CHAPITRE XII
LA VIE DE SAINT ALPHONSE RODRIGUEZ, COADJUTEUR TEMPOREL DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
I. Sa sainte vie dans le monde. — II. Sa vocation. — III. Ses tentations. — IV. Ses vertus : i° Son Obéissance; 2° sa Mortification; 3° sa Chasteté ; 4° son Oraison ; 5° son Amour pour le Saint Sacrement. — V. Sa mort.
I. @!&Tpl e toucherai très brièvement les actions de cet rf^Çy fës admirable Serviteur de Dieu, vu que j'en ai !^S-^) rapporté plusieurs assez amplement en divers endroits de ce Traité.
Alphonse Rodriguez naquit à Ségovie, cité de^ Castille. Son père s'appelait Jacques R.odriguez, et sa mère Marie Gomez, plus recommandables pour leur piété et leur vertu que pour leur qualité et leurs richesses. Ils étaient d'une condition médiocre et s'adonnaient au commerce. Alphonse imitait la vertu de ses parents et avait une particulière dévotion à Notre-Dame. Il fut envoyé en notre Collège de Séville pour y étudier avec son frère aîné. Mais son père étant décédé, il en fut retiré par sa mère, afin de garder la boutique et de vaquer avec elle au trafic. A l'âge de vingt-sept ans, il se maria et eut deux
filles et, un fils. Il conserva sa bonne inclination à servir Dieu ; mais l'amour de ses enfants et le désir d'avancer sa famille le jetèrent dans une trop grande ardeur du gain. Dieu qui avait dessein de l'appliquer à une marchandise plus élevée et plus précieuse, ne permit pas que la plupart de ses entreprises eussent du succès. Sa femme et ses deux filles moururent, et il ne s'enrichissait pas à l'égal de ses désirs et de ses prétentions. Etant débrouillé de ces embarras, il se mit à la dévotion plus qu'auparavant, et à déplorer les péchés de sa vie passée. Notre-Seigneur lui apparut avec plusieurs Saints, et le consola. Il n'avait plus qu'un fils, qu'il offrit de grand cœur à son Créateur, s'il lui plaisait de le retirer de ce monde, afin que l'enfant fût hors du danger de la damnation, et lui, en plus grande liberté pour son entrée dans la Religion. Il demeurait alors avec Antoinette et Julie ses sœurs, qui avaient consacré à Dieu leur chasteté par un vœu exprès, et qui vivaient dans un train de vertu plus qu'ordinaire. Elles lui persuadèrent d'ajouter à ses oraisons vocales la méditation de la Vie et de la Passion de notre Sauveur Jésus-Christ : ce qui lui fut très utile et lui causa une plus grande union avec Dieu. Il fut une fois ravi au Ciel, après qu'il eut communié dans notre Collège de Séville. Il vit comment la Sainte Vierge, accompagnée de son Ange gardien et de saint François, le présentait au Père éternel, qui le recevait avec contentement et avec plusieurs signes de bienveillance.
II. Son fils étant mort, il résolut d'entrer en notre Compagnie, et pour y pouvoir être plus utile, il recommença ses études interrompues depuis longtemps, au Collège de Valence. Il était pour lors âgé de trente-neuf ans, et ne faisait pas de grands progrès, Dieu le réservant pour être la lumière et le miroir de nos Frères coadjuteurs. Le démon fit tous ses efforts pour le faire résoudre à se faire ermite ; partie l'excitant directement par de secrets mouvements, partie par l'organe d'un de ses anciens compagnons, qui
en portait déjà l'habit. L'agitatio'n de son esprit fut si véhémente, que peu s'en fallut qu'il n'en prît la résolution. La douceur de la solitude et le désir de traiter avec Dieu cœur à cœur sans aucun trouble lui étaient de charmants attraits et lui causaient une vive persuasion. Il reconnut néanmoins par des lumières particulières du Ciel, et par les salutaires avis de son confesseur, que la vie des ermites est exposée à plusieurs dangers, et que le joug de l'obéissance est plus suret de plus grand mérite.
Il pressa son entrée dans la Compagnie, et y fut reçu âgé de quarante ans. Les premiers six mois de son noviciat se passèrent au Collège de Valence ; il fut envoyé ensuite au Collège de Majorque, où il demeura tout le temps de sa vie, et y vécut avec l'admiration, la consolation et le profit, non seulement de ceux du Collège, mais aussi de toute la ville et de toute l'île. Sa conversation était toute au Ciel et était de grande utilité à la terre. Il était très éclairé en ce qui concerne les choses célestes, et faisait rejaillir ses rayons sur les hommes.
III. Les démons l'attaquèrent d'abord par de très fâcheuses tentations contre la chasteté, qui lui étaient pires que la mort, et qui l'inquiétèrent grandement l'espace de sept ans. Mais les grâces et les consolations du Ciel ne lui manquaient pas pour se soutenir pendant ces tempêtes ; et quelquefois elles étaient dans une telle abondance et dans un tel excès, qu'il était contraint de s'écrier : Laissez-moi, Seigneur, laissez-moi : je meurs. C'est assez, mon Dieu, c'est assez, je n'en puis plus.
