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CHAPITRE PREMIER

« L’épouse doit garder l’hostel, le feu et les enfants.»

(Veille coutume de Bretagne.)

« La société se compose de familles, non d'individus. » Auguste COMTE.

Les lois providentielles de la nature n’ont jamais été et ne seront jamais en désaccord avec les lois économiques. Elles se confondent plutôt, et pour tout dire les lois de l’ordre naturel contiennent en substance les règles de la meilleure organisation sociale; c’est de la violation des lois naturelles que naît pour la société le besoin de corriger ses défectuosités et ses imperfections.

Nous en voudrions donner une preuve en montrant que si, de par l’ordre natureldes choses, le rôle de la femme est d’être épouse et mère, et si sa place est au foyer, c’est aussi le retour à la famille qui est le premier de tous Les remèdes à la situation actuelle. Là pour elle est le salut. Des années et des années passeront avant que ce but ne soit atteint,

mais n'est-ce pas parce que l’idée ne s’en pourra réaliser que dans un lointain avenir, n'est-ce pas parce qu’elle est violemment et sans répit attaquée et battue en brèche, qu’il importe le plus de s’y intéresser, de la défendre, de la faire connaître et aimer?

A la base de la société est la famille. La famille est la molécule sociale et la détruit-on qu'on ébranle du même coup tous les fondements de l’ordre social. Les individualistes manquent vraiment de la plus élémentaire clairvoyance, quand ils nient cette vérité qui devrait avoir la force d’un axiôme (1). Comme on l’a fort bien expliqué, «l’homme isolé n’est pas un élément social, parce que réduite à un terme l’unité humaine est essentiellement inerte. Elle est diminuée de toute force expansive, elle reste sans lien d'affection avec les autres unités voisines, inertes comme elle. Elle ne regarde pas au dehors, elle tourne sur ellemême toutes ses visées. Elle reste le seul objet de toutes ses intentions. Toutes les affections, tous les désirs, toutes les pensées de l'individu se limitent à sa personne et leur tendance constante est de se replier, de se concentrer, de se contracter, de se renfermer en lui. Autant d'individus, autant de grains de sable sans cohésion entre eux.

C’est une loi universelle qu'il faut la pluralité, pour éveiller la vie dans l'unité. L'unité sociale qu'est la famille réalise cette condition.» (2)

(1) CII faut considérer le travailleur non comme un être isolé, mais comme le chef d'une famille que son travail doit normalement entretenir. C’est dans la famille qu’il faut voir l'unité économique.» (Ed.Villey. Principes d'économie politique).

(2) Réforme sociale. 1903, t. 2, p. 165, k

Aucune société ne peut même se concevoir sous une autre forme qu’une agglomération de familles, ou bien elle serait une simple association fragile et passagère. Certes, chaque être, homme ou femme, a une personnalité propre, chaque être a droit au même respect et à la même protection et aucun d’eux n'est supérieur à l’autre en dignité. Mais dans la société, l'homme et la femme ont des destinées distinctes que leur seul constitution physique leur impose. Ils se complètent et suivant la forte parole du Christ, «ils sont tous deux une même chair.» Ils ont toutefois un poste différent à tenir. Ils ne peuvent remplir leur mission qu’à condition d'être placés dans le milieu où doit s'exercer leur activité, et ils ne peuvent la remplir entièrement que dans la famille. La famille est composée d'individus, la société de familles. La profession, la cité seront d’autres cercles où l'individu évoluera et aura sa place, mais la famille est le centre de sa vie, la cause de son travail et de ses efforts, elle est enfin la source féconde des générations prochaines, la continuation de la race.

Que la famille soit désagrégée, bientôt elle sera détruite et l'Etat en sera tout entier ébranlé. Les peuples où la famille est la moins stable sont des peuples qui vont à la décadence. Les statistiques officielles sur le mouvement de la population en France nous en donnent une preuve bien digne de faire réfléchir. Les relevés des livres de l’état-civil témoignent chaque année d’une douloureuse situation, Chaque année, la courbe de la natalité

s’abaisse alors qu’elle est ascendante dans tous les autres pays. Le rapport présenté le 3 novembre 1905 au Ministre du Commerce ne fait pas exception. «En résumé, écrit M. Arthur Fontaine, directeur du Travail, l'excédent des naissances (0.15 0/0) est descendu à un taux légèrement inférieur à celui des années précédentes (0.20 0/0) en moyenne; la diminution continue de la natalité avait été contrebalancée de 1901 à 1903 par un abaissement correspondant de la mortalité; pour 1904 le nombre des naissances a continué à décroître, tandis que celui-ci subissait une légère augmentation. La situation du pays, au point de vue de l'accroissement de la population, est donc toujours peu satisfaisante...» Il dit ailleurs : « En 1904, on a enregistré la naissance de 818,229 enfants vivants au moment de la déclaration; il y a en outre 38,665 morts-nés ou enfants morts avant la déclaration de naissance, soit au total 856,894naissances, représentant 2,20 0/0 de la population légale, chiffre inférieur à ceux des années précédentes, 2,22 en 1903, 2,27 en 1902 et 2,30 en 1901 ; c’est le taux le plus faible relevé en France depuis le début du dix-neuvième siècle... Au total, le nombre des enfants nés vivants en 1904 est inférieur de 8,483 unités au nombre correspondant de 1903 et de 28,017 unités à la moyenne annuelle de la période 1894-1903.»

Or, cet affaiblissement du chiffre des naissances va de plus en plus en s’accentuant à mesure que de plus en plus la famille française est sapée à la base par les coups du divorce, C’est un rapproche-

ment qui, s'impose. Le nombre des naissances baisse, celui des divorces suit une progression ininterrompue. Il est de 9,860 en 1904, il était de 8,919 en 1903, de 8,431 en 1902, de 7,741 en 1901 (1).

