LES GRENIERS PHARAON
249. Le mercredi ensuivant, .xxiiij^ Jour de novembre, partismes, nous quatre et non plus, du Caire, ung drugement avecques nous qui estoit appeliez Cocheca^ ; et passasmes le flun du Nil atout .iv. asnes tondus, beauK et grans, pour aler veoir les greniers Pharaon qui sont quatre lieues oultre Babiloine d'aultre part le Nil ^. Et est le chemy assez hayneux a y aler ^, \\ pour ce qu'il fault pas-/"'^ 53 ser eaue a barques en plusieurs lieux. Neantmoings il semble a ceulx qui sont en Babiloine que iceulx gregniers soient tous près d'ilec, mès non sont. Et moulty a d'iceulx greniers amont et aval le Nil, que l'en peult veoir de moult loing ; mais illec ou nous fusmes, n'en a que trois qui sont assés près l'un de l'autre. Vérité est que quant nous feusmes venus jusques a iceulx greniers, il nous sembla estre la plus merveilleuse chose que nous eussiens encore veue en tout le voiage, pour trois choses seuUement. La première fut pour la grant largesse qu'ilz ont par le pié de dessoubz, car ilz sont quarrez de quatre quarres ; en chascune quarre peut l'en trouver .ix*^. piez mesurez et plus. La seconde, pour la grant haulteur dont ilz sont, et sont ainsi comme a la façon d'un fin diament, c'est assavoir treslarges dessoubz et tresagu[s] par des-
I . La fin de ce § manque dans M, qui a, en outre, fortement réduit le commencement. — 1. A propos du nom du truchement ^fourni par le seul ms. P, il peut être intéressant de signaler que le récit italien donne ce même détail à la même occasion : il nostro turcimanno.... avea nome Saeto (p. 25). — 3. AI supprime dans cette phrase tous les détails proprement personnels. On rencontrera plus bas d'autres cas de cette omission systématique. — 4. M : ennoieulx chemyn.
SUS ^ ; sachez que ilz sont si treshaulxque, se une personne estoit au dessus, a peine pourroit il estre apparceu : néant plus que une corneille ne sembleroit il estre gros ne grant. La tierce chose fut pour les tresnobles et gros ouvrages dont ilz sont fais de grosses et grandes pierres taillées bien ; et qui pot avoir puissance d'en tant amasser illec, veu qu'il n'en a nulles ou pays, et d'icelles pierres si noblement asseoir comme elles sont. Et veismes adont que sur l'un d'iceulx gregniers, ainsi comme ou milieu en montant, avoit certains ouvriers massons qui a force desmuroient les grosses pierres taillées qui font la couverture desdits greniers, et les laissoient devaller a val ^. D'icelles pierres sont faitz la plus grant partie des beaux ouvrages que l'en fait au Caire et en Babiloine, et que l'en y fist de long temps : et nous fut juré et certiffié par icellui drugement qui illec estoit || avec nous et par autres ainsi, que ja estoient mille ans passés que l'en avoit commencié a escorcher et descouvrir iceulx greniers, et si ne sont que a moitié descouvers : et ja pour ce ne pleut ne ne pleuvra dedans, car c'est trop noble massonnage, et fault qu'il soit moult espès ^. Ainsi nous fut il dit que en celles pierres que l'en descent d'iceulx greniers, le Soudan y prent les deux pars du proffit qui en ist, et les massons
I. M : Et sont de .iiij. quairur chescune, de lai prope faisson d'ung diamant de noble taille c'est aissavoir diamant . Le co-
piste a laissé ici un blanc, n'ayant sans doute pu lire cet endroit de son original. — 2. Tout ce passage est modifié par M qui suit un ordre un peu différent : De lai haultour ne sairiens nous pairleir, for que tent s'i alvoit une homme tout on plus hault, a poinne sambleroit il estre une corneille et ceu quil le regairderoit de baix. Et en veisme une experiance par ouvrier maxont qui estoient enci corne en mylui, qui lezdit grenier escourch oient pour panre lez noble pierre, mais a poinne lez poiens nous veoir. — 3. M : Et nous fuit dit et jurier en certifiant lai veriteit que jai estoit .m. ans passés que l'en ne finait d'escourchiés lezdit grenier, combien que enjusquai aultre .m. ans n'auront il mie fait. Et nous fuit dit que celle pierre que on prant en cesdit grenier, li Soldant il prant...