Il chassait souvent les démons qui l'attaquaient visiblement. Il leur opposait une généreuse résolution de souffrir tant qu'il plairait à Dieu, et un mépris total de leurs efforts. Notre-Seigneur se plaisait tellement à ces combats, qu'il s'y trouvait présent et souvent se montrait à lui après la victoire. Un jour, Alphonse disait à cet Ami de son cœur, dans une plainte amoureuse, semblable à celle de saint Antoine : Où étiez-vous, ô bon Jésus, lorsque j'é-
tais attaque de tant d'ennemis et accablé de tant de peines? Pourquoi ne venie^-vous pas à mon secours, et pourquoi me laissie^-vous seul dans une nécessité si pressante ? Sur quoi Notre-Seigneur repartit : N'aie point peur, je ne t'abandonnerai jamais. A l'heure même il l'honora et le consola par la vue de ses Plaies sacrées. La Sainte Vierge l'anima aussitôt et le récréa par sa présence. Et après lui avoir donné des témoignages visibles de son affection, elle le prit sous sa protection particulière, dont il se sentit fortifié plus que jamais dans l'amour et la pratique de toutes les vertus.
IV. Il demeura dans l'offic|> de Portier du Collège de Majorque, tant qu'il put marcher ; et il le fit toujours avec une satisfaction universelle de tout le Collège et de toute la ville.
1. Il prenait le son de la cloche pour la voix de Dieu, et disait aussitôt avec allégresse : Je m'en vais à vous, 0 mon Seigneur! car vous m'ave\ appelé; et accourant à la porte, il crovait en effet l'ouvrir à Notre-Seigneur. Il prenait de même sorte ce qui lui était commandé par ses Supérieurs, qu'il savait être les vicaires de Dieu.
Un jour que l'on jouait une tragédie, le Recteur lui défendit d'ouvrir la porte à qui que ce fût, de peur que le trop grand concours de peuple ne fût cause de quelque trouble. Après cette défense, le Vice-roi arrive avec ses gardes et avec les principaux Seigneurs de sa cour. On heurte à la porte, on crie que l'on ouvre, que le Vice-roi arrive et attend à la porte. Alphonse ne remue pas ; le Recteur y accourt et prie le Vice-roi d'excuser la trop exacte obéissance de ce bon Frère. Ce Seigneur, qui était homme de jugement et de vertu, prit plaisir à cette exactitude, et en honora et chérit Alphonse encore plus qu'auparavant.
2. Sa mortification dans le vivre, les vêtements et en toutes choses était très exemplaire. Il cherchait tout ce qui était contraire aux inclinations de la nature, et fuyait tout
ce qu'elle désirait. En quarante-six ans environ qu'il a vécu en notre Compagnie, il n'a demandé qu'une fois la permission d'aller prendre l'air à la campagne, encore était-ce pour contenter la dévotion de quelqu'un qui désirait l'entretenir en particulier des affaires de sa conscience.
ïl prenait sa chambre pour un sépulcre et sa vie pour un exil. Il ne repaissait jamais ses yeux de la beauté des jardins, des prairies, des campagnes, et même des autels, et ne s'arrêtait point à l'harmonie d'une bonne musique.
Sa sévérité envers son corps, dans un très rude châtiment par des disciplines, des cilices et d'autres austérités, tenait de l'excès, quoique Notre-Dame 'lui eût révélé le pardon général de ses péchés tant pour la coulpe que pour la peine.
Le Recteur lui ayant dit un seul mot pour aller aux Indes, il se transporte au même moment à la porte du Collège, pour sortir sans viatique, et sans seulement être entré dans sa chambre pour y prendre son manteau ; mais le portier l'arrêta, suivant l'ordre qu'il en avait reçu du même Recteur.
Il bénissait Dieu à tous les sujets de souffrance qu'il lui donnait, soit par maladie, soit en quelque autre incommodité. A quoi il fut beaucoup excité par une vision de Notre-Seigneur, tout déchiré de coups de verges, qui l'exhorta à souffrir dans une constante patience et sans plainte.
Trois ans durant sur la fin de sa vie, les démons le firent beaucoup souffrir. Ils lui apparaissaient sous diverses figures de bêtes farouches ; ils semblaient le vouloir mettre en mille pièces, et en effet lui causaient souvent de grandes douleurs en toutes les parties de son corps. Le Sauveur du monde accourait à son secours de temps en temps, et le fortifiait de ses grâces.
3. Il était si soigneux de ne point ternir le lustre de sa chasteté de la moindre tache, qu'en quarante-quatre ans
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qu'il fut religieux, il n'arrêta jamais ses yeux fixement sur aucune femme, quoique à raison de son office de Portier il fût obligé de parler à plusieurs. Pour s'en débrouiller plus tôt, il leur parlait peu, et toujours de choses spirituelles, comme de la vanité du monde, de la brièveté de la vie, de l'incertitude de la mort, de la terreur du jugement, de l'horreur de l'enfer et de l'extrême bonheur de la béatitude éternelle.