N’est-on pas en droit de dire après cela que la stabilité de la famille est une condition de la prospérité d’un pays?

Et lorsque certain féministe réclame pour la femme des droits et des devoirs identiques à ceux de son mari, lorsqu'il sème la révolte, il n’est qu’une dangereuse école d’orgueil. Car alors « ce qu’il appartient de constater et de dire, c’est que la féminisation est un des agents les plus pernicieux de la dépopulation française.

En enseignant à la femme de faire le dur apprentissage des brutalités de la vie, en lui fournissant

le moyen de se passer de la tutelle et du concours matériel de l’homme, en la virilisant en un mot

(1) Tableau comparatif des naissances et des divorces en France pendant dix ans, 1894-1904.

ANNÉES DIVORCLS Enfants déclarés vivants 1894 6 419 855.388 1895 6.751 834.173 1896 7.051 865.586 1897 7.460 859,107 1898 7.238 843.933 1899 7119 847.627 1900 7.157 827.297 1901 7.741 857.274 1902 8.431 845.378 1903 8.919 826.712

Moyenne de 1894-1903 7.434 846.246 1904 9.860 818.229

par des besognes qui l’éloignent de son foyer et l’exposent à toutes les séductions décevantes où vient trébucher sa faiblesse native, la féminisation lui inculque le mépris du mari, la haine du joug conjugal et maternel... » (1)

L'industrie, lorsqu'elle s'empare de la femme, est un des plus terribles ennemis de la famille. La femme est en effet l’âme du foyer. Qu'elle l’abandonne et le famille n’est plus. Elle est l’épouse, qu'est-ce à dire, sinon qu’elle est la compagne qui encourage,consoleetsoutient l’homme. L'épouxtravaillera au dehors, il gagnera la vie de la famille, la femme sera la gardienne vigilante et sage du foyer domestique. Elle le rendra agréable et souriant, elle donnera ses instants au soin du ménage, elle sera l'agrément et le charme de la maison. «La femme sage et pudique a une grâce qui surpasse toute grâce. » Elle prépare la nourriture saine et appétissante, elle façonne et entretient les vêtements, elle est la fée iudustrieuse qui tire partie de peu de chose, et l’économe habile qui trouve le nécessaire quand on lui donne l'indispensable.

La femme est la mère, qu'est-ce à dire sinon qu'elle se donne tout entière aux enfants qu’elle donne au monde. Elle se doit à eux avant leur naissance, elle se doit à eux quand ils sont nouveaux-nés, elle se doit à eux quand il font leurs premiers pas dans la vie. Mère, que ce mot renferme de grandeur et de noblesse, de responsabilités et de devoirs !

(1) L'Eclair, 8 Décembre 1905,

La place de la femme est au sein de la famille. Tout l’y appelle, tout l’y retient, tout l'y attache. « L'état de famille, écrit M. Villey, assigne à chacun sa tâche naturelle. L'homme travaille et produit, la femme administre et prend soin des enfants. Il ne faut pas normalement lui demander une autre tâche ; celle-là, pour être bien remplie, suffit à son activité, et ce n’est pas sans grand dommage qu’elle assume d’autres emplois au dehors : c’est par là que le foyer domestique est disloqué et que les liens de la famille se relâchent et souvent se brisent (1). »

L'historique du travail féminin a été trop bien fait (2) pour que l’on puisse croire, que la position sociale de la femme d'aujourd'hui soit entièrement différente de celle de la femme d'hier, que celle-ci ne se livrait exclusivement qu’au travail domestique, tandis que la femme moderne a abandonné complètement la famille pour lusine. Une telle affirmation serait trop absolue pour être vraie. Dès l’origine du moyen-âge, des ouvrières travaillaient à l’atelier domestique et dans de grands ateliers. M. Leroy-Beaulieu, dans un chapitre qui pourrait s’intituler : « L’ouvrière à travers les âges » démontre que « l’ouvrière a pris naissance le jour où l’esclave a disparu.» Aucun peuple n’a connu l’âge d’or où toutes les femmes auraient vécu une existence heureuse à l'ombre du toit familial. Cette société idéale où l’homme

1) Ed. Villey. Principes d'économie politique. 2) Voir Levasseur. Histoire des classes ouvrières avant 1789, Leroy-Beaulieu. Op. cit. 1° partie, ch. I.

aurait été le seul soutien de la famille, lui assurant toute sa subsistance et où la femme aurait pu vaquer aux soins du ménage et à l'éducation des enfants est encore à venir. « Toutes les fois qu’une branche de travail rémunérateur a été ouverte aux femmes, elles s’y sont avidement précipitées et en l'absence de travaux industriels, elles se.sont rejetées sur des labeurs plus rudes, plus grossiers et moins productifs. »

Mais il ne faut pas s’égarer hors des limites précises. Le nombre des femmes occupées par le foyer et la famille est à lui seul plus élevé que celui de toutes les femmes comptées dans toutes les professions. D’après le Bulletin de l'Office du Travail de décembre 1905 (1) le chiffre de la population active féminine est de 6.805.000, soit 35 0/0 de la population féminine totale, au lieu de 33 0/0 en 1896. Ces chiffres sont forcément approximatifs. Ils suffisent cependant pour permettre d'affirmer qu'avec l’agglomération du travail, le développement de l’industrie, la multiplication des grandes usines, les femmes ouvrières ont dù, en plus grande proportion que jamais, quitter leur demeure pour chercher du travail, là où elles trouvent à vendre leur main-d'œuvre : d’où cette conséquence fatale de l’éparpillement complet de la famille. L'âme s’est envolée, le corps est anéanti.

