CHAPITRE PREMIER
LA VIE DE LA BIENHEUREUSE VERONIQUE, SŒUR CONVERSE DE L'ORDRE DE SAINT-AUGUSTIN.
I. Sa Vocation. — II. Ses Vertus : r Sa Pauvreté; 2° son Obéissance; 3' son Humilité; 4' sa Prudence; 5^ sa Tempérance. — III. Faveurs surnaturelles. — IV. Sa mort.
I. pfjf/^ a bienheureuse Véronique vint au monde en- §1 MfM xiron l'an H4-5, à Binasco, petite ville de Lom- (jjyt^âil bardie, entre Pavie et Milan. Son père était laboureur, et l'occupait dès sa plus tendre jeunesse à nettoyer ses champs. Elle se plaisait dès lors à la solitude, et se retirait de ses compagnes pour s'entretenir avec son Créateur. Sa méditation était si ardente, que les larmes lui coulaient des yeux en abondance.
Ce cœur céleste ne pouvait longtemps demeurer dans l'embarras du siècle. Elle fit vœu d'entrer en Religion et de s'y consacrer totalement à son Bien-Aimé. La Supérieure du monastère de Sainte-Marthe, où elle demandait à entrer, lui conseilla d'apprendre à lire.
Comme le désir d'avancer son bonheur l'occupait à ce
soin, la Sainte Vierge lui apparut et l'avertit qu'elle n'avait besoin que de trois lettres, l'une blanche, l'autre noire et l'autre rouge; lui expliquant que la blanche signifiait la pureté de conscience, que la noire indiquait la compassion des infirmités de son prochain, sans se scandaliser ni murmurer de ses actions, et que la troisième lui remettait en mémoire la Passion de son Sauveur et Rédempteur.
A la suite de cette vision, Véronique se mit fort peu en peine de savoir lire, et obtint son entrée dans la Religion, pour y servir en qualité de sœur converse.
II. Voyons très brièvement ses vertus et les faveurs admirables que Dieu lui fit.
i. La pauvreté de son monastère l'occupa à la quête des aumônes de porte en porte, tant en la ville de Milan que dans les villes voisines. Encore qu'elle fût tourmentée de cruelles douleurs de tête et d'estomac, on n'e la pouvait retirer du travail. Lorsque la Supérieure, touchée de compassion, lui ordonnait le repos, elle lui disait : Non, non, ma Révérende Mère, j'ai, grâce à Dieu, des forces plus que suffisantes pour les occupations de mon office, je me ferais conscience de laisser la besogne de la maison de Dieu. Il me faut travailler tandis que mon Sauveur m'en donne le temps, et que la vigueur de l'âge me le permet.
Elle ne faisait nul cas de sa santé, de son repos, ni de chose quelconque, dans le désir de plaire à son Créateur et de lui rendre service.
2. Son obéissance était si ponctuelle, qu'elle voulait dépendre en toutes choses, tant intérieures qu'extérieures, de la volonté de ceux que Dieu lui avait donnés pour ses vicaires sur la terre. Elle leur communiquait tout ce qui se passait dans son âme, et exposait ses contentements spirituels, ses oraisons, ses contemplations, les visites des Anges, des Saints, de la Vierge, de Notre-Seigneur même, à leur ordonnance et à leur direction. De là procédaient sa promptitude et son allégresse dans l'exécution de tout ce qui lui était commandé.
Sa dévotion la portait à veiller plus que les autres et à se lever avant le temps des Matines. La Supérieure ne le voulant pas, elle acquiesça incontinent et sans réplique. Notre-Seigneur lui déclara que son obéissance lui agréait plus que n'eussent fait les prières durant cette veille extraordinaire, et qu'étant mort par obéissance, il ne se plaisait à rien tant qu'à une parfaite soumission, en suivant la volonté de ceux qu'il a mis à sa place pour gouverner.
3. Elle était si humble que, nonobstant les dons très rares et très admirables que le Ciel lui faisait, elle avait une très basse opinion d'elle-même ; et ses paroles correspondaient à sa pensée, se tenant dans une extrême modestie et dans un entier anéantissement lorsqu'elle parlait de ses actions. Elle se jugeait très indigne de toutes les faveurs de Dieu, dans la vue de plusieurs imperfections dont elle se tenait coupable.
Cette humilité lui faisait entreprendre les plus vils et les plus ravalés exercices du couvent, et l'animait à ne refuser jamais aucun office, quelque laborieux et méprisé qu'il fût. Dans cette pensée elle conserva très volontiers le soin des poules pendant plusieurs années, quoique les autres Religieuses trouvassent cette occupation trop basse pour une personne si élevée en la plus haute contemplation. Mais Véronique profitait de cette humiliation, et trouvait de grands avantages dans la solitude que cet office lui présentait.
