‹ Le Salaire des FemmesChapitre 24 sur 39 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

La Science Ménagère

Il y a quelque temps, comme on demandait à un groupe d'ouvriers de la région textile du Nord de formuler un souhait pour leurs femmes -et leurs filles ils répondirent : «Faites-nous de bonnes ménagères. » Ce vœu exprime un des plus grands besoins de la classe ouvrière. Mais que servirait de ramener les femmes au foyer, si elles ne savent pas y tenir leur place? Etcombiensontaptes à y remplir leurs fonctions? Ou bien enfants, elles n’ont reçu ni exemples, ni conseils de leurs mères, ou bien jeunes filles, elles ont été prises par l’usine, comme leurs mères l'avaient été avant elles. Elles ignorent tout du ménage, même les choses les

plus essentielles. Elles se marient et sont dans l'impossibilité d’être la compagne vigilante et économe qu’elles ont promis d’être, elles ont des enfants et ne savent pas les élever.

Ce reproche s'applique à tous les milieux. Deux exemples typiques, pris dans la classe ouvrière, montreront jusqu'où peut aller linexpérience des femmes dans la science du ménage : « Une mère, raconte Mme Anna Lampérière, soucieuse de donner à son enfant un habit neuf, ne pouvant le prendre sur la paye du mari, avait demandé à coudre et obtenu à grand peine d’une entrepreneuse des taies d’oreillers dont l’une lui était payée trois sous. I] lui fallut travailler deux semaines entières sans relâche, pour avoir de quoi acheter le petit costume qu’elle eut fabriqué elle-même, en trois jours au plus sans effort, et bien plus soigné qu’elle ne pouvait le trouver tout fait. » (1) Dans une conférence à l'Action Sociale de la Femme, M. Paul Bureau disait qu'une dame lui avait raconté qu’à Roubaix « une ouvrière était arrivée à donner dix centimes à une voisine pour lui recoudre un bouton de bottine, et lorsque cette même dame prit l'initiative d’un cours de couture pour les jeunes ouvrières, celles-ci n’apportèrent le premier jour que du « crochet » n’imaginant pas qu’on put leur enseigner autre chose. » (2) L'’ignorance est souvent aussi accentuée en ce qui regarde la cuisine

(1) Mme Anna Lampérière. Le Rôle Social de la Femme, cité par Max Turmann, Op. cit. p. 105.

(2) Paul Bureau. La femme à l'usine, conférence parue dans l'Action sociale de la femme, août 1902.

et l'hygiène, la propreté, le blanchissage et le raccommodage. Un manufacturier, qui n’emploie à peu près que des jeunes filles dans ses ateliers, n’hésitait pas à nous donner ce témoignage :

« Même pour les jeunes filles, les conséquences de la vie d'atelier sont désastreuses au point de vue de leur avenir. Elles ont vécu jusqu’à l’âge de 20 ou 25 ans à l'usine se reposant complètement du soin de l'intérieur sur la mère aussi inexperte d’ailleurs que le sera sa fille plus tard. Je n’exagère pas en disant, que quatre-vingt pour cent des ouvrières se mariant sont incapables de pourvoir aux moindres besoins du ménage. »

Où les jeunes filles recevront-elles ces notions élémentaires de la pratique de l’existence, qui leur font si grand défaut ? L'expérience est désormais acquise qu'aux exemples et aux conseils qui manquent, il faut suppléer par l’école, et l’on a créé l’enseignement ménager.

Il n’est pas encoretrès répandu, parce qu'il n’est pas encore suffisamment apprécié et encouragé. Tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de la femme ouvrière et de sa famille doivent se faire un devoir d'y porter leur attention et leurs efforts. La Belgique et la Suisse l’ont compris et dans ces deux nations l’enseignement ménager est inscrit au programme de l'instruction des filles. En France, l'initiative privée a tenté quelques essais et fondé quelques œuvres qui permettent d’augurer de la réussite d’une diffusion plus grande et d’une pro-

pagande plus active.