L'usine, cependant, ne convient guère à la femme en général; à la femme mariée, elle ne

. (1) Le recensement professionnel du 24 mars 1901. Premier article,

convient pas du tout (1). Physiquement la femme n’est point (taillée » pour les travaux sinon durs, du moins fatigants par suite de leur répétition, que lui impose l’usine. « La femme, dit un célèbre praticien, est un être essentiellement caché, primordialement destiné à la vie privée ; la vie publique, pour quelque cause qu’elle s’y mêle, en fait un être étrange, hybride et en quelque sorte déclassé (2). » «Point de famille possible, écrit M. Turgeon, avec l'exploitation de la main-d’œuvre hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à ces milliers de mères obligées de travailler debout pendant 10 heures, dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de la poussière des métiers ? Il faut les voir à la sortie des filatures, maigres, pâles, exténuées ! Quelle effrayante menace pour l’avenir de la race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques (3). »

La plus mauvaise influence de l’usine sur la femme est morale. Quelle que soit la division des sexes dans les ateliers, il y a malgré tout une promiscuité dangereuse et souvent malsaine ; il y a les rencontres, les entrées, les sorties. Est-ce donc une grande victoire du féminisme que la

(1) « … I1 est des travaux moins adaptés à la femme que la pature destine plutôt aux ouvrages domestiques, ouvrages d’ailleurs qui sauvegardent admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux par leur nature à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la famille. »

(Encyclique Rerum novarum). LÉON xuI.

(2) D: Fonssagrives. De l'éducation physique des filles.

(3) Ch. Turgeon. Le féminisme contemporain.

fillette soit arrachée ainsi à la tendre sollicitude maternelle, que la femme délaisse sa maison pour se mêler à la vie publique de l'atelier ? Il semble bien plutôt que c’est « blesser tous ses instincts, alarmer sa pudeur, la priver du seul milieu où elle puisse vraiment être heureuse... Quand même elles échapperaient aux autres périls, il est presqu'impossible que leur esprit demeure chaste…. Ce qui caractérise la situation des femmes travaillant en commun dans un atelier, c’est qu'elles souffrent par leurs vertus. Otez-leur les vertus de leur sexe, et il n’y aura plus de motif pour les plaindre (1). »

Cette double conséquence physique et morale se répercute sur la famille. Elle est d’abord compromise au point de vue physique et la science donne des chiffres qui en disent long. Dans une statistique présentée au congrès d'hygiène et de démographie en 1900, le professeur Pinard dévoilait que sur 188.000 enfants nés et pesés à la Maternité et à la clinique Baudelocque, près de 30.000, soit 16 0/0, étaient des prématurés du poids anormal de moins de 5 livres. Le professeur Pinard rapprochait ces constatations du surmenage imposé aux mères, surtout aux ouvrières et avouait que les pauvres enfants venus avant terme étaient voués, soit à une mort prochaine — à la maternité, sur 2.961, il en est mort 1.795, — soit à la débilité et à des infirmités pour toute leur vie. Quand aux enfants qui pourraient vivre, les soins

(1) Jules Simon. L’ouvrière.

et le lait maternels leur manquent, et dans certaines cités industrielles, 385 enfants pour 1.000 meurent victimes de la mauvaise alimentation (1). La famille aussi est plus terriblement compromise au point de vue moral. Nous avons tracé hâtivement le portrait de l'épouse et de la mère digne de ce double titre. L’ouvrière peut-elle s’y conformer ? Je me le demande, quand j'entends chaque matin la puissante sirène d’une usine qui rassemble l’essaim de plusieurs milliers d'ouvriers et d’ouvrières. Il est 6 heures et c’est l’hiver, et tous ces gens habitent loin. Ils ont dû partir de chez eux à 5 heures 1/2, avant peut-être. Qu'on se représente alors l’intérieur de leur foyer. Les enfants sont déjà habillés et prêts pour aller 3 heures plus tard à l’école. Tout est en désordre. A la hâte, si on a le temps, on prend quelque chose, un peu de café le plus souvent, à moins que l’homme nesoit parti le premier pour s'arrêter chez le mastroquet voisin. Et les enfants ne connaîtront pas leur « maman », ils ne recevront ni Caresses, ni conseils, ils ne seront pas surveillés, et ils auront sous les yeux tous les mauvais exemples de la rue, où ils traînent sans surveillance. À quinze ans, ils pourront être de parfaits chenapans. A qui la faute ? Si encore la famille pouvait se retrouver aux heures des repas autour de la table modeste, mais proprement servie, si le père en rentrant pouvait contempler les têtes blondes de ses petits, il oublierait vite et la rancœur et les fatigues ; mais non, ;a

(1) D’après le docteur Fauquet. La protection légale des femmes avant et après l'accouchement.

femme n’était pas là pour préparer le déjeuner du matin. Peut-être même ni ia femme, ni l’homme n’ont le temps de rentrer chez eux, et ils mangent dans un restaurant borgne une mauvaise nourriture. Le soir, peut-on lui demander à cette ouvrière qui a travaillé toute une journée, de ramener la gaîté, de s'occuper des enfants qui pleurent, de mettre sur le feu une bonne et appétissante cuisine, de réparer le désarroi du logis? Le mari le prend en horreur ce foyer conjugal sans attrait, presque repoussant, et il s’en va... on sait où. Le cabaret est proche, — il y en a beaucoup dans le quartier — et il est bien éclairé, il brille. On y rencontre des camarades, on s’y désennuie, on s’y amuse, on s’y abrutit (1). Lisez ces lignes sévères et exactes : « Le culte du foyer domestique s’en va, s'évanouit, disparaît. La famille existe à peine, le foyer n'existe presque plus; il a quitté le logis qui n’est plus qu'un lieu de passage, qu’un refuge de nuit pour -émigrer au cabaret. L'homme y est entré le premier, la femme commence à l’y suivre, les enfants y viennent à leur tour. Et tous y passent ou passeront.