Son visage, sa démarche, ses discours, tout le port de son corps, étaient une image vivante de l'humilité, qui lui gagnait chaque jour de plus en plus le cœur de Dieu et de ses Sœurs.
Elle se contenait dans une si ravissante modestie dans la conversation avec tous les domestiques, qu'elle paraissait la servante de chacun.
Si elle s'apercevait de la haute opinion que les autres avaient de sa vertu, de ses extases et de ses ravissements, elle en ressentait de très vives douleurs. Sur quoi elle
priait avec instance Notre-Seigneur et Notre-Dame de voiler aux yeux des hommes les grâces dont ils l'honoraient.
Un jour, comme elle se lamentait de ce qu'on avait connu qu'elle était quelquefois ravie au Ciel, cet aimable Rédempteur lui dit : Sache, ma fille, que les grâces que je te prodigue ne sont point seulement à ton profit, mais aussi au salut des autres. Tu fais profession d'être la plus vile des créatures ; mais je ne fais nulle distinction de sexe, de condition, de fortune, de noblesse ou de roture pour la distribution de mes bienfaits. Je les communique à qui il me pi ait ; je suis très aise de cette basse opinion de toimême, qui te met dans ton estime au plus bas rang de tous les êtres raisonnables. En récompense de cette humilité, j'ai résolu de te montrer durant un an entier les fêtes de tous les Saints qui se célèbrent dans la céleste Jérusalem. Quand tu manifesteras ces secrets aux autres, ils seront excités à une plus grande révérence dans les solennités de mes Serviteurs et Amis.
4. Véronique avait une âme douée d'une très grande prudence ; toutefois cette prudence ne lui ôtait nullement une sainte et innocente simplicité, qui paraissait dans toutes ses actions et dans toute sa conversation.
Le jour de l'octave du Saint Sacrement, elle aperçut, durant la Messe, le Sauveur des hommes, sous la forme d'un très bel enfant habillé de blanc, qui se promenait sur l'autel au milieu de deux Anges, et environné de plusieurs Esprits célestes. Dans la croyance que toutes les Religieuses avaient la même vue, elle découvrit ce mystère à la Supérieure et à l'Assistante. Mais apprenant qu'elles n'avaient point aperçu cette merveille, elle se couvrit de rougeur et de honte, et fut bien fâchée de s'être déclarée. Dans la suite elle fut plus réservée, et ne se communiquait qu'à la Supérieure ou au Confesseur.
Elle souffrait tout ce qu'on lui faisait, et cédait à toutes les Religieuses en toutes rencontres. Par cette facilité,
elle se captivait le cœur des plus difficiles à contenter.
5. Sa tempérance était merveilleuse. Outre les jeûnes du monastère, elle s'en imposait plusieurs autres, et se plaisait à n'y vivre que de pain et d'éau. Très souvent elle passait les journées entières sans boire ni manger, principalement lorsqu'elle avait été nourrie du Très Saint Sacrement de l'autel. Elle couchait sur un cilice qu'elle couvrait d'un beau linge, afin de celer son austérité aux yeux des créatures.
III. Un flambeau si lumineux ne pouvait demeurer longtemps en réserve sous le boisseau. Dieu tira cette Sainte hors de son monastère, et lui fît faire divers messages pour donner des avis salutaires et pour révéler des choses très secrètes. Elle alla même trouver le Pape Alexandre VI de la part de Dieu, lui fit sa soumission avec tant de prudence, d'humilité et de modestie, et lui manifesta des secrets si importants, que le Pape dit aux assistants à sa sortie : Honore^ cette Vierge, c'est une Sainte. A la suite de cette connaissance, on lui fit beaucoup d'honneur à Florence, à Plaisance et en d'autres villes où elle passa, quoique, par un sincère désir de suivre Jésus-Christ méprisé et crucifié, elle fît tous ses efforts pour les éviter.
Le soleil est très éclatant à nos yeux, mais il est beaucoup plus rempli de splendeur en lui-même. L'âme de cette sainte Vierge était sans comparaison plus brillante que l'éclat qui paraissait au dehors.
Dieu lui communiquait des rayons tout à fait extraordinaires, et lui donnait des connaissances très sublimes et très élevées au delà des vues accoutumées de ceux mêmes qui font une particulière profession de la dévotion. Nous pouvons dire dans une totale assurance que l'on trouvera très peu de Saints ou de Saintes à qui Dieu se soit communiqué avec plus de constance et plus de familiarité.