L'enseignement des soins du ménage se conçoit

de deux manières. L’une consiste à le rattacher complètement à l'instruction ordinaire: l’enseignement ménager n’est alors qu'un chapitre du programme, comme l’enseigement de l’arithmétique ou de l'écriture. Une autre méthode le sépare complètement de l’école, elle en fait un sujet d’instruction et de formation absolument indépendant.

L'une et l’autre méthode ont été jusqu'ici adoptées, et l'instruction de la jeune ménagère lui est donnée pendant le cours de ses études primaires, et ensuite dans des écoles spéciales à l’usage des jeunes filles qui ont quitté l’école. (1)

La Belgique a des classes ménagères annexées aux écoles primaires où les enfants ne sont pas admises avant l’âge de 12 ans, et des écoles ménagères où l’âge minimum d’admission est de 14 ans. Cette limite d'âge a été fixée par le Ministre de l’Industrie et du Travail de Belgique dans une circulaire du 21 janvier 1899 qui réglemente l’enseignement ménager.

La Suisse a des écoles ménagères proprement dites, où sont reçues les jeunes filles qui ont terminé leur instruction primaire. Certaines de ces écoles sont des internats, la plupart sont des externats. Dans les cantons dé Fribourg, de Berne

(1) Voir Max Turmann. /niliatives féminines Ile Partie. Chap. IT et VI. Mme Henriette Jean Brunhes.Le développement de l’enseignement ménager en Suisse et particulièrement dans le canton de Fribourg. Musée social, septembre 1901. Abbé Quillet. L'enseignement ménager (Action Populaire) Mme A. Godefroy. L'enseignement ménager en Belgique, La Réforme Sociale. 1902. t. I, p. 302 et suiv. M. Louis Dausset. L’enseignement ménager en France et à l'étranger, La Réforme sociale, 10 juin 1906,

et de Zurich, l’enseignement ménager a reçu un appui considérable du gouvernement. Il figure obligatoirement dans-les programmes de l’enseignement primaire aussi bien que secondaire, et même les « demoiselles » qui passent le brevet supérieur doivent savoir répondreàdes interrogations sur l’aération de l’habitation ou le blanchissage d’une chemise, sur l'hygiène de l’enfance ou la fabrication des confitures, sur la cuisson d’un gigot ou la mise en conserve de petits pois. Mais pour les jeunes filles qui ne peuvent pousser leurs études au-delà de l’école primaire, l’enseignement ménager n'aurait pas été suffisant, aussi doit-il obligatoirement avoir une place dans les programmes des cours complémentaires créés pour les élèves de 13 à 15 ans.

Ainsi en Suisse comme en Belgique, le système admis est très sagement compris. Les leçons de choses ne s’apprennent bien, en effet, qu’à partir d’un certain âge, et grâce à cette division de l’enseignement ménager en enseignement scolaire et post-scolaire, les enfants reçoivent une instruction méthodique et pratique.

La considération de ce sens absolument pratique, qui doit dominer l’enseignement ménager, a déterminé la majorité de ses propagateurs à le séparer nettement du reste de l’enseignement ordinaire. À la mesure contraire, dit M" Godefroy, il y aurait à certains égards, « d’incontestables avantages en tête desquels celui de laisser les élèves sous une direction seule et unique, et ensuite de n’avoir pas à les déplacer ; mais l’enseignement

y gagnerait-il ? That is the question. La science du ménage est essentiellement pratique, bien que d'excellents traités et de judicieux manuels existent pour l'expliquer. Mais toutes les théories de la terre ne peuvent remplacerles expériences faites, la poële à frire, l'aiguille à repriser ou le fer de la repasseuse à la main. »

Aussi bien l’enseignement ménager exige des maîtresses spéciales et un local spécial. Pour avoir des professeurs ès-sciences ménagères, il a fallu encore créer un enseignement supérieur. Les cantons de Fribourg, Berne et Zurich, nous le disions à l'instant, ont inscrit l’enseignement ménager dans leur programme secondaire, mais ils n’ont pas trouvé que les «brevetées» en sauraient assez long pour apprendre aux petites filles à être plus tard de bonnes femmes de ménage.