» Ce n’est plus au foyer domestique, c’est au cabaret que se concentre la vie avec ses joies, ses plaisirs, ses tristesses et ses misères. C'est là où

(1) « Ce que nous voulons, c’est réunir les éléments de la famille, les consolider, les rendre plus intimement unis que jamais. :

» Nous savons trop que lorsque l’homme est seul à la maison, la maison lui devient bientôt odieuse et qu’il s’en éloigne; nous savons que pour les enfants, la solitude, c’est trop souvent le vagabondage au dehors ».

(Paroles de M. Dubief, ministre du Commerce et de l'Industrie. Sénat, séance du 26 mai 1905. J. Off.).

l’on fête les grands évènements de la vie nationale et les évènements de la vie intime. C’est là où l’on célèbre et où l’on arrose les naissances, les baptèmes, les tirages au sort, les fiançailles, les mariages, les divorces, les succès de carrière, les deuils et la mort (1) ».

Tout le salaire de l’homme s’évapore en alcool et lorsque, tard dans la nuit, ivre et titubant, il vient heurter à sa porte, sa femme aura à supporter des injures, à craindre des coups. Il ne lui donnerä rien pour elle, ni pour ses enfants. Il a tout mangé, non, il a tout bu. Le Code civil l’appelle pourtant, lui le citoyen électeur, le chef de la communauté. Sans doute, l’absence de la femme en dehors du foyer n’est pas la seule cause de la criminelle désertion du mari. Avant son mariage, l’alcoolisme l'avait déjà pris dans ses griffes qui ne lâchent pas, et eût-il eu la meilleure des épouses, il aurait été à redouter quand même qu’elle ne triomphât pas des basses passions de la brute. L'homme est inexcusable. Mais si, lorsqu'il était enfant, il avait eu une mère, si ses camarades avaient eux aussi été surveillés, s’il avait grandi dans l'amour de la paix calme et bienfaisante du foyer, que de chances il y aurait eu pour que son plus cher désir ait été d’en fonder un semblable à celui dans le cercle duquel il aurait passé son heureuse enfance. «J’ai toujours constaté, nous disait un excellent patron qui connaît bien ses ouvriers, que le mari qui se conduit le mieux

(1) Dr V. Lowenthal. L'Alcoolisme, la famille et la dépopulation. — Revue Bleue, 26 septembre 1903.

est celui dont la femme tient bien le ménage et élève le mieux ses enfants, malgré des ressources moindres ».

Au lieu de toutes ces ruines, quels bienfaits de toutes sortes la famille et la société tireraient du respect de cette loi de la nature, qui a institué la femme gardienne et sauvegarde du foyer! Ah! la femme moderne revendique sa part d'influence dans le monde, mais qu’elle forme l’âme de ses fils, qu’elle prenne un bon empire sur son mari, qu’elle dirige sa maison, jamais elle ne pourra avoir d'influence meilleure. La fonction est assez noble pour satisfaire les plus hautes ambitions, les plus grands dévouements. « La femme doit lutter, écrivait Jules Simon, pour reconstituer la vie de famille, avec son ancien cortège de respect, de tendresses et de bonnes mœurs. Le salut de la France est à ce prix (1) ».

Par des œuvres que les temps rendaient indispensables, de généreuses initiatives ont essayé de remplacer la famille. Il fallait que l'enfant tout jeune ne soil pas abandonné, et des crèches ont été fondées pour le recevoir. Il était bien que la jeune fille qui n'avait pas de famille trouvât une maison pour abriter sa faiblesse et sa vertu, et l’on a ouvert des maisons de famille et des ouvroirs. On ne saurait jamais assez rendre hommage aux intentions non moins qu’au zèle admirables des personnes de Cœur, qui conçurent et exécutèrent de tels projets. Certains patrons, dans leur usine

(1) Jules Simon. La Femme au XX: siècle.

même, ont des crèches soigneusement organisées et où les mères déposent, en arrivant, leurs chers petits. Ce sont des religieuses qui souvent les remplacent, et ces femmes, qui ont fait le sacrifice de toutes autres affections, mettent toute leur tendresse à accomplir leur maternel office. Mais qui donc peut jamais remplacer la vraie mère?

J’ai voulu visiter une crèche. Je garderai toujours souvenir du gracieux et touchant spectacle qu’il me fut donné de contempler. Dans une vaste salle, bien aérée, d’une propreté rigoureuse, toute une bande de gentils bambins, garçons et filles, tous habillés de tabliers de même couleur, blanc et bleu, chantaient, gambadaient, riaient. Dans une salle contigüe, toute une rangée de berceaux était garnie de gros bébés roses qui dormaient à poings fermés. Tout était gaîté et joie et l’on se serait cru bien loin d’un quartier excentrique de la capitale. Tous ces enfants, tous ces bébés roses étaient l’objet des soins les plus attentifs, mais où étaient les mères? Elles étaient passées de grand matin, apportant sur leurs bras leurs enfants endormis, dont quelqu’uns se trouvaient enveloppés d’un grand châle simplement. Elles allaient à leur journée d’usine, et le soir seulement elles devaient revenir les prendre. Cela est très bien, mais il faut avoir le courage de le dire, cela est très regrettable. Une femme qui s’est consacrée aux œuvres de cette sorte et dont l’impartialité ne saurait être contestée nous disait: «La mère débarrassée de ses enfants, soit par la crèche, soit par l'asile ou l’école maternelle, de 7 heures du

