CHAPITRE X
LA VIE DE FRÈRE JEAN X1MENÈS, COADJUTEUR TEMPOREL DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
I. Sa vocation extraordinaire. — II. Ses vertus : i° Sa Pauvreté et sa Mortification; 2° son Obéissance; 5° sa Patience; 40 sa Charité; 5° son Zèle ; 6° son Amour de l'Oraison ; 7° Compassion pour les âmes du Purgatoire.
I- Êsjhïtfl ean Ximenès était natif de la Province de Valence, d'un village des montagnes appelé Viar. Un dévot ermite, voyant la bonté de son naturel et l'inclination qu'il avait à la vertu, prévit que Dieu rélèverait à une haute perfection. Il lui conseilla de s'en aller à Valence et de s'y faire Religieux dans notre Compagnie. Il lui donna des lettres de recommandation, adressées au Père Antoine Cortèse, pour lors Provincial de la Province d'Aragon.
Ximenès, en se rendant auprès du Père Provincial, fut surpris d'une tristesse accablante, et d'une si grande faiblesse de corps, qu'elle le contraignit de s'arrêter deux ou trois fois. Il se disait à lui-même, tout hors d'haleine : Où vas-tu, Ximenès, avec ce petit morceau de papier ? A quel
propos t'adresses-tu à des personnes qui te sont incontiues et gui ne te connaissent pas ?
Dans cette lutte de pensées que le démon lui mettait dans l'esprit, Dieu eut pitié de son serviteur, et versa dans son cœur tant de force et de lumière, qu'il s'écria : Ah! Seigneur ! je vous promets que je m'en irai à Valence, afin de servir ces Pères pour l'amour de vous. Je vous promets, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne ferai rien qu'en vue de votre amour. Il est vrai que j'ignore où je m'en vais, ni à qui je vais vouer mon service, sinon à vous, mon Seigneur et mon Dieu. Cette généreuse résolution et promesse dissipa tous les nuages de son esprit et rendit les forces à son corps.
Lorsqu'il fut arrivé à Valence, le Père Provincial tint conseil par trois fois, pour voir si l'on jugeait à propos de le recevoir dans la Compagnie. Tous les Pères assemblés furent toujours d'avis qu'il y serait inutile. Le Provincial néanmoins inspiré fortement du Saint-Esprit, résolut de l'admettre pour sa vertu, ajoutant : En vérité nous le devons recevoir pour avoir un Saint, car il est en chemin de le devenir.
II. Il l'envoya peu de temps après à Saragosse, parce qu'il avait reconnu en lui un très sincère désir de la perfection, et qu'il s'occupait toujours avec inclination aux exercices les plus ravalés et les plus contraires à la nature corrompue. La plupart du temps on l'employa, dans la maison des champs, à mener la charrette et à travailler pour ce qui était nécessaire au Collège.
i. Ses habits étaient toujours vieux et déchirés, ses souliers fort souvent étaient tout rompus. Quelquefois il était contraint d'aller nu-pieds, sans qu'il voulût que les Supérieurs en fussent avertis, disant qu'il leur avait abandonné son corps et son âme, et qu'ils y pourvoiraient selon qu'ils jugeraient plus expédient.
Il s'entretenait en diverses pensées spirituelles, durant ses travaux, en union avec le sang, les sueurs et les fa-
tigues de son Sauveur et de sa très sainte Mère, avec lesquels il croyait qu'il marchait, qu'il montait, qu'il descendait et qu'il faisait toutes ses fonctions.
La pauvreté religieuse lui était fort à cœur, et il en cherchait les exercices avec soin et avec avidité. Il cherchait toujours la moindre portion à table, les moindres habits, la moindre chambre, et prenait même plaisir à coucher à l'étable, sous divers prétextes de son office.