4. L'oraison était la nourriture de son âme. Elle lui était presque continuelle, et jamais il ne perdait Dieu de vue. se tenant toujours en sa très sainte présence. Sur les instances que lui fit Jean Aquaviva, avec qui il était familier, il avoua avec franchise qu'il ne croyait pas en être distrait durant la journée l'espace d'un Pater ou d'un Credo. Il était souvent ravi en extase durant le temps de ses oraisons, sans qu'il eût aucun sentiment pour entendre ou pour voir celui qui lui parlait.
Il fut élevé un jour en Paradis dans la compagnie des Bienheureux, où il les discerna si parfaitement qu'il semblait avoir toujours été avec eux.
Il ne laissa pas d'être exercé dix ans durant par des sécheresses, des aridités, des désolations et des douleurs du corps pendant son oraison du matin, mais dès qu'elle était finie, son âme recevait en abondance les douceurs et les consolations ordinaires, durant tout le reste du jour et de la nuit.
5. Sa plus tendre et plus utile dévotion était envers le Très Saint Sacrement de l'autel, qu'il visitait le plus souvent qu'il pouvait. Il apercevait assez souvent la bienheureuse Vierge, accompagnée d'une grande multitude d'Anges, qui adoraient, avec une modestie et une révérence admirables, leur Créateur. Il servait les Messes avec une telle ferveur, que l'on en voyait rejaillir les rayons au dehors et son visage paraître tout lumineux. Ce feu divin se communiquait aux prêtres qui disaient la Messe, et aux autres qui y assistaient ; tous y sentaient des trans-
ports et des ardeurs non accoutumés. Il y voyait quelquefois Notre-Seigneur, ou comme un enfant, ou dans l'âge qu'il avait en prêchant par la Judée avec ses Apôtres. Assistant une fois le prêtre qui donnait la Communion au peuple, il aperçut sur chaque hostie un très bel enfant, qui avec un aimable sourire s'élançait gaiement dans la bouche de ceux qui le recevaient. Un autre jour, ayant communié avec nos Frères, il vit notre Rédempteur dans une incomparable majesté dans l'âme de chacun d'eux.
V. Il souffrit beaucoup en sa dernière maladie, mais avec une patience exemplaire et une résignation très parfaite, qui furent récompensées par la visite de Notre- Seigneur et de Notre-Dame, lesquels le remplirent d'une telle joie qu'en comparaison, toutes ses douleurs passées lui semblèrent n'avoir été rien.
Il mourut en l'an 1627, âgé de quatre-vingts ans, trois mois et cinq jours. L'on vit alors sur notre Collège une belle et agréable lumière, semblable à celle du soleil levant.
Un très grand concours se fit dans le Collège, non seulement de peuple, mais de personnes de qualité, pour voir et révérer le corps de ce saint Frère. Le Vice-roi, les Chanoines de la grande église, les Magistrats, les Officiers de justice et tous les Religieux y accoururent.
L'opinion trop basse qu'un prêtre eut de cet ami de Dieu, rendit cette -vénération plus célèbre. La curiosité l'avait porté au Collège ; et à la vue de cette affluence de personnes qui baisaient avec grand respect et dévotion les mains du mort, il improuva dans son cœur que l'on fît tant d'honneur à un simple Frère. Dans l'engagement néanmoins où il se trouva à la vue d'un peuple entier, la crainte de singularité et de reproche le porta à s'avancer. Il résolut de baiser seulement les pieds du Crucifix que le mort tenait dans ses mains. Comme son esprit était agité, il lui baisa aussi les mains par mégarde, ou plutôt par une providence particulière de Dieu. Le Frère décédé ouvrit
^alors les veux, le regarda comme en souriant, et lui apparut avec une robe blanche et lumineuse, au lieu de la noire dont son corps était couvert. Cette vision le fit éclater en mille soupirs de dévotion, et lui ouvrit le cœur et la bouche à la louange du Serviteur de Dieu.
Un enfant aveugle reçut la vue dès que sa mère eut fait appliquer sur ses yeux, par un des nôtres, les mains du défunt, ce qu'elle ne pouvait faire elle-même à cause de la foule du peuple et de la bienséance. Dieu fît plusieurs" autres miracles, soit avant qu'il fût enterré, soit après, lesquels sont rapportés amplement dans l'histoire de sa Vie.
RÉFLEXIONS
i. Souvent ceux qui ne sont venus à la Religion qu'à la onzième heure pour travailler à la vigne de Notre- Seigneur, sont les plus fervents et font plus en un jour que les autres en deux.
2. Quiconque veut être participant des consolations célestes, doit se résoudre à porter avec courage et longanimité les afflictions tant du ccrps que de l'esprit.