matin à 7 heures 1/2 du soir, finit par s’en désintéresser de plus en plus. Mère, elle ne l’est guère dans la journée, elle le redevient sans grande jouissance le soir. Il arrive souvent que les jours de fête, tels que le lundi de Pâques, de la Pentecôte, du 14 Juillet, les crèches étant fermées, des femmes nous supplient de garder leurs enfants afin d’être plus libres — elles l’avouent sans honte — d'aller trainer sur les boulevards.» Les mères désapprennent leur rôle de mères. Georges Sand même constate que «beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées par le travail de confier leurs enfants à des étrangers, mais que c’est le vice d’un état qui méconnait et contrarie la nature.» (1)

Les maisons de famille sont aussi nécessaires, aussi indispensables que les crèches, et comme en France aucune souffrance ne demeure sans secours, il ne faut pas s'étonner si, à Paris et dans les grandes villes, la charité religieuse et laïque a bâti un abri sûr pour les jeunes filles sans famille, ou qui l’ont quittée. La pauvre fille qui doit trouver un logement pour elle seule est exposée à toutes les misères: la chambre non meublée est trop cher, le garni est trop dangereux. Les maisons de Bonne-Garde, les patronages internats, les maisons de famille, les cercles se sont ouverts pour les recevoir (2). Ils sont encore peu nombreux,

(1) Cité par M. Emile Ollivier. Conférence faite à l'Action sociale de la femme.

(2) Lire dans l'ouvrage de M. d'Haussonville: Salaires et misères de femmes, le chapitre intitulé Maisons de famille.

mais qui dirait tous les services que déjà iis ont rendus?... Cependant, ces œuvres excellentes de tous points ne sont-elles pas une manifestation probante d’un désordre social? Est-il normal que des jeunes filles de 16 à 20 ans se trouvent jetées sans protection, sans appui, sur le pavé des grandes villes ?

Aux enfants, aux jeunes filles, il faut la vie de famille, 1l faut le retour de la femme au foyer. Il y va de l’avenir de la race, de la dignité de la femme, de la vie de la famille, de l'intérêt du pays. «Un peuple, a écrit le président Roosevelt, où les hommes ne sont pas décidés à travailler de toutes les manières, prêts à lutter de toutes leurs forces, ayant à cœur d’être des pères de famille, un peuple où les femmes ne sont pas convaincues qu'il n'y à pour aucune d'elles rien de plus beau que d’être une bonrie femme et une bonne mère, eh bien, c’est un peuple qui a de sérieuses raisons de s’alarmer sur son avenir.» (1) |

La reconstitution de la famille parera pour une part notable aux dangers que nous avons signalés. L'enfant aura une mère pour le chérir, lui prodiguer ses caresses et ses soins, pour l’élever et le surveiller, la jeune fille aura un modèle de la future ménagère qu’elle devra être plus tard, l’homme aura un intérieur Où, sa journée finie, il pourra se reposer et goûter la récompense de ses rudes la-

(1) Lettre-préface à MM“ Van Vorst pour l’Ouvrière aux Etats-Unis, l

beurs, la femme enfin aura un protecteur et un époux. (1)

Par malheur la proposition d’un tel remède serait souvent d’une ironie par trop cruelle, d'une dérision par trop mordante. L'implacable nécessité force la femme à déserter son foyer, il faut qu’elle gagne elle aussi... Cependant, est-ce que la famille n’aurait pas souvent un bénéfice à ce que la femme ne quittât pas le foyer pour l’usine ? Ne gagnerait-elle pas plus à économiser qu’à travailler en vue d’un salaire ?

Après ses longues enquêtes, Le Play a pu conclure en ce sens. &« Des recherches appronfondies, dit le grand savant, établissent que dans une foule de cas, le séjour permanent de la mère et de ses filles au foyer domestique n'offre pas moins d’avantages au point de vue économique qu’au point de vue moral. » (2) La plupart des industriels qui emploient des femmes sont d'accord sur ce point. « La femme mariée, nous disait catégoriquement un chef d'usine, ne devrait jamais pour beaucoup de raisons travailler à l’usine. Je n’en ai pas une seule chez moi. Dès leur mariage, je donne à mes ou-

(1) « Les ouvriers éprouvent sans peut-être s’en douter le besoin de revenir à la vie de famille, mme faisait remarquer M. Honoré, membre du Conseil supérieur du Travail. Leurstrois grandes revendications aboutissent à la reconstitution du foyer. Ils demandent le repos hebdomadaire, c’est-à-dire un jour chez eux par semaine, les 3 huit, c’est-à-dire les repas en famille, les retraites ouvrières, c’est-à-dire la vieillesse assurée au foyer. » :

(2) Le Play. L'organisation du travail selon la coutume des ateliers el la loi du Décalogue.

vrières des travaux à faire chez elles. » (1) « Il y a parmi nos ouvrières, nous disaitun autre, debraves fenimes avec plusieurs enfants qui travaillent par besoin et dont l’intérieur de famille n’en souffre pas trop. Les enfants s’ils vont à l’école déjeunent à la cantine, et le soir, le travail finissant à 6 heures, la mère peut préparer à son aise le repas et même raccommoder les vêtements, mais cecin’est pasune règle générale et combien y a-t-il de scènes de ménage que nous ne connaissons pas ?.. » C'était encore un patron qui nous écrivait : « Le travail de la femme à l'usine est absolument contraire à la prospérité de la famille. » Ce témoignage est le résumé d’un grand nombre d’autres. Les ménages qui calculent autrement, calculent mal ou plus exactement ne calculent pas du tout.

