courait quelquefois, et s'imaginait qu'il embrassait Jésus-Christ, et embrassant quelque arbre ou quelque colonne, il criait à pleine tête : O doux Jésus ! ô aimable Jésus ! ô Jésus très délectable ! Par ces élans, il donnait un peu d'air à son cœur qui brûlait d'un amour séraphique. Son zèle était si ardent et si désintéressé, qu'il ne craignait nul danger, même de la vie, pour empêcher l'offense de son Créateur. 3. Il reprenait les vices avec une liberté tout à fait pro-
digieuse. Après vingt ans passés en Religion, il entendit dire que le Pape Boniface VIII gouvernait mal l'Église et était cause de beaucoup de discordes entre les chrétiens; il eut la hardiesse de l'en reprendre, et de lui dire tout ce qu'il en avait appris, quoiqu'il sût que cette liberté lui coûterait cher. Le Pape irrité le jeta dans une prison, lui fit ôter son capuchon, et ordonna qu'on lui mît les fers aux pieds. Il y demeura fort longtemps sans jamais se plaindre de personne et dans la conservation de la joie et de la tranquillité de son esprit. Le Pape, passant près de cette prison et y voyant Jacopon, lui demanda quand il en sortirait. Quand, dit-il, Votre Sainteté y entrera. Et la prédiction arriva ; car la faction contraire ayant saisi Boniface et l'ayant jeté dans la prison, on en délivra ce saint Frère.
Enfin, il termina sa vie par une mort qui le fit encore plus admirer. La maladie l'ayant réduit à l'extrémité, les Religieux l'avertirent de se disposer par la réception des saints Sacrements; il repartit : 77 n'est pas temps ; je désire communier de la main du Père Jean d'Auvergne, et de nul autre. Cette réponse attrista tout le monastère ; parce que chacun croyait que le Père ne retournerait pas assez à temps. Le bon frère Jacopon se mit à dire un cantique de dévotion, et à peine l'eut-il achevé que le Père Jean d'Auvergne arriva, à la grande consolation et admiration de tous ceux du couvent. Il reçut incontinent le Viatique, chanta encore une hymne, exhorta en peu de paroles les assistants à l'amour de la vertu, et levant les mains et les yeux au Ciel, dit avec confiance et amour : Domine, in manus tuas commendo spiritum meum, et rendit fort doucement son âme à son souverain Seigneur.
V. Voilà la vie de l'ami de Notre-Seigneur ; entendons encore ses paroles, pour être astreints par deux liens à le suivre ; l'exemple est le plus fort, mais l'enseignement n'y aide pas peu. Voici quelques-uns des axiomes qu'il avait puisés dans le Cœur de Jésus, blessé de l'amour des hommes.
i. Un véritable signe que nous aimons Dieu comme il faut et par-dessus toutes choses, c'est de l'aimer toujours davantage bien qu'il nous refuse ce que nous lui demandons, et de l'aimer deux fois plus qu'auparavant quand il fait le contraire de ce que nous sollicitons de lui.
2. Une bonne marque que nous avons un amour envers notre prochain, tel que Dieu l'exige de nous, c'est, lorsqu'il nous fait du mal, de l'aimer autant que nous l'aimions quand il nous témoignait une grande bonne volonté et qu'il nous rendait de bons offices.
3. Chacun se doit estimer si vil et si méprisable, qu'il se persuade que ses façons de parler et d'agir sont onéreuses aux autres. Par ce moyen, il fera plus de progrès en la vertu, et amendera avec plus de facilité ses vices et les imperfections des autres.
4. Lorsqu'on lui demandait s'il n'avait pas. horreur de ceux avec qui il conversait, il répondait : Hélas! j'admire qu'ils daignent me supporter, et qu'ils ne m'exterminent pas comme un démon et comme un homme qui leur cause tous leurs malheurs.
5. L'homme spirituel ne doit pas seulement avoir horreur de lui-même, mais il doit désirer être en horreur à tous les autres. Ces deux choses s'acquièrent par une véritable connaissance des péchés qu'on a commis et de l'absence des vertus dont on manque. Si une fois on trouve cette connaissance, l'âme se plaît à la vérité et est bien aise qu'elle soit connue de tous.