Il faisait encore néanmoins plus d'état de la pauvreté spirituelle, qu'il disait consister en un plein et total renoncement à tout ce qui n'est point Dieu, de sorte que dans la perte de tous les biens de la terre, et dans l'abandonnement des créatures, on retienne la paix et le repos de son esprit. Que si le cœur s'engage et s'attache à l'amour de quelque chose sans avoir pour but le service et la gloire de son Dieu, et qu'il en ressente quelque inquiétude et quelque agitation, il assurait que ce cœur embarrassé n'avait pas une véritable pauvreté d'esprit.
2. Il était très excellent en l'obéissance. Aussi avait-il été averti par Notre-Dame de marcher par le chemin de l'obéissance aveugle, où il s'avançait avec l'agrément du Ciel.
Au retour de la métairie, il alla une fois faire quelque message au Supérieur. Mais le Supérieur, à dessein de l'éprouver, fit semblant de ne le pas entendre. Ximenès, qui était pressé, répéta deux ou trois fois sa demande. Le Recteur néanmoins tint ferme et le laissa une heure debout. Ce vertueux Frère, dans la réflexion qu'il avait trop fait l'empressé, promit à Notre-Seigneur que désormais il se contenterait de proposer une fois son affaire, et de laisser ensuite agir les Supérieurs dans une pleine liberté, selon leur bon plaisir. Le lendemain, il retourne chez le Recteur pour le même sujet et lui dit : Mon Père, je viens faire un message, et puis il se tut. Il attendit trois heures entières la réponse, faisant oraison devant un crucifix, qui était dans la chambre. Enfin le Recteur, à la vue T. m. 34
de sa patience et de sa parfaite résignation, lui permit de prendre ce qui était nécessaire.
Dieu favorisait l'exactitude et la ponctualité de son obéissance par la préservation de divers dangers. On lui commanda d'aller chercher de l'eau dans l'Èbre, qui était enflé. Il représenta le péril, et le Supérieur persistant en son désir, il s'y en alla sans crainte. La force de l'eau l'entraîna avec son mulet, au péril de la vie de l'un et de l'autre. Il s'écria pour lors : O Seigneur/ il n'y a plus ici de remède, s'il ne vient de vous. Vous savez bien que j'ai proposé ma faiblesse, et que je ne me suis pas exposé à ce péril par ma faute. Il n'en fallut pas davantage. A l'instant, le mulet s'arrêta, et se levant sur les deux pieds de derrière, commença à se retirer avec autant d'adresse qu'eût fait un homme. Il échappa de ce fleuve d'une manière si extraordinaire, qu'il la tenait pour un miracle de l'obéissance. Il brûlait d'un désir de se mortifier, et la soif qu'il avait de souffrir et de travailler ne s'éteignait jamais. Toute la journée, il était en action, et le soir, étant de retour en sa chambrette, il faisait cette prière à Dieu : Seigneur, si la nécessité oblige d' interrompre le sommeil de quelqu'un, je vous supplie que je sois plutôt pris que nul autre. O mon Dieu ! servez-vous cette nuit du travail de votre serviteur.
Il avait la même disposition à tout ce qui lui pouvait être commandé, quelque âpre et difficile que cela pût être. Il assurait que par la résolution de faire des choses difficiles et ardues on se formerait l'esprit à la victoire des difficultés ordinaires, et il enseignait qu'une offre journalière de hautes entreprises contraires à l'inclination de la nature dépravée, frayait le chemin à une grande facilité dans les petites rencontres et dans des travaux communs.
Ce qu'il conseillait aux autres, il le pratiquait lui-même en perfection. Je désire, disait-il, obéir jusqu'à l'effusion de 7iion sang, et mourir, si besoin est, sous le joug de l'obéissance. Et lorsqu'on me commande quelque chose de
difficile, je m'interroge moi-même et me dis : Ximenès, tu n'as nulle occasion de plainte ; car ce commandement ne t'ôtera ni le sang ni la vie, ce que toutefois tu es résolu de souffrir, s'il est nécessaire. Par ce moyen, étendant mon esprit à des choses grandes, j'obtiens du moins les petites.