Sion pouvait tenter l'expérience de tenir la comptabilité d’un ouvrier père de famille, et ne gagnantqu’unsalairemoyen,on constaterait vite et sans peine, que son salaire est suffisant pour assurer la vie de tous, tandis qu’au contraire, dans les ménages où le mari et la femme travaillent, il est souvent difficile de couvrir les dépenses strictement nécessaires. Le femme devrait « se contenter de cette économie vigilante qui est la providence du foyer. » (2) Cette économie vigilante, la ménagère aura maintes occasions de la mettre en prati-

(1) En Allemagne, certains patrons ont réalisé ce progrès de ne plus employer de femmes mariées dans leurs ateliers et l'on cite l'exemple de M. Franz Brands, le directeur du Volksverein, chez lequel cette mesure est appliquée depuis plus de dix ans. +5 $

(2) Mgr d’'Hulst, Les charges de la Propriété. Conférence de Garême,

que. Une des grosses dépenses, la principale même de la famille ouvrière est la nourriture. Quand la femme n’a pas le temps de préparer les repas, ils se prennent à la gargote, ou encore ils se composent de plats achetés tout préparés. Ce régime est très dispendieux outre qu'il est loin d’être hygiénique. L'homme trouve des occasions plus fréquentes de dépenser. La santé n’est pas longue à s’altérer, le travailleur encore jeune perd ses forces musculaires. S’iltombe malade que deviendra-t-il, que deviendra sa famille ? La santé est toute sa fortune. La femme aura pu gagner passagèrement quelque chose, ce revenu ne compensera pas la perte dont son absence aura été la cause. On nous laissera donner un exemple que nous avons eu sous les yeux et qui montre comment, dans une famille ouvrière, le gain apparent peut n'être qu'une perte réelle. Dans un jeune ménage où le mari gagnaït un salaire suffisant pour subvenir aux frais communs, la femme eut un enfant. Elle s’en occupa plusieurs semaines, puis elle le mit en nourrice. Elle avait les meilleures intentions du monde et espérait par son. travail augmenter le bien-être de la famille. Elle alla dans une fabrique du matin au soir, laissant son foyer sans soin. Ce qui devait fatalement arriver, arriva. Au lieu de s'enrichir, le ménage s’appauvrit. Les dépenses n'étaient pas réglées, les frais étaient doublés. Tout alla bientôt de mal en pis; le mari qui jusque-là était rangé et bon époux, ne trouvant aucun charme à son foyer, le délaissa pour le cabaret. Une famille qui aurait pu être très heureuse était

détruite, à tout jamais peut-être, parce que la femme l'avait abandonnée.

Que la femme au lieu de « partir de grand matin pour se rendre à l'usine, sans avoir eu le temps de faire son lit » reste à mettre ordre dans le ménage, à « préparer le repas de midi pour son homme et pour la famille », qu’au lieu de rentrer tard, extenuée, sans forces et sans goût et d'acheter un peu de charcuterie que l’on mangera dans une chambre sale, mal aérée », elle fasse «une de ces soupes appétissantes qui retiennent le père à la maison. » (1) Ce sont là des petits moyens qui ont de grands effets. « Les maris et les frères trouvent dans un foyer constamment habité par les femmes un charme et un bien-être qui réparent leurs forces physiques, retrempent leur caractère et rendent plus productif leur travail à l'atelier. » (2)

A juste titre on se plaint de l'invasion de la camelote à vil prix, qui a toujours un succès bien immérité auprès des ménages ouvriers. En fait, ils se ruinent à force d'acheter à bon marché. Je m'explique. Tandis que la femme est à faire sa journée, ses vêtements, ceux de son mari, ceux de ses enfants s’usent vite. Si elle avait le temps de les raccommoder, sielleavaitle temps de confectionner les plus simples, elle ferait une importante économie. Mais elle ne peut pas. Il faut acheter du neuf, et comme on ne dispose jamais d’une somme suffisante pour avoir de bonnes marchandises, on

(1) Max Turmann. Initiatives féminines.

(2) Le Play. Op cit.

achète des articles de la plus mauvaise qualité. Ou encore, et ce système prend une extension considérable, on achète à crédit, à la petite semaine. L'ouvrier, aux yeux de qui on a fait miroiter tous les avantages d’une philantropique combinaison, paie alors les objets trois fois leur valeur. Il échappe ainsi au camelot pour devenir la victime de l’usurier humanitaire. Que la femme remplisse toutes ses fonctions de ménagère et, suivant la parole d’un ouvrier plein de bon sens, «même au seul point de vue matériel, sa présence chez elle compensera largement le salaire qu’elle aurait à l'atelier. »

Peu importe donc que les salaires de femmes soient des salaires d'appoint, quand la femme est mariée. Un homme d’une haute compétence en matière sociale, nous soutenait qu'il devrait toujours en être ainsi : (L'homme, nous disait-il, met ce qu'il faut dans la marmite, la femme le fait cuire. Ce n’est pas une réforme d'attirer la femme à l'usine, la vraie réforme est la reconstitution de la famille, » Celui qui nous tenait ce propos pourrait bien être « cet homme de bien, cet observateur sagace, patron de centaines d’ouvrières » qui disait à M. Georges Picot, au sujet de l'isolement des jeunes filles dans les grandes villes : «Il n'existe qu’une solution, je vous le répète, il n'y a qu’une solution vraie : le mariage. Entre le mari qui manque et lemari qui vient, qu'il se rencontre quatre, cinq ans difficiles, six ans tout au plus, je l’admets, et je chercherai avec vous desexpédients d'attente, mais je veux d’une durée très courte.

