LA VIE DE LA BIENHEUREUSE ORINGE OU CHRETIENNE
I. Sa vie dans le monde. Vertus qu'elle y pratique. Faveurs surnaturelles qu'elle y reçoit. — II. Elle fonde un monastère. Vertus qu'elle y pratique. Nouvelles faveurs surnaturelles dont elle est l'objet. — III. Sa précieuse mort.
EU A. bienheureuse Oringe, qui fut appelée Chrép tienne à cause de ses excellentes vertus, naquit KJf^a dans le château de Sainte-Croix, bourgade située dans une vallée de Toscane, arrosée par le fleuve Arno. Ses parents étaient pauvres, et l'occupèrent à garder les bœufs. Mais sa vertu l'ennoblit dès sa première enfance, et la rendit très puissante et très agréable au Ciel. Dans le désir de prier Dieu plus longtemps et avec plus de tranquillité, elle commandait à ses boeufs de se conten-
ter des herbes inutiles aux hommes et de ne point tou- •cher aux blés, ni aux pâturages défendus. Ces animaux lui obéissaient ponctuellement et n'endommageaient point la moindre feuille de ce qui leur était interdit.
Sa chasteté était si pure et si profondément enracinée en son cœur, qu'à une seule parole d'impureté et de messéance, elle était contrainte de vomir. Enfin, le Ciel eut pitié de sa Servante et lui ordonna de boucher ses oreilles avec ses propres mains, pour éviter les discours impertinents. Ce soin lui conserva la santé et l'innocence parmi les bergers.
Ses frères la pressaient de se marier ; mais son vœu de garder une perpétuelle virginité la mit en fuite, et le fleuve Guscien lui donna passage, sans mouiller seulement la plante de ses pieds.
Le démon, dans la vue de l'insigne perte qu'il ferait par le zèle de cette Sainte, se présenta à elle sous la forme d'un cavalier furieux qui la voulait perdre. Mais il ne la fit pas seulement trembler. Elle jette un soupir à son Epoux, et à l'instant deux cavaliers vêtus de blanc apparaissent, et dans un moment mettent en fuite le spectre qui s'efforçait de l'effrayer.
Elle continue son chemin et sa prière, et par mégarde s'engage dans un pré qui était rempli de très belles et de très odoriférantes fleurs. Un levraut lui donna beaucoup de divertissement par une admirable familiarité, et l'ayant remise en bon chemin, il disparut.
L'affection qu'elle avait à mater son corps, la faisait marcher nu-pieds durant l'hiver, encore que la rigueur du froid les lui mît tout en sang. Elle ne prenait point d'autre lit que la terre nue, sans avoir aucun égard à son extrême lassitude, causée par les continuels travaux de la journée.
Dans la crainte que sa beauté ne fût une occasion de tentation à quelques jeunes folâtres, elle trouvait diverses inventions pour la ternir. Et pour se préserver de toutes
les pensées et de toutes les imaginations du péché, elle jeûnait dans une telle rigueur que souvent elle passait un jour entier sans manger quoi que ce soit ; et elle tenait ses yeux dans une telle modestie, que pendant fort longtemps elle ne connaissait aucun des voisins. Lorsqu'elle sortait du logis, il lui fallait mettre une pierre à la porte, afin de le reconnaître au retour.
L'archange saint Michel et les autres Anges l'ont plusieurs fois défendue contre le démon qui semblait la vouloir accabler et engloutir, contre les voleurs qui la voulaient piller, et contre un malheureux pécheur qui avait dessein de lui faire violence et de lui ravir son honneur. II. Elle fut servante quelque temps à Rome chez une bonne veuve. Et enfin, pour se mettre à couvert de tous les dangers du siècle, elle fit bâtir un monastère au lieu de sa naissance, et y reçut des filles qui ne savaient ni lire ni écrire, afin de se maintenir avec elles dans l'humilité et dans le travail.
Toutes, d'un commun accord, la choisirent pour leur mère et pour leur Supérieure. Elles ne purent jamais gagner sur sa modestie l'acceptation de cette charge. Plus elle était élevée au-dessus des autres par ses vertus et par les lumières extraordinaires de Dieu, plus elle s'anéantissait au-dessous de toutes et voulait vivre comme la plus vile servante de chacune. Elle se prosternait jusqu'à terre pour leur demander pardon de ses fautes, et de ce qu'elle ne les servait point avec autant de perfection que leurs vertus le méritaient.
Dieu récompensa cette si louable humilité. Il lui envoya la glorieuse Vierge Marie, qui tenait un livre écrit en lettres d'or. Chrétienne se prosterna à terre à la vue de la Reine des Cieux. Ayant reçu l'ordre de lire dans ce livre, elle s'excusa modestement sur son impuissance. La Vierge lui promit alors qu'elle lui donnerait cette grâce, disparut à l'instant, et peu de temps après fit qu'elle et toutes ses Religieuses surent lire et chanter.