Avant donc l'ouverture des premières écoles, on ouvrit à Fribourg en 1901 un «cours normal rapide », à l'usage des directrices decours ménagers, qui en quatre mois forma le personnel des institutrices ménagères,

La circulaire belge de 1899 dénotait aussi ce souci d’avoir de bonnes maîtresses : « Le choix de l'institutrice est très important au point de vue de la réussite de l’école. Il ne faut pas seulement qu'elle soit experte dans les travaux auxquels elle doit exercer ses élèves ; il faut encore qu’elle sache inculquer aux jeunes filles les qualités morales qui, plus encore que les connaissances pratiques, font la femme de ménage et la mère de famille.» En vue de cette préparation, chaque année le gouver-

nement belge organise un cours à la fin duquel les élèves peuvent conquérir un diplôme officiel d’institutrices ménagères.

C’est sur le modèle de ces cours qu’une Française, Me la comtesse de Diesbach, a ouvert depuis 1902, à Paris, un cours normal ménager. Des élèves maîtresses reçoivent 160 à 170 leçons en six semaines et sont capables ensuite de diriger des écoles ménagères. Jusqu'ici elles ont trouvé facilement à se placer, mais que de chemin encore à parcourir avant que cette instruction soit donnée partout où elle est indispensable !

Le local diffère de la salle de classe ordinaire. Les élèves doivent « mettre la main à la pâte » et pour cela, avoir à leurdisposition tous les meubles et ustensiles qu’elles auront à entretenir et dont elles auront à se servir plus tard. La plus parfaite école est donc celle qui met l'élève dans le cadre où elle doit vivre et non dans un milieu plus ou moins factice. L'idéal est que l’école ménagère se rapproche le plus de l’intérieur ouvrier. A la réunion annuelle de la Société d'Economie sociale en 1901, une fondatrice faisait la monographie d’une école ménagère de Roubaix. La description du local semble répondre à tous les desiderata. Il se compose d’un rez-de-chaussée et d’un étage. « Au rez-de-chaussée fut installé ce qui, chez l’ouvrier, sert de salle commune, c’est-à-dire de cuisine, de buanderie, de salle à manger. Dans un coin de la salle, une petite réserve aux provisions. Tous les ustensiles de ménage sont du modèle généralement répandu dans les ménages ouvriers ;

ils comprennent tout ce qui est nécessaire à la lessive, au repassage, à la cuisine. L'ameublement se compose d’une table et de quelques bancs.

» Au premier étage, l’ouvrier occupe la plus grande partie de l’emplacement. Des bancs, des tables munies de tiroirs permettent d’asseoir 70 élèves. Dans un coin de la salle, on aménagea une chambre munie d’un lit complet (1). »

L'enseignement ménager rencontre bien des obstacles, dont l’apathie des parents n’est pas un des moindres. Une des principales difficultés est de retenir les enfants dans les écoles, alors qu’elles ont l’âge de travailler, une autre d’un ordre tout différent est d'installer des écoles ménagères ailleurs que dans les grands centres.

On s’est déjà aperçu, en Belgique, que l’âge d'entrée fixé à 12 ans pour les classes ménagères primaires et à 14 ans pour les écoles, était trop élevé et on demande que cette limite soit abaissée. Cette réclamation est malheureusement fondée, car dans les villes industrielles peu de jeunes filles de 14 ans ne sont pas ouvrières.

Le besoin de cours spéciaux se faisait sentir pour les jeunes filles qui ont quitté tôt l’école ménagère, ou qui n’ont pu s’y instruire. Des initiatives intelligentes ont essayé de combler ces lacunes, et dans ce but, on a fondé des cours d'adultes et des écoles volantes. Les cours d’adultes ont généralement lieu le soir après la journée finie, et c’est un inconvénient ; Car, ou les jeunes filles

(1) Mme Mathon-Motte. Réforme sociale 1902 t. I p. 387,

n’y viennent pas parce qu’elles sont fatiguées, ou, si elles y viennent, elles doivent rentrer très tard chez elles. Il vaudrait beaucoup mieux que ces cours aient lieu dans la journée, et que les patrons donnent un après-midi par semaine à chaque apprentie. Les cours d'adultes ont leur place tout indiquée dans les patronages de jeunes filles.