Remarquez-le, le salaire de la femme ne lui permet pas de pourvoir à tous les besoins de la vie, ce n’est qu'un salaire d'appoint. Ou ce mot n’a pas de signification, ou il exprime formellement cette idée que la fille apporte à ses parents, la femme à son ménage, un salaire qui représente non l'équivalent de ses dépenses personnelles, mais seulement une part contributive. Vous voulez qu’elle paie son logement. Elle ne le peut pas, le lui demander est une exigence chimérique. Ce qu’elle gagne représente sa nourriture et son habillement. En le rapportant au logis, elle ne coûte rien à sa famille. Vous le voyez, le cours normal du salaire de la femme que vous trouvez avec raison si peu élevé vient à l’appui de mes conclusions : la jeune fille isolée est une anomalie et il faut tout faire pour y mettre un terme (1). »

Pareille solution, si elle était unique, serait une fin de non recevoir à tout relèvement du salaire féminin. Et même, à certains esprits plus prompts et généreux que réfléchis, s’est présenté un remède aussi sûr dans ses résultats que rapide dans son exécution : pour retenir la femme au foyer, il n’y a qu’à lui interdire l’accès de l’usine.

À notre époque, l’auteur d’une telle proposition — à supposer que quelqu'un osât la formuler ! — ne serait pas pris au serieux. La femme est indispensable à l’industrie, et il ne serait pas plus raisonnable de discuter le principe d’une interdiction partielle, que celui d’ailleurs d’une interdiction

(1) Réforme sociale 16 juillet 1904,

absolue. Le droit exclusivement de travailler hors de chez elles laissé aux femmes vivant seules, ou aux femmes mariées sans enfants, aurait trop l'air d’un encouragement au célibat ou d’une prime au vice et au concubinage. Quant à l'interdiction absolue, elle aurait cette conséquence rien moins que désastreuse de fermer à la main-d'œuvre féminine les plus lucratives carrières, et de ne lui permettre que les industries s’exerçant à domicile, encore que les salaires tomberaient à zéro, puisque la concurrence aurait grandi à l'infini.

Fermer les ateliers aux femmes serait une mesure monstrueuse, puisqu’un nombre considérable y trouve leur gagne pain. Au reste, nous nous plaisons à bien le faire remarquer, la grande industrie emploie des jeunes filles de préférence aux mères de famille, et on ne saurait le regretter. Elles sont nombreuses, en effet, ces jeunes filles qui ont dû se «tirer d'affaire » toutes seules, soit que leur pudeur les ait forcées de quitter le taudis paternel, soit que leurs parents eux-mêmes leur aient fait comprendre qu'elles avaient bien l’âge de se débrouiller à leur guise. Dieu sait ce que souvent cela signifie !

Faut-il rappeler que les mariages diminuent, et que la phalange des vieilles filles par nécessité s’augmente tous les jours. Une comparaison entre le nombre des hommes âgés de 25 à 40 ans et le nombre des femmes de 20 ans à 40 établit un surplus assez considérable de femmes adultes. La proportion est en France de 1.061 femmes pour 1.000 hommes, en Autriche de 1,154 pour 1.000, en

Allemagne de 1.167 pour 1.000 (1). Rien que pour Paris, M. Picot, dans un discours à l’Académie, a évalué à 100.000 le nombre des ouvrières vivant seules (2).

Au reste, le mariage n'offre pas toujours à la femme une existence assurée. Veuves ou divorcées, abandonnées de leur mari ou laissées par lui sans secours, que de pauvres ouvrières doivent gagner leur pain et celui de leurs enfants! Qui donc oserait leur contester à celles-là le droit au travail, à la vie ?

L’alcoolisme est peut-être la plaie qui dévaste le plus notre génération. Il brise etruine les foyers, il empoisonne toute la race. Qu'on s’imagine le sort des pauvres femmes d’ivrogne, de « celles qui, le soir de la paye, voient rentrer à la maison la brute immonde à laquelle elles appartiennent corps et âme, les malheureuses !... et qui au lieu de l’argent si impatiemment attendu pour payer le terme, pour acheter un peu de pain, quelques hardes, un peu de charbon, un peu de vie enfin, ne reçoivent que des injures et des coups ; ces malheureuses que retient seul aux galères d’une pareille existence l’amour des pauvres petits qui ne vivent que par elles, comme elles ne vivent que pour eux, Croyez-vous qu'elles n’ont pas besoin de travailler celles-là pour gagner leur vie et celles de leurs enfants qui meurent de faim... ? (3) » Pour

(1) Me Lily Braum Association catholique 15 janvier 1902. (2) Cité par M. Ambroise Rendu. Réforme sociale 10 mai

(3) Mie Marie Maugeret Le féminisme chrétien 10 juin 1896.

elles l'usine est une nécessité. C’est un mal, mais un mal nécessaire et M”° Marguerite Durand a pu écrire Ces mots auxquels nous ne saurions entièrement souscrire : {Si la femme a déserté l'intérieur où jadis, confortablement, tout en élevant ses enfants, en surveillant son ménage, elle gagnait son pain, filant, brodant, cousant, ce ne doit pas être pour le plaisir d'aller peiner de longues et tristes heures dans les bagnes des ateliers et des usines pour un salaire dérisoire (1).»