6. Il assurait que par ce sincère mépris de soi-même on obtiendrait les vertus de prudence, de force, de tempérance, de justice, et les autres ; car de même que la vaine estime de sa science et de sa vertu est la source de tous les péchés et chasse toutes les grâces de Dieu, de même un parfait mépris de soLp-Junte eivnos âmes toutes. les vertus et en arrache tous les vices.
7. Notr.e âme est attaquée de quatre manières, c'est à - savoir : à distance par le monde, près de nous par les sens,
au-dedans par les passions, et au-dessus par Dieu même, à la volonté duquel elle se doit conformer.
8. 11 montrait par une belle comparaison que nous ne devons pas souffrir les emportements déréglés de notre âme, qui se soumet lâchement aux appétits des sens.
Une vierge, disait-il, d'une beauté et d'une sagesse excellentes, avait une pierre précieuse d'un prix si grand qu'elle suffisait pour lui trouver un riche parti, qui la ferait heureuse toute sa vie. Ses frères la lui demandaient avec importunité. Le premier était musicien, et disait à cette sage fille : Ma très chère sœur, ma pauvreté vous est asse^ connue ; secourez-moi par le don de votre pierre précieuse. Je vous serai redevable de ma vie, et en récompense je vous chanterai sur mon luth tant de chansons harmonieuses qu'il vous plaira. — Mais, mon frère, lui dit cette vierge, ne save^-vous pas que si je vous offre mon joyau, je serai réduite à une extrême et honteuse pauvreté, que cette pierre précieuse est toute la dot de mon mariage, et que le son de votre musique se passe dans un moment et ne fait pas plus riche celui qui s'est amusé à son harmonie ?
Son second frère, qui était peintre, lui promit de belles peintures. Le troisième, qui était apothicaire, l'assura d'un présent d'excellentes et très suaves odeurs. Le quatrième, qui était cuisinier, lui offrit des viandes exquises et délicieuses. Enfin, le cinquième, qui faisait un métier infâme, lui présenta plusieurs jeunes éventés, pour passer le temps avec eux. Tous lui demandaient cette pierre précieuse ; mais ils en reçurent tous la même réponse que le premier, et par cette sagesse et cette générosité, la vierge demeura maîtresse de son trésor.
Peu de temps après, un puissant roi se présenta pour la demander en mariage. Elle lui répondit que pour toutes richesses elle n'avait autre chose que son joyau. Ce roi s'en contenta, et lui promit de la faire une reine très auguste et de lui donner la vie éternelle. Ces promesses lui
plurent si fort, qu'elle lui donnaincontinent son diamant si recherché.
Frère Jacopon expliquait sa parabole de cette sorte. L'âme est une vierge, la liberté de la volonté est une parole inestimable. Ses frères sont les cinq sens. La vue est la peinture ; l'ouïe, la musique ; l'odorat est l'apothicaire ; le goût, le cuisinier ; et le toucher c'est l'autre, qui pousse à de plus grands maux.
Ne prendriez-vous pas cette vierge pour une folle, si elle eût prodigué son diamant à ces importuns, qui ne lui promettaient que des fatras périssables, vu qu'elle savait qu'un parti glorieux ne lui pouvait manquer, si elle le conservait pour son époux? Gardons notre libre arbitre à Jésus seul, et il aimera nos âmes et s'unira à elles par une union de pureté et de gloire éternelle.
Vous trouverez encore d'autres enseignements de ce Serviteur de Dieu, mais ceux-ci suffisent à mon dessein.
RÉFLEXIONS
i. Pour être sage devant Dieu, il faut paraître fou devant les hommes.
2. Une seule résolution prise avec une générosité vraiment chrétienne peut nous affranchir totalement de l'esclavage des vanités du siècle, quand par malheur nous y serions fort engagés.
3. Quiconque a un parfait mépris de soi-même ne craint ni roi, ni empereur, ni pape, dès qu'il s'agit de la gloire de Dieu.
5l6 LE SAINT TRAVAIL DES MAINS