L'école volante pare aux difficultés qu’il y a de fonder et de faire vivre une œuvre nouvelle dans les localités de minime importance. Le gouvernement fribourgeois en a encore été l’initiateur. Une institutrice s’installe dans une commune pendant un temps suffisant pour y donner vingt cours. Elle enseigne par la parole et par l'exemple, en dictant des leçons et en faisant et en surveillant la cuisine. Une école volante reçoit une vingtaine d'élèves qui se partagent en deux sections. Pendant que les unes cuisinent, les autres écrivent et vice-versa. Dans le canton de Fribourg, une Société d’agriculture se charge de l’organisation de ces cours. Ainsi qu'on l’a fait observer, en France nos groupements syndicaux d'agriculteurs trouvent là une avantageuse institution à provoquer.

La fondation d’une école ménagère à la campagne ne dépend que d’un peu de dévouement. Dans les villages où une personne de bonne volonté a pu en prendre la direction, elle n’a pas manqué de réussir. À Castelbiague, petite localité de la Haute- Garonne, une école ménagère agricole a été fondée sous la forme d’un syndicat, pour les jeunes filles de plus de 15 ans. Le but est de «donner aux dames et aux jeunes filles de la commune des

leçons de couture, repassage, cuisine, entretien d'intérieur de ferme et de culture potagère. » Les cours sont fixés de façon à ne pas nuire aux occupations agricoles des élèves et sont suivis avec beaucoup d’attrait. Cet exemple suffit à montrer qu'il est possible d'organiser partout cette bienfaisante institution post-scolaire qu'est l’enseignement ménager (1). »

Nous n'avons pas à insister sur le programme de cet enseignement qui, pour être complet, demande cependant des données assez nombreuses. Les cours théoriques se composent de leçons d'hygiène, d'économie domestique, de comptabilité, etc. et de leçons pratiques sur l’entretien de la maison, le lavage du linge et des vêtements, le blanchissage, le repassage, la cuisine, les ouvrages manuels.

Dans les écoles de campagne, l’enseignement doit instruire et intéresser les élèves sur les ressources qu'elles peuvent exploiter, il est un remède à la désertion de la terre. Jules Simon n'aurait pas voulu que la femme soit occupée au mâle labeur des champs. « La femme, disait-il, ne s’accoutume que malaisément à ces brusques transitions du froid et du chaud ; elle a peine à conduire un attelage, ses mains ne sont pas faites pour la fourche et le rateau, son corps succombe sous le faix des grandes gerbes qu'il faut porter au charriot et à la meule (2). »

PE Cf. La Monographie dans la Réforme sociale 16 février (2) Jules Simon. L’ouvrière,

Mais, en dehors de ces gros travaux, que d'occupations peu accablantes la femme n’a-t-elle pas, qui lui conviennent bien mieux que la confection ou le tissage. A la campagne, plus que n'importe où ailleurs, la femme peut être la « ménagère ». Fourmi industrieuse, elle accumule les petits profits, elle thésaurise avec de minuscules économies. La bonne fermière tient propre sa maison, luisants les vieux meubles. Elle surveille l’étable, elle traie les vaches, elle porte le lait à la ville proche, ou baratte le beurre succulent qu’elle vend au marché voisin. La bonne fermière a dans sa cour de nombreuses volailles qui se nourrissent de quelques poignées de grain. Quel immense service rendraient les écoles ménagères si elles formaient beaucoup de bonnes ménagères rurales !