Comment faire encore quand la famille est trop nombreuse pour que le salaire de l’homme soit suffisant ? «J’ai eu dans mon atelier, m'écrivait un imprimeur de Paris, une femme qui avait huit enfants vivants. Elle me disait : «On ne mange de viande chez nous que les jours où je travaille chez vous.» Ces jours-là, en effet, elle gagnait 4 francs, alors que son mari gagnait 4 fr. 50. Ils étaient dix à manger là-dessus. Certes, il fallait souvent raccommoder les vêtements de ces dix personnes, mais il avait fallu d’abord les acheter et puis tous les jours il fallait aller chez le boulanger.» Exception, dira-t-on, mais exception qui ne permet pas d'édicter une règle. Pour parvenir à diminuer le nombre des femmes ouvrières, il faut trouver d’autres moyens que la prohibition brutale des ateliers.

Le retour de la femme au foyer sera le fruit d’un long travail et de persévérants efforts. Il ne s’agit pas de corriger des lois économiques, il

(1) Préface du Compte-rendu du Congrès international de la condition et des droits de la femme. Paris 1900.

s’agit surtout de modifier les mœurs en les améliorant.

Le concours de l’homme est non moins utile que celui de la femme pour cette œuvre de régénération de la famille. « Cela ne peut se faire que par un surcroît de travail pour le père et le mari, mais combien il y gagnerait en bonheur.» (1) C'est de son travail que dépend la vie de toute la famille, il ne faut pas que la femme soit obligée de le suppléer. Le cabaret, avons-nous vu, voilà le grand ennemi de la famille, l'alcoolisme, voilà le grand adversaire à combattre. Si l’homme rapportait son salaire intégral à la communauté, la question du salaire des femmes serait tranchée. Le travail de celle-ci serait moins nécessaire, il serait par suite moins recherché et mieux rétribué. « Supprimez ou ébréchez fortement le milliard et demi donné chaque année en France à l’alcool et vous affranchirez les femmes dans une proportion équivalente de la nécessité de gagner les deux milliards et demi de francs de salaires que la statistique lui attribue.» (2)

A l'heure actuelle, la femme mariée sous le régime du droit commun n’est plus, au point de vue pécuniaire, sous la dépendance absolue de son mari. Elle peut se constituer des économies personnelles en plaçant le produit de son travail sur un livret de caisse d'épargne. Il y a plus, les économies que le mari place sur un livret de la caisse des retraites pour la vieillesse sont inscrites

(1) Jules Simon. La femme du XXe siècle.

(2) Réforme sociale, 189,6, t. I, p. 584.

pour la moitié, et nécessairement, sur la tête de la femme. Cette innovation implique sans contredit la reconnaissance du droit de la femme mariée sur une partie du salaire du chef de famille. Il est étonnant qu'on n'ait pas proposé d'étendre ce droit. On pourrait dire — et la théorie ne serait pas sans fondement juridique — que du moment où l’on reconnaît à un créancier des droits sur le salaire de son débiteur, il serait juste que la femme, qui s’est engagée vis-à-vis de son mari à élever sa famille et à veiller à son ménage, ait, créancière privilégiée, la faculté de saisir — arrêter une partie du salaire marital pour les dépenses communes. La femme pourrait ainsi vivre et faire vivre les siens, et le mari lui-même ne pourrait se plaindre que les lois lui imposent des charges qui ne seraient que l'obligation de remplir ses plus stricts devoirs. Mais qui donc oserait faire une telle proposition ? Comment pourrait-elle être appliquée?

À l'appui de cette théorie, que la femme se dispense volontiers de quitter le foyer lorsque le salaire du mari est suffisant, nous rapporterons le résultat d’un expérience tel qu’il nous a été fourni par celui-là même qui l’a tentée. A cinq kilomètres d’A..., où se trouve le principal établissement de cet industriel M. D... est situé R... dont la fonderie occupe plusieurs milliers d'ouvriers. Il y a quelques années, M. D..…., n'ayant pas suffisamment d’ouvrières, eut l’idée d'établir des ateliers supplémentaires à R... Il espérait que les femmes et les filles des fondeurs seraient heureuses de trouver

une occupation rémunératrice à leur porte. Mais son espoir fut déçu, les hommes gagnaient et rapportaient assez pour que les femmes puissent se dispenser de travailler au dehors; aucune ouvrière ne se présenta à la nouvelle usine et les ouvrières furent recrutées dans les villages voisins. De même, paraît-il, dans les pays industriels et miniers du Nord, les usiniers ne recrutent que difficilement du personnel parmi les femmes et les filles des ouvriers mineurs, qui gagnent de hauts salaires.

En somme, le progrès fait fausse route chaque fois qu’il déclasse les individus, et de même quece serait un acheminement vers un mieux-être économique que de permettre à la femme d'être femme et pas seulement ouvrière, ce serait de même une amélioration évidente que de l’amener à vivre dans le milieu où normalement elle doit vivre. L’envahissement des villes par les populations rurales a porté, en effet, un coup aussi funeste aux métiers féminins qu'aux métiers masculins.

Etre une bonne épouse, une bonne mère, une bonne ménagère n’est pas aussi simple qu’on le croit. Le retour de la femme au foyer ne va pas sans une sérieuse éducation de la jeune fille en vue de son rôle futur. L’y préparer, c’est travailler à la résurrection de la famille fermement constituée, et en même temps à la reconstitution de la société solidement organisée. Bien des souffrances seront adoucies, bien des maux écartés quand cet

enseignement d’un grand homme d'Etat sera passé

dans les mœurs : « L'homme doit être joyeux de faire œuvre d'homme, d’oser, d’endurer et de travailler, de se garder et de garder ceux qui dépendent de lui. La femme doit être la ménagère, la compagne du fondateur du foyer, la mère sage et sans peur d'enfants sains et nombreux (1). »

(1) Th. Roosevelt, La vie intense.

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