CHAPITRE IX
LA VIE DE FRANÇOIS DU JARDIN, FRERE COADJUTEUR TEMPOREL DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
I. Sa naissance miraculeuse et sa première enfance. — II. Sa vocation. — III. Ses vertus : r Sa Mortification ; 2° sa Patience ; 3° sa Charité ; 4- son Honnêteté ; 5° sa Pauvreté ; 6° son Oraison ; 70 son Amour pour Notre-Seigneur. — IV. Faveurs surnaturelles : r II découvre les reliques d'un grand nombre de Martyrs; 2° Le Ciel le visite. — V. Estime que l'on faisait de sa sainteté. — VI. Miracles qu'on lui attribue.
I. £?rl^| rançois du Jardin naquit en l'île de Sardaigne, ■p^n dans la cité de Caller. Son père se nommait Je- ^0â§ rôme du Jardin, et sa mère Béatrix Frogassota. Sa mère assura qu'elle l'avait mis au monde presque sans douleur, et ce qui est plus admirable, elle remarqua avec la sage-femme, qu'aussitôt qu'il naquit, il tint les mains jointes et élevées vers le Ciel, comme une personne qui prie Dieu. Toutes deux protestèrent qu'en même temps elles l'avaient entendu clairement et distinctement dire, Marie, Marie, ce qui fut pris pour un très bon augure et comme un signe certain qu'il serait un excellent serviteur de la Vierge.
Sa mère l'obligea de ne jamais sortir de la maison sans congé, sinon pour aller à l'école. Il obéit avec ponctualité à ce commandement, comme eût fait un fervent novice. Il ne prenait nul plaisir aux jeux et aux libertés des enfants, mais seulement à la dévotion et à l'étude. Il ne fut pas des plus savants, quoiqu'il fût jusqu:en rhétorique. Dieu s'en voulait servir pour sa plus grande gloire dans les offices de Marthe.
A l'âge de dix-sept ans, il fut accusé mal à propos d'une action infâme. Son père, trop crédule, lui donna cent coups de verge avec une telle sévérité, que ce pauvre en-
fant s'enfuit de la maison, se retira dans une vigne, et dans une tristesse accablante et un fâcheux désespoir, fut fort tenté de se précipiter au fond d'un puits. Mais durant cette furieuse tempête de son cœur, il leva les yeux vers l'église de Saint-Pancrace, etyaperçut la glorieuse Vierge Marie, à qui il était fort dévot, laquelle jetait des rayons plus lumineux que le soleil. Elle le consola, l'affranchit de sa tentation et lui persuada le retour dans sa maison.
IL Dans la vue de mettre son salut en sûreté, son père sur le point d'expirer l'engagea à se faire religieux dans notre Compagnie. Peu de temps après, François en demanda et en obtint l'entrée, étant déjà âgé de vingt-deux ans, mais dans une virginité aussi pure qu'au sortir du sein de sa mère, selon la déclaration qu'il en fit à son Supérieur, lui rendant compte de sa conscience quelques mois avant sa mort. • •
III. Dès sa première entrée dans le collège, il se jeta avec ardeur dans l'exercice des offices les plus humbles et les plus méprisés, et y acquit une si grande résignation et une si profonde humilité, qu'il n'était nulle sorte d'obéissance qu'il ne fît avec promptitude et sans réplique. .
On le mit à la cuisine avec une soutane de toile blanche, qui lui venait à mi-jambe. Il prit grand plaisir dans cet office, afin de s'humilier et de servir ses frères, en la personne desquels il considérait son Sauveur Jésus-Christ.
Le collège de Caller était pour lors dans ses commencements, et les Religieux avaient disette de plusieurs choses nécessaires à la vie, et même d'eau pour les offices et pour boire ; il s'offrit d'en aller chercher tous les jours dans la fontaine de saint Pancrace, ce qu'il fit pendant plusieurs mois, toujours revêtu de sa soutane blanche.