Elle était si éclairée d'En Haut par des lumières extraordinaires, qu'elle voyait les pensées de ceux avec qui elle conversait, et que d'habiles personnes se soumettaient à sa conduite et à sa direction.
Elle prédisait les choses à venir. Elle arrêtait le soleil, ou du moins empêchait ses rayons de paraître. Et ce que j'admire davantage, elle joignait le jour à la nuit, sans aucune discontinuation de ses prières, et sans seulement avoir la première pensée ni de boire ni de manger, tant elle était ravie et absorbée en Dieu.
Personne ne venait à elle qui ne fût enflammé à l'oraison par ses avis, et par l'ardeur avec laquelle elle discourait de cette divine vertu et de ses utilités.
Sa charité envers les pauvres ne se réservait rien. Un jour elle donna à un mendiant la tunique dont elle était vêtue, et le seul écu d'or qui lui restait.
Ses concitoyens étant tourmentés d'une cruelle famine, elle planta une croix au milieu d'un champ de fèves qui était dans son monastère, comme signe qu'il était permis à chacun d'en venir prendre. Tous les nécessiteux y accouraient en foule, et tous en emportaient selon leur vouloir, et néanmoins on n'y remarqua jamais aucune diminution. De sorte que ce seul champ sauva la vie à un peuple entier et n'en reçut aucun dommage.
Dieu voulut polir cette pierre précieuse par les afflictions. Illui envoya une paralysie qui la tint attachée au lit les trois dernières années de sa vie. Elle paraissait néanmoins sans cesse avec la joie sur le visage et les louanges de Dieu dans la bouche. Elle parlait fort souvent des douleurs et de la mort de son très aimé Rédempteur, et excitait ses sœurs à l'imiter. Plus les pointes de la maladie la pressaient, plus elle concevait d'espérance dans la bonté et dans la miséricorde de son céleste Epoux, et s'unissait à lui dans l'oraison et la contemplation.
Elle désirait être portée tous les jours à l'église, pour ouïr la Messe et pour y adorer son Sauveur dans la sainte
j.IVRE NEUVIÈME. SECTION II 5y5
Hostie. Mais enfin la Supériçure, dans la vue que ce transport augmentait ses douleurs et sa maladie, défendit aux Religieuses de continuer à le faire. Chrétienne n'opposa pas la moindre résistance, ne voulant point inquiéter ses sœurs, à qui ce soin donnait de la peine. Elle jeta seulement un soupir vers le Paradis, et son Époux se rendit visible à elle aussi bien dans l'infirmerie que dans l'église, lorsque le prêtre olïrait ce divin Sacrifice.
III. Sa mort approchant, une céleste lumière environna tout son corps et éclaira tous ceux qui étaient dans sa chambre. EHle prédit l'heure de son départ de cette vie, et en ce dernier moment demanda pardon à toutes ses sœurs des fautes qu'elle avait commises. Elle leur recommanda, sur toutes choses, une cordiale humilité, comme le fondement et la base de toutes les vertus.
Son âme ne fut pas plus tôt en liberté, qu'elle apparut à une demoiselle de Pise, nommée Frégia, qui priait dans une église, et lui dit d'une voix surhumaine : Adieu, ma chère amie Frégia, les Anges me conduisent dans la béatitude éternelle.
Tant de rayons rejaillirent de son saint corps, que chacun courut au couvent pour avoir le bonheur de le voir. La foule y fut si grande, tant de ceux de la ville que des villes voisines, qu'on fut contraint de laisser ce sacré dépôt dix jours durant sans le mettre en terre, pour contenter un peuple si nombreux.
La putréfraction n'eut jamais aucune prise sur ce tabernacle céleste. Il demeura plusieurs années aussi beau et aussi vermeil que si l'âme l'eût animé. Enfin, par je ne sais quel accident, il fut brûlé et réduit en cendres.
Les miracles furent très fréquents à son tombeau. Elle guérissait les aveugles, les paralytiques, les démoniaques et les autres malades. Elle ressuscita même un enfant mort. Mais rien ne m'est si agréable que le miracle qui montre l'extrême affection que cette Sainte avait pour la pureté.
Avant que son corps fût mis en terre, une femme qui avait vendu et perdu son honneur et son âme, s'en approcha et arrêta fixement les yeux sur elle. Au même instant, cette chaste épouse de Jésus-Christ prit sa robe avec ses deux mains et s'en couvrit le visage, pour n'être point l'objet d'un œil impudique.
Imitons la pureté de cette sainte Vierge, si nous prétendons être éclairés des splendeurs qui ont illuminé son âme.
RÉFLEXIONS
1. L'amour de la virginité élève les moindres bergers au-dessus de toute la terre, et les unit à leur céleste Époux.
2. Les Anges se plaisent à défendre les âmes chastes et à les assurer contre les impies et contre les démons.
3. Celui-là possède toute science, qui sait Jésus-Christ crucifié.