Il confessait aussi qu'avant ce total abandon de tous ses intérêts à la conduite des Supérieurs, de temps en temps il était dans le trouble et l'anxiété ; mais que, depuis cette heure fortunée où il en avait fait un sacrifice aux pieds du Crucifix, il vivait dans une joie et dans une paix qui ignoraient toutes les inquiétudes, même lorsqu'on l'occupait pendant ses oraisons. Il n'avait plus d'autre soin que celui d'obéir à ses Recteurs comme à Dieu même ; de sorte que ce lui était une même chose de conduire les chevaux qui traînaient sa charrette et d'être élevé en de sublimes contemplations pendant sa prière, puisqu'en l'une et l'autre action il était uni à son Dieu, dont la volonté lui était une règle unique en toutes choses.
Cette indifférence se trouvait d'autant plus facile à ce saint Frère, qu'aucune occupation ne lui était un obstacle à faire son oraison ; car en son chemin il prononçait quelqu'un des couplets qu'il avait composés sur la Passion du Sauveur, il les méditait, et faisait d'autres prières dans une perpétuelle présence de Dieu.
Souvent il disait : J'ai mes Supérieurs sur la paupière de mes yeux, quoiqu'ils me mortifient (et pour user de son terme), quoiqu'ils me fassent passer par le creuset sans aucune raison.
3. Le commencement de ces excellences et grandeurs d'esprit, pour mourir à lui-même et vivre à Dieu seul, vint d'une fausse accusation touchant vivement à son honneur et qui fut trop facilement accueillie comme véritable par son Supérieur. Celui-ci le traita mal à cette occasion, sans vouloir rien déférer à ses explications. Pour lui, il mit toute sa réputation entre les mains de Dieu, et se résolut à la souffrance sans aucun bruit et à la complai-
sance dans le mépris et l'anéantissement. Dieu lui donna alors une grandeur de cœur, qui lui fit désirer encore plus de calomnies et d'autres afflictions.
4. Sa charité envers le prochain se montrait au dedans et au dehors de la maison. Il regardait les Pères et les Frères scolastiques comme des anges de Dieu et des prédicateurs de sa parole, et tâchait d'inspirer la même pensée et la même affection à tous nos Frères coadjuteurs, afin qu'ils fissent leurs offices non seulement avec allégresse, mais aussi dans un esprit religieux. Il les exhortait à honorer Notre-Seigneur dans ses Serviteurs, qui par leur profession lui sont fort semblables, et qui lui ont consacré leur vie pour sa gloire et pour le salut des âmes.
Quant à ce qui concernait la charité envers les autres Frères coadjuteurs, il s'efforçait pour leur soulagement de supporter les plus grandes fatigues, et de faire tout ce qui était le plus vil et le plus méprisable.
5. Il avait une ardente soif du salut des âmes, et désirait avec passion que tous ceux avec qui il conversait connussent et aimassent en perfection leur Créateur. C'est pourquoi il accostait les laboureurs qu'il rencontrait sur son chemin, et par ses discours spirituels enflammait à l'amour de son Créateur les plus glacés et amollissait le cœur des plus endurcis. Il avait prémédité par quels entretiens il les détacherait des affections basses de la terre et relèverait leur esprit vers le Ciel. Ce soin, fortifié de ses oraisons et animé du Saint-Esprit, lui donnait tant de bonheur qu'il convertit plusieurs pécheurs.
Avant qu'il fût totalement à Dieu, il ne se trouvait pas dans une pleine et entière liberté de parler des choses divines à tous indifféremment. Mais l'abondance de la lumière céleste, obtenue par cette donation absolue à son Créateur, l'affranchit de la servitude de cette vaine crainte et le mit dans la résolution et dans l'exercice de ne parler jamais d'autres choses, quelque docte et relevée que fût la personne avec laquelle il converserait; ce qu'il garda
constamment, avec l'admiration, l'édification et le profit ■de chacun.