1. Il fut envoyé ensuite au collège de Sacer, qu'on commençait. Il y demeura six ans dans les offices de cuisinier, d'infirmier, et autres. Il servit même longtemps de manœuvre aux maçons, leur portant des pierres, du mortier et tout ce qui leur était nécessaire.
5l8 LE SAINT TRAVAIL DES MAINS
En ce temps-là, il allait tous les jours durant le Carême à la maison des champs, pour porter le dîner aux frèresqui y bâtissaient. Cette maison était éloignée de la ville de plus d'une lieue, et il n'en partait que sur les onze heuresavec ordre de retourner dîner à la ville. Il faisait ce voyage sans aucun murmure, quoiqu'il eût travaillé toute la matinée en servant de manœuvre.
Le Recteur, pour une plus forte épreuve et une plusgrande occasion de mérite, lui ordonnait de travailler jusqu'au soir dans cette métairie, et d'y servir les ouvriers; et parce qu'il ne lui commandait pas d'y porter à dîner, il jeûnait jusqu'au soir, non seulement sans plainte, maisaussi avec allégresse. Cette patience et cette ferveur plurent tant à la Vierge, qu'elle lui apparut une fois sur le chemin, lui parla longtemps, et le remplit d'une très sensible consolation, qui lui dura plusieurs heures. Étant renvoyé au collège de Caller, il y fut acheteur et cuisinier, et fut quelque temps chargé du réfectoire. Il passa ensuite tout le reste de sa vie, jusqu'à la vieillesse, dans l'office d'infirmier. Il l'exerça avec tant d'humilité, de charité et de patience, qu'il causait de l'admiration et de l'étonnement à tous ceux qui le considéraient.
2. Encore qu'en tous les offices il se rencontrât quantité d'occasions de mécontentement, jamais il ne fit paraître aucun signe d'impatience ou d'indignation, pendant l'espace d'environ cinquante-huit ans qu'il vécut dans la Compagnie.
Il ne montra jamais aucune répugnance aux ordonnances et aux volontés de ses Supérieurs, et ne répondit jamais avec dédain et fâcherie aux demandes des malades dont il avait la charge. Il leur promettait toujours avec un visage riant et une parole aimable, qu'il exécuterait leur désir.
Si la force de la douleur arrachait quelques plaintes ou paroles aigres aux moins parfaits, il croisait alors les bras devant sa poitrine, et répliquait avec une profonde humi-
lité et une doucetir tranquille : Vous dites la pure vérité, je suis un très grand pécheur et très indigne de vivre parmi les serviteurs de Dieu.
Un malavisé séculier lui ayant donné un jour tant de coups de bâton, qu'il le renversa par terre, il n'en fit nulle plainte ; mais il se jeta aux pieds de ce téméraire, lui rendit grâces et lui demanda pardon s'il l'avait offensé. Il ne tirait d'autre vengeance des injures qu'on lui faisait, que de prier Dieu pour leurs auteurs.
3. Son soin était singulier dans les infirmeries, qu'il tenait fort nettes, en bon ordre et pourvues de tout ce qui était nécessaire au soulagement des malades. Il marquait tous les jours dans un livret les ordonnances des médecins, soit pour le vivre des infirmes ou pour leur conduite, soit pour les médecines et choses semblables, dans la crainte de laisser échapper quelque règlement à sa mémoire. La nuit que les malades devaient prendre leur médecine, il veillait pour la leur donner à l'heure ordonnée ; et s'il y avait du péril dans la maladie, il les visitait la nuit deux ou trois fois. Si le péril augmentait, il ne se couchait point du tout, et demeurait toujours auprès d'eux.