Il se montrait très souvent à elle, tantôt cloué sur la croix et couronné d'épines, tantôt sous la forme d'un en-
faut d'excellente beauté, tantôt sous la figure d'un homme parfait. Il se promenait avec elle dans sa chambre ; il récitait l'office divin avec elle ; il l'instruisait de divers mystères, et lui manifestait plusieurs secrets ; il lui révélait les péchés cachés, même ceux des prêtres et des Religieuses. Il lui montrait les enfers et les tourments qu'y endurent les princes, les gentilshommes, les riches, les pauvres, les Religieux et les autres. Il l'assurait que les Religieux étaient punis avec plus de sévérité que les autres, à raison de l'abus des grâces qu'ils avaient reçues avec une plus grande profusion. Il lui mettait aussi devant les yeux la gloire du Paradis et la diversité de la béatitude des Saints, lui certifiant que les Vierges et les Religieux seraient dans une plus haute élévation que les personnes mariées et qui vivaient dans le tracas du siècle.
La Reine des Cieux visitait aussi fort souvent notre Sainte, et lui déclarait des merveilles. Une fois, Véronique la vit, deux heures durant, qui priait son Fils, irrité de telle sorte contre les crimes des hommes, qu'il voulait renverser toute la terre. Mais enfin cette Mère de miséricorde le désarma et arrêta sa justice.
Les Anges prenaient un tel soin de cette âme céleste et divine, qu'ils la visitaient fort familièrement, lui donnaient conseil dans ses doutes et ses perplexités, lui enseignaient son psautier, récitaient l'office avec elle, et lui marquaient les feuilles pour connaître ce qu'il fallait dire chaque jour. Ils faisaient des concerts harmonieux dans sa chambre ; ils la défendaient contre les démons qui la molestaient ; ils la consolaient et la fortifiaient, quand pour un plus grand mérite elle en avait été battue ; ils lui apportaient des palmes en signe de victoire ; ils lui donnaient un pain blanc tous les jours pour sa nourriture, ce qui dura quelques années, et particulièrement les jours de jeûne. Ils lui apparaissaient la nuit dans une si ravonnante lumière, qu'elle lisait sans chandelle. Ils lui dictaient des traités très spirituels, lui donnaient courage dans ses
maladies et la reprenaient de ses moindres imperfections. Les Saints du Paradis lui étaient si favorables, qu'elle discourait à loisir avec chacun de ceux dont on faisait la fête tous les jours. Ils lui parlaient avec une douceur et une affection admirables, et lui expliquaient une infinité de mystères. Ils lui déclaraient aussi ses fautes, et l'en réprimandaient : ce qui la maintenait dans la crainte des jugements de Dieu et dans l'humilité. Cette grâce si extraordinaire commença le jour de la Nativité de saint Jean -Baptiste, et dura le reste de l'année. Elle voyait les Saints le jour de leurs fêtes, avec des habits éclatants de lumière, en or, en argent et en pierreries, et dans une extrême beauté, avec des lis, avec des palmes, avec des roses, avec des pierres précieuses et avec d'autres symboles de gloire et de victoire en leurs mains.
Dans ses ravissements, elle était comme transportée en Paradis, et y contemplait aussi à diverses fois chaque fête de notre Sauveur. Un jour, elle voyait comment le mystère de l'Incarnation s'était accompli. Un autre jour, elle apercevait toute l'économie du mystère de la Nativité; une autre fois, celui de la Circoncision ; ensuite, celui de l'Adoration des Rois, de la Purification, du voyage de l'Enfant Jésus en Egypte, du bonheur de la Vierge lorsqu'elle le recouvra au temple, et ainsi du reste.
Elle y vit le baptême de cet humble Rédempteur, sa tentation dans le désert, le changement de l'eau en vin aux noces de Cana en Galilée, et la conversion de Madeleine.
Elle y contempla l'entrée du Sauveur à Jérusalem le jour des palmes, sa bonté à la Cène et à l'institution de la très sainte Eucharistie, comment il fut pris par les Juifs au mont des Olives ; sa présentation devant les juges, la sentence de mort donnée contre lui, le voyage qu'il fit ayant la croix sur le dos; les mystères qui se passèrent sur le Calvaire à sa mort et à sa sépulture. Les mystères joyeux ne lui furent pas plus cachés que
les douloureux. Elle vit la Résurrection de son Bien- Aimé, son Ascension au Ciel et la descente du Saint- Esprit.