6. Son amour envers Dieu était très fort et très vigoureux, et sa confiance vraiment filiale. Et ce Père des lumières et de toute bonté se communiquait à lui d'une manière si excellente en l'oraison, que le Père Balthasar Alvarez, homme si parfait, que sainte Thérèse disait qu'il était devant Dieu dans un plus haut degré que nul homme qui fût alors sur la terre, certifiait qu'il avait appris plusieurs choses de lui touchant ce saint exercice, et que pour cette raison il conversait souvent avec lui, lorsqu'il était Visiteur de la Province d'Aragon.
Son sommeil n'était que de trois ou quatre heures, encore dormait-il tout vêtu ; le reste de la nuit se passait dans la contemplation, nonobstant le travail de toute la journée.
Sa méditation était presque toujours de la Passion de Notre-Seigneur, qu'il avait mise en vers. Il prononçait lentement ces petits versets en langue vulgaire, et les méditant, il fondait premièrement en larmes et ensuite était comme ravi hors de lui. Il l'avoua à son Supérieur en lui rendant compte de sa conscience. Il ajoutait de plus qu'il s'adonnait à la méditation de la Passion de son Sauveur parce que tout y est contenu.
Toutes ses oraisons se dirigeaient non vers le repos et une fainéante tranquillité, mais vers le travail, les tentations et les souffrances les plus fâcheuses. De là venait qu'il priait pour ceux qui l'injuriaient et le maltraitaient, disant qu'ils lui préparaient des couronnes. Pendant son travail, il se maintenait en la présence de Dieu et s'entretenait avec lui par de saintes et de fréquentes aspirations.
Il nourrissait l'esprit d'oraison par de bonnes lectures spirituelles, qu'il aimait si fort que même il lisait par les chemins, et quand il avait lu trois ou quatre lignes, il disait : Ruminons; car si la brebis ne ruminait point, elle n'engraisserait point.
Il ne voulait guère de livres pour ses lectures. En dix-sept ans qu'il demeura dans la Compagnie, il n'en lut que deux. Les sept premières années il lut les Epîtres de sainte Catherine de Sienne. Les autres dix années, il s'occupa à lire la Vie de Jésus-Christ, composée par Ludolphe le Chartreux. Un mois avant sa mort, le Père Balthasar Alvarez lui donna pour lecture le livre du Mépris du monde.
7. Sa charité le portait avec ardeur au secours et au soulagement des Ames du purgatoire; et cette dévotion s'augmenta beaucoup un jour de la Fête de tous les Saints. Car lorsqu'il priait devant l'image de Notre-Dame de la Conception, dans notre Collège, il lui vint un scrupule qu'il n'avait pas assez de charité pour ces pauvres Ames souffrantes. Il entendit alors une voix qui lui dit clairement : Ximenès, souviens-toi des Ames du purgatoire. Il repartit promptement : Ainsi ferai-je, Seigneur. Depuis ce temps-là jusqu'à son décès, qui arriva huit ans après cet événement, il offrit toutes ses bonnes œuvres intérieures et extérieures, ses dévotions et ses mortifications, pour l'aide de ces Ames qui gémissent dans les peines. Enfin, il fut attaqué d'une maladie mortelle, qu'il supporta avec une héroïque patience et une très accomplie résignation entre les mains de Dieu, soit pour le temps, soit pour l'éternité.
Il prédit sa mort huit jours à l'avance, et avertit du temps auquel il fallait lire la Passion de Notre-Seigneur, sa mort étant toute proche. Il mourut au mois de février de l'année 157g.
Plusieurs des Pères et des Frères du Collège se jetèrent à ses pieds aussitôt qu'il eut rendu l'âme, et les lui baisèrent avec grande révérence et une grande estime de sa sainteté. Un Père qui dormait sur une chaise dans sa chambre, s'éveilla en sursaut au même temps qu'il mourut, et vit la chambre remplie d'une grande clarté qui disparut peu après.
REFLEXIONS-
i . Souvent ceux que l'on estime moins propres à la Religion, et qui en trouvent l'entrée avec difficulté, sont ceux qui font des merveilles, Dieu voulant montrer que leur vertu est une œuvre de ses mains.
2. Quiconque médite bien la Passion de Notre-Seigneur, ne trouve rien de pénible dans la vie spirituelle.