4. Son humilité était si profonde et dans un si cordial anéantissement de lui-même, qu'il disait n'avoir point expérimenté la charité de la Compagnie en aucune chose plus palpable qu'en sa réception et en sa conservation dans ce corps de Religion, vu qu'il était inutile en tout, et le plus grand pécheur du monde, qui méritait le plus le mépris de tous les hommes. Un jour qu'il était grièvement malade, on lui dit qu'il irait bientôt au Ciel. Si cela arrivait, dit-il, les Anges et les Saints en riraient et diraient : Bon Jésus! laisse-t-on entrer une si indigne créature dans le Paradis ?
5. Il joignait à cette profonde humilité une très exacte pauvreté religieuse. Vingt ans entiers il demeura dans une chambrette obscure et si étroite qu'il n'y pouvait entrer
qu'un petit lit et une petite chaise. Le plancher était si bas qu'il ne s'y pouvait tenir debout. Son lit était un vieux matelas, et deux pièces d'une vieille mante tout usée. La chaleur l'y incommodait fort en été, parce qu'étant dans le coin d'une petite salle, l'air n'y pouvait entrer que par la porte. Les Supérieurs le firent passer par compassion dans une autre chambre plus aérée et moins étroite ; il ressentit cette perte et en pleura comme si on lui eût ravi un superbe palais, et il employa plusieurs intercesseurs pour y retourner. Ses habits étaient toujours vieux et usés, et le rebut des autres Religieux. Si parfois les Supérieurs lui faisaient donner des habits neufs, il en était saisi de tristesse dans son cœur. 11 souhaitait le manque des choses même nécessaires tant en santé qu'en maladie, et Dieu permettait qu'il fût assez souvent exaucé. Son austérité dans le vivre, dans les cilices, les disciplines et les autres austérités, fut très signalée. Il mata son corps jusqu'à l'extrême vieillesse, où, se trouvant dans l'impuissance de prendre lui-même la discipline, il empruntait les bras d'autrui pour se la faire donner.
6. L'oraison était la principale nourriture de son âme ; et il y employait tout le temps qui lui restait, après avoir fait tous ses offices en perfection. Il tenait dans sa chambre une liste de tous les Pères et Frères de la Province, écrite de sa main, afin qu'il les pût recommander tous les jours à Dieu, ce à quoi il ne manquait jamais. Il visitait le Saint Sacrement plusieurs fois chaque jour, et communiait le plus souvent qu'il pouvait, mais avec une telle ferveur, que Dieu lui fit de très grandes grâces par le moyen de cette dévotion. Une fois, le jour de la fête de saint Antioque, son patron particulier, on ne put trouver la clé du tabernacle, de sorte que ce bon frère pressé de l'heure pour aller aux champs, était forcé de sortir sans ce sacré Viatique. Il tourna la vue vers la chapelle du Saint, et lui dit la larme à l'œil : Mon glorieux Patron, recevez ma bonne volonté. Incontinent il vit sortir de la chapelle, vers le
grand autel, une Dame vénérable, accompagnée de deux Anges, avec un prêtre revêtu des habits sacerdotaux, qui ouvrit le saint ciboire et le communia, le laissant dans une allégresse si grande qu'elle lui dura toute la journée. Une autre fois, il faisait oraison devant un crucifix qui était attaché à la muraille, et dans la plus grande ardeur de sa prière, il le vit sortir de sa place et venir à lui les bras ouverts pour l'embrasser ; ce qui le remplit d'une si douce et si excessive consolation, qu'il n'avait point de paroles pour l'expliquer.
7. Sa vieillesse se passa dans une oraison presque continuelle, dans les visites très fréquentes du Saint Sacrement, dans les méditations en sa chambrette,où il chantait les louanges de la Très SainteTrinite.de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, des Anges et des Saints, tant en commun qu'en particulier. Il leur faisait un alphabet, qui contenait leurs perfections, commençant par la lettre A, et ne cessait point qu'il ne fût arrivé à la dernière. Il en fit plusieurs exemplaires de sa main, que l'on garde encore pour reliques. Il chantait aussi quelquefois des hymnes de l'Eglise, ou celles qu'il avait composées avec beaucoup de dévotion et dans un style simple, sans élégance de paroles.