Toutes ces vues n'étaient point stériles et ne s'arrêtaient point dans la pure spéculation. Elles visaient à l'exercice des vertus les plus sublimes et les plus héroïques. A ce dessein, Notre-Seigneur lui donnait des explications morales sur tous les mystères qu'elle contemplait, afin de régler ses actions et celles des autres.
Ses plus doux sentiments et les plus tendres affections de son cœur se répandaient dans l'église, lorsqu'elle s'approchait de son cher Epoux dans le Sacrement d'amour. Aussi ce charitable Rédempteur lui préparait si exactement sa confession, qu'il lui disait lui-même les fautes qu'elle découvrirait au prêtre, et de quelle sorte elle les lui expliquerait.
J'ai dit ailleurs que les jours où les autres Religieuses ne communiaient pas, une particule de l'hostie volait dans sa bouche, et qu'à l'instant elle était extasiée et ravie.
Souvent lorsque le prêtre lui présentait la sainte Eucharistie, il la trouvait si hors d'elle et si transportée en Dieu , qu'il ne la lui pouvait mettre dans la bouche. Après son départ, notre Sauveur lui-même lui faisait la grâce de la communier.
Une nuit elle fut avertie par un Ange d'aller à l'église et d'y faire toutes les dévotions dont elle se servait à l'approche de la Table sacrée. Elle y vole brûlant d'un saint désir de s'unir à son chaste Epoux. A la troisième génuflexion qu'elle fit, elle aperçut une nuée si brillante qu'à peine en pouvait-elle supporter l'éclat. Elle vit l'hostie que l'on tirait d'un calice pour la mettre sur la patène, et que l'on étendait sur l'autel le voile dont ce calice était couvert. Les Anges étaient revêtus de. robes très blanches et très lumineuses, et chantaient de fort agréables motets en musique. On entendit une voix qui, sortant de la nuée, disait : Ma fille, reçois mon Corps. Je suis Celui en qui tu as
mis ta confiance. Pendant ces paroles, la sainte Hostie vola dans sa bouche, et la combla d'une si extrême joie, qu'elle perdit l'usage de tous ses sens dans un merveilleux ravissement.
Quelquefois ce Dieu d'amour et de bonté se servait des Anges pour un ministère si sacré. Un jour, comme elle demeurait au chœur après Matines et y vaquait à la contemplation, elle entendit ces paroles : Lève-toi, ma fille, et reçois le Très Saint Sacrement que ton Dieu te veut donner. Cette Vierge se sentit alors tout embrasée de l'amour de son Bien-Aimé, et vit un Ange plus blanc que la neige, qui lui mit la chair de salut dans la bouche, et disparut. Véronique fut incontinent ravie en Dieu, et resta dans ce ravissement jusqu'au lever du soleil.
IV. Il n'est point de si belle aurore qui ne trouve son couchant. Enfin, cette flamme céleste s'éteignit par la mort, à l'âge de soixante-quatorze ans, dont elle en avait passé cinquante-deux en Religion.
Sa dernière maladie l'attacha six mois entiers au lit, afin qu'ayant passé par les épines, elle cueillît des roses plus vermeilles et plus odoriférantes au jardin de son Époux, pour en faire une couronne plus éclatante.
Cinq jours avant sa sortie de ce monde, elle en prédit le jour et l'heure. Elle mourut au temps des Complies, mais si doucement, que sa mort fut presque imperceptible au prêtre et aux Religieuses qui y assistèrent.
Aussitôt que cela fut connu, il y eut un si grand concours de peuple, que cinq jours se passèrent sans qu'on pût l'enterrer. Chacun se prosternait à ses pieds, comme devant des reliques sacrées. Trente jours après, son tombeau ayant été ouvert, ce saint corps fut trouvé sans aucune corruption, et fit divers miracles.
Au bout de vingt ans, le Pape Léon X permit de la révérer dans son monastère en qualité de bienheureuse, et d'en faire peindre des images, afin d'exciter le désir d'imiter ses héroïques vertus. Honorons-la, et offrons-lui nos
prières, dans une sainte confiance qu'elle nous assistera. Si vous désirez voir plus amplement les merveilles que Dieu a opérées en cette Sainte durant sa vie et après sa mort, lisez Isolanus de Isolanis, religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, qui les a décrites tou: au long, et qui sont rapportées par Bollandus, le i3 janvier.
RÉFLEXIONS
1. Tous sont également capables des faveurs de Dieu, si un fervent amour les possède également.
2. La pierre de touche pour connaître les extases, les ravissements et les autres dons extraordinaires qui viennent du Ciel, c'est l'humilité.
3. Dieu se communique plus familièrement aux simples qu'aux savants et à ceux qui sont doués d'une excellente prudence naturelle.