L'enseignement ménager a du reste fait ses preuves. Lorsque M"* de Diesbach était à l’école de Wavre à étudier la science ménagère avant de l’implanter en France, un haut fonctionnaire belge lui disait : « Nous avons la prétention de résoudre seuls le problème social par le moyen de la femme devenue la vraie mère de famille » et il faisait un calcul qui vaut toutes les démonstrations du monde. « Nous avons 300 écoles ménagères apprenant aux jeunes filles leurs devoirs d’épouses et de mères : en supposantque chaque année six d’entre elles sortent de nos écoles absolument formées à leur futur mission, voici donc 1.800 femmes aptes à remplir leur admirable rôle que nous jetons tous les ans dans la Société ; dans dix ans, elles seront 18.000. Jugez de l'avenir ! »

Cette belle confiance de ceux qui ont déjà expérimenté l’enseignement ménager est un encouragement pour la France à s’y intéresser. Jusqu'ici l'initiative privée en a été le principal promoteur et ce sont des particuliers qui ont fondé les quelques écoles ménagères existant à Paris et en province (1) et qui partout répondent à un réel besoin. L'enseignement public a fait cependant, ces dernières années, une place à l’économie domestique dans le programme des écoles primaires. Les maîtresses doivent y consacrer une heure par semaine. C'est un début mais bien timide et bien insuffisant. D’abord les maîtresses chargées de donner cet enseignement n’ont pas elles-mêmes reçu une formation ad hoc ; de plus, elles ont tant d’autres matières à faire étudier à leurs élèves qu’elles ne peuvent s’y consacrer convenablement. Pour développer, comme elle le mérite, en France la science de l’économie domestique, il faudrait lui attribuer une place plus importante dans l’instruction générale, et en confier l’enseignement à des professeurs spéciaux.

Malheureusement tous ceux qui se sont occupés chez nous d'enseignement ménager déplorent la pénurie de maîtresses ! En 1904 seulement, la ville de Paris a fondé un cours normal, rue des Minimes, mais le titre qu’octroie cette école n’est pas officiel. Ne serait-ce donc pas une bonne innovation que

(1) Signalons pour Paris après M. L. Dausset (La Ref. soc. 16 juin 1906) l’école inénagère de la rue de l'Abbaye, les cours de l'avenue de Breteuil, dirigée par Mme la comtesse de Diesbach; le Foyer, de Mme Tome; l’Union familiale, de Mlle Gahéry ; l’école des Mères, de Mme Moll-Weiss; l'Œuvre de Mlle Sanserem et enfin la Maison Sociale.

de créer un diplôme pour les professeurs qui se seraient préparées d’une façon particulière à l’enseignement ménager ?

Les avantages économiques sont ici intimement liés aux avantages moraux. Lorsque la femme tiendra sa place de ménagère, son gain ne sera plus seulement un salaire d'appoint, il aura une importance aussi grande que celui de l’homme. On se plaint qu’un certain nombre de carrières sont fermées aux femmes, l’enseignement ménager leur ouvrira la grande carrière qui leurest réservée, les y préparera etlesenrendra dignes. En leurassurant le bonheur ce sera en même temps assurer la paix de la société, car suivant la belle parole d'Henri Perreyve, ce qui fait une nation, « c’est le cœur des femmes, des sœurs, des mères, des fiancées. Donnez à un peuple de fortes et courageuses mères et l’on répond de ce peuple. » (1)

(1) La Réforme Sociale du 16 juin 1903 donnait un aperçu du développement rapide de l’enseignement ménager en Allemagne. « On a ouvert au mois d'avril dernier à Grosshesselhohe, près de Munich, un institut pour la formation ménagère et sociale des jeunes filles. Cet institut comprend différentes sections, enseignement ménager, horticulture, soins à donner aux enfants et aux malades, etc... Les élèves peuvent aussi y être préparées aux carrières que les municipalités ouvrent aux femmes, comme infirmières, visiteuses des pauvres, etc. Le cours complet dure un an. Le prix de la pension est de 85 marks par mois pour les allemandes et 100 marks pour les étrangères. À Swetzingen on a récemment installé une école de jardinage où l’on apprend aussi aux élèves les travaux domestiques, une création du même genre a eu lieu à Marienfeld près Berlin. À Strasbourg on a fondé une école de cuisine et de tenue de maison dans les anciens bâtiments del’Académie. Cette école se propose d’enseigner aux jeunes filles appartenant à toutes les classes sociales les soins et la surveillance de la cuisine et la direction d’un ménage en insistants sur les moyens les plus pratiques, en dépensant peu, d'utiliser les aliments avec économie, d’entretenir lelinge et le mobilier, de rendre l’intérieur sain et commode. »