IV. Les Saints, les Anges, la Vierge et Notre-Seigneur ne se laissèrent pas vaincre en courtoisie par leur ami et serviteur.
1. Ils lui apparurent souvent, le défendirent contre les démons qui l'attaquaient visiblement, lui enseignèrent où se trouvait une grande quantité de corps des Saints, et lui déclarèrent plusieurs choses futures. Divers Saints l'honorèrent de leurs visites en plusieurs occasions différentes ; mais particulièrement pour lui montrer le lieu de leurs reliques, afin de les faire révérer. C'est une chose prodigieuse, véritable néanmoins, ainsi que l'assure Niéremberg, que par le moyen de ce pauvre Frère coadjuteur on découvrit jusqu'à deux cents corps saints, même dans les
églises où il n'avait jamais mis le pied. Il déclara entre autres le lieu où l'on trouverait les corps des saints Antioque, Édise, Priam, Emilie, Lucien, Félix, Espérât, Maturie et Guisitan, martyrs, des saints Janvier et Louis, évêques, des saintes vierges et martyres Olympie, Juste, Justine, Hérédine, Aquila, Érasine, Thècle, Théodosie, Catherine, Dorothée, Barbe, Agnès et Prisque, et ceux de sainte Restitute et de saint Eugène, son fils, évêque et martyr.
2. Il entendit souvent la musique des Anges, et il leur était si familier qu'il chantait avec eux, et quelquefois ils entonnaient l'antienne, et il la poursuivait tout seul sur le ton qu'ils lui avaient enseigné. Étant une fois malade en sa chambre, et dans son transport ne faisant pas réflexion qu'un Père y était resté, il commença à chanter cette antienne : Similabo eum viro sapienti. Le Père lui demanda pour quelle raison il la chantait à ce moment ; il répondit avec simplicité et franchise : Parce qu'on m'a dit à l'oreille que Je la chantasse. Les démons, dans la rage de voir une vertu si héroïque et si éclatante, faisaient des efforts extraordinaires pour le troubler et l'étonner par des figures épouvantables ; mais le pieux Frère se moquait d'eux ; les Anges accouraient à son secours et chassaient ces monstres infernaux. Disons encore comment les Saints le protégeaient.
Le démon le fit tomber une fois dans un bourbier, où il fut en danger de sa vie ; mais saint Ignace l'en retira et lui dit : Mon fils, aye^ bon courage, vous me verrez cano- Jiiser avant votre mort. Il lui apparut plusieurs autres fois, lui déclarant le jour et les particularités de sa Canonisation, laquelle il désirait avec toute la passion qu'un bon fils doit avoir pour un très bon père.
Notre-Dame l'honorait aussi de ses visites et de ses entretiens. Etant une fois occupé à la contemplation de cette Reine du Ciel, il l'aperçut toute brillante de clarté, ayant la lune sous ses pieds et une très riche couronne sur la tête. Cette vision le transporta si fort hors de lui-même, qu'il fut vu en l'air élevé au-dessus de terre. Lorsqu'on
l'envoyait à la métairie des champs, il passait d'ordinaire par la porte de la ville où était la prison ; et n'ayant aucun moyen temporel pour soulager ceux qui y gémissaient dans les fers et la pauvreté, il disait toujours un Pater et un Ave Maria pour eux. La Mère de miséricorde, dans l'agrément de cette charité, lui apparut sur son chemin, vêtue d'une pourpre royale, et le regardant d'un œil maternel, lui demanda quelle prière il faisait pour ces pauvres prisonniers ; il lui repartit avec sa simplicité et sa candeur ordinaires : Madame, je dis le Pater et /'Ave Maria, n'ayant nulle aumône à leur faire. Elle lui témoigna que cette aumône était bonne, et en se retirant le remplit d'une joie incroyable. Un autre jour qu'il priait dans l'église souterraine du glorieux martyr Luxorie, la Vierge se présenta à lui, lui montra la place où étaient les reliques de ce Saint, l'appela son fils et le mena au lieu-de la sépulture de ce Martyr et des autres.
Notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ le favorisait aussi de sa présence. Il servait une fois dans le réfectoire un malade convalescent, et il se portait à ce service avec sa chaleur accoutumée. Cet aimable Jésus crucifié se présenta à lui, le regarda d'un visage riant et qui témoignait l'affection qu'il lui portait, ouvrit les bras sur la croix pour l'embrasser et lui montrer qu'il agréait sa charité envers les malades. François, tout confus d'un tel excès de bonté, lui dit : Seigneur, que désirez-vous de moi, pauvre pécheur ? — Je veux, repartit Jésus, je veux que tu aies grande confiance en moi, et je ne t'abandonnerai jamais. Après ce peu de paroles, il disparut, laissant ce bienheureux Frère dans le sentiment d'une tendresse ineffable.
Le démon fit courir le faux bruit que François avait dérobé les reliques d'une Sainte, qui étaient dans l'église cathédrale; l'Archevêque et toute la cité de Caller en furent animés d'une extrême colère contre lui. Le Serviteur de Dieu, pendant l'amertume de cette calomnie, se consola
dans l'assurance de son innocence et dans l'espérance qu'il avait en son Sauveur, qu'il invoqua de toute l'étendue de ses affections. Ce Dieu de charité a les entrailles trop tendres pour ne point s'émouvoir à la clameur et aux larmes de ses enfants. Il accourt vers l'affligé, se montre dans une nuée de lumière, qui dissipa en un moment toutes les ténèbres de tristesse qui environnaient son âme. Il lui dit d'un ton de piété et d'affection : Porte, mon fils, cette épreuve pour l amour de moi, qui portai jadis la croix pour l'amour de toi. Cette vision dura environ un quart d'heure, et mit ce vertueux Frère dans un tel transport, qu'il s'offrit à toutes les croix imaginables qui lui seraient envoyées de la main de son Créateur. Ce ravissement fut si absolu, qu'il n'entendit pas deux autres frères qui entrèrent pour lors dans sa chambre.
Son don de prophétie était très excellent et comme tout ordinaire. Il disait presque indifféremment à toutes personnes ce qui leur arriverait dans les voyages et les affaires dont elles lui demandaient le succès.
V. De toutes ces visites et faveurs du Paradis, il n'en est point de plus à mon goût, et qui excite davantage mon admiration, que le certificat de tous ceux qui ont eu le bonheur de le voir et de converser avec lui. Ils assurèrent qu'en cinquante-huit ans qu'il vécut dans la Compagnie, ils n'avaient remarqué en lui aucune action qui fût péché véniel, et que jamais ils n'y avaient noté aucune impatience, ni parole de colère, ni le moindre murmure, comme je l'ai déjà dit.
Enfin, il lui fallut fléchir sous la loi de la nature et aller au Ciel recevoir la récompense de ses travaux. Une année presque entière, il fut tourmenté d'une maladie, pendant laquelle il fit paraître des actes d'une patience généreuse et d'une résignation sans réserve à la volonté de Dieu.
Il se munit des saints Sacrements de l'Église, et en d'amoureux colloques et entretiens avec notre Sauveur, il lui remit son âme entre les mains. Il mourut âgé de quatre-
vingts ans, la veiîle de la fête de saint Thomas, apôtre, en l'année 1623.
Tous les Pères et les Frères du collège prirent ses habits, ses écrits, ses chapelets, ses médailles et ses images pour des reliques.
Les trois ordres, le clergé, la noblesse et le peuple, prièrent d'un commun accord le Recteur du collège de faire enterrer cet homme céleste séparément des autres, et qu'on lui fît une oraison funèbre. Une si puissante et si fort pressante demande ne souffrait point de refus.