l'autre tiers ^ Et sachiés que iceulx massons qui icellui grenier descouvrent et qui n'estoient que ainsi comme ou milieu en montant, que a peines les povons nous apparcevoir^, et n'en sceusmes riens jusques nous veismes cheoir les grosses pierres comme muiz a vin que iceulx massons abatoient, non obstant que nous oyens bien les cops des marteaux, mais nous ne saviens que c'estoit ^.
25o. Vous dcvés savoir que cesditz gregniers sont appelez les c( Greniers Pharaon » ; et les fist faire icellui Pharaon ou temps que Joseph, le filz de Jacob, fut tout gouverneur du royaume d'Egipte , par l'ordonnance d'icellui roy. C'estoit pour mettre et garder fromenspour ungchier temps que icellui Joseph avoit prophetizé estre a venir ou royaume d'Egipte, selon le songe d'icelluy roy Pharaon, si come il est escript plus amplement ou texte de la Saincte Escripture ^.
I. M remplace la fin du § par la phrase suivante : Et a dire voir, tuit lez boin ouvraige de piere que on fait en Babilonne et au Caire viennent de ceul grenier, — 2. Voy. ce qui est dit à la note 2 de la page précédente. — 3 . Cette description des Pyramides est sensiblement différente dans M qui, indépendamment des leçons variées reproduites en note, a abrégé et condensé le tout. — 4. Contrairement à son système , le copiste deM entre ici dans un grand détail des faits (en quoi il se rencontre avec I0 relation italienne, p. 3o), ce qui ne l'empêche pas néanmoins de renvoyer à la Bible ceux qui demanderaient un récit « plus clair ». La citation suivante permettra au lecteur d'apprécier jusqu'à quel point cette réserve est justifiée : Vous devés savoir que ces grenier dont je pairolle, que .i. roy que ot nom Pharaon les fist faire pour mettre formant et aultre bleif a gairnisson, après ceu que ledit roy Pharaon oit songier qu'il veoit en son dormant .vij. vaiche graise et .vij. maigre; donquelz songe le boin Joseph, le boin prophette, filz de Jaicob, qui pour celui temps estoit en lai prison dondit roy san cause, li exposait celui songe, en certifiant lai veriteit que lez sept vaiche graice que le roy avoit veoit en son dormant, que ce estoit signifiance qu'il seroit .vij. année, toute l'une après l'aultre, multiplieuse de tout bien; et lez .vij. vache maigre signifirent qu'i seroit .vij. annéez que nul bien ne naisseroit sus lai
25 r . Tant qu'est a parler d'iceulx greniers par dedans, nous n'en pourriens proprement parler, car l'entrée dessus est murée et par devant sont tresgrosses tombes ; et nous fut dit que illec est le monument d'un Sarrazin. Celles entrées furent murées pour ce que l'en y avoit coustume de faire faulces monnoyes. Et tout bas sur terre a ung pertuis, ouquel nous fusmes moult avant par dessoubz icellui grenier, et n'est pas du hault d'un homme. C'est ung lieu molt obscur et mal flairant pour les bestes qui y habittent ^
fi S4 252. Il Cedit mercredi mesmes partismes d'illec, et retournasmes au giste au Caire, environ souleil couchant.
253. Le Jeudi ensuivant, xxve jour de novembre, feismes nostre pourveance pour aller a Saint Anthoine et a Saint Pol des desers d'Egipte, et avec ce loyasmes une barque pour aler dessus.
254. Le vendredi ensuivant ^, partismes de Babiloine, et entrasmes en celledicte barque pour aler oudit voiage de Saint Anthoine et Saint Pol, et alasmes au contremont dudit flun du Nil, et arrivasmes a Saint Anthoine sur le Nil le sabmedi ensuivant.