Ason enterrement, le concours non seulement du peuple, mais encore celui des personnes les plus distinguées fut extraordinaire ; la Vice-reine même y assista. Le Clergé y vint en procession, avec les jurés de la ville et les gentilshommes qui eurent bien de la peine à passer jusqu'au grand autel, où se chanta en musique la Messe des morts. A l'offertoire, le Père Sauveur Pala, professeur en théologie, monta en chaire et prit pour son thème : Nimis honorâti sunt amici tui, Deus ; 0 mon Dieu, les honneurs que vous faites à vos amis sont dans l'excès. Il dit ce qu'il savait des vertus de ce saint homme ; ce qui augmenta encore l'estime que tous en avaient conçue.
Après la Messe, dès qu'on voulut prendre le corps pour le porter dans son tombeau, tous commencèrent à faire un grand bruit, pour s'encourager à lui donner l'assaut et en prendre des reliques. Et en effet, ils assaillirent son corps avec tant de furie, que ni l'autorité des seigneurs jurés, ni celle des gentilshommes et des hallebardiers de la Vicereine, ni celle de nos Pères, ne put empêcher qu'ils ne lui coupassent son manteau et sa soutane jusqu'à la chemise, le laissant nu, et forçant nos Pères de le couvrir promptement du drap noir qui était sur le cercueil ; encore en emportèrent-ils la plus grande partie par petites pièces. Les jurés mêmes et ceux du Chapitre aidaient à ce pieux larcin. On en vint à une telle ardeur qu'on lui rompit deux doigts des pieds.
C'est pourquoi, afin de le tirer de la furie de ce peuple, le doyen de la cathédrale fut contraint de faire commandement, sous peine d'excommunication, de se retirer et de permettre l'enterrement du corps. Ces foudres n'empêchèrent pas que l'on n'eût une très grande peine à le transporter dans le coffre qui était préparé pour le recevoir. L'Évêque de Madaure, suffragant de Caller, ému du grand concours de peuple qui se faisait dans notre église, y vint aussi pour pouvoir contempler et révérer ce saint Frère; et afin que sa dévotion fût plus entière et dans une totale liberté, il laissa retirer tout le peuple. On découvrit alors le corps, et il le trouva tout déchiré et si dépouillé qu'il se mit à crier : O V admirable mouvement du Ciel qui a causé un tel effet ! Il lui toucha les mains, la tête, le cou, et trouva le tout traitable et maniable, après quarante heures depuis sa mort, comme s'il eût été en vie. Il tint pour un miracle la beauté et la splendeur extraordinaires de son visage, et la blancheur de ses mains, qui paraissaient comme un fin albâtre.
VI. Chacun dans la ville de le choisir pour son patron et son avocat particulier, de sorte qu'il n'y eut aucun malade dans Caller, ni même dans toute l'île de Sardaigne, qui ne se mît en devoir d'avoir une de ses images ou quelqu'une de ses reliques; et Dieu fit par son intercession et fait encore un très grand nombre de miracles. Le jour même de son enterrement, une femme d'honnête maison fut guérie d'un mal de bras, qui l'incommodait si fort, que depuis dix ou douze ans elle ne s'en pouvait servir. Elle toucha la main du Serviteur de Dieu, et le mal cessa à l'instant. Un docteur en médecine, qui l'avait souvent visité en sa maladie, le pria instamment de le guérir d'une fâcheuse rupture, qui augmentait toujours depuis l'âge de dix ans. Le lendemain matin, il se trouva en pleine et parfaite santé. Depuis, il a soulagé presque toute sorte de malades, quoique désespérés et abandonnés des médecins.
REFLEXIONS
i. Dieu et les Saints révèlent plutôt leurs secrets aux humbles et aux petits qu'aux personnes élevées en science et en dignité.
2. Si nous sommes parfaitement vertueux, nous aurons plus de gloire dans la fuite de la splendeur du siècle, que si nous nous consumions de sueurs et de fatigues pour courir après elle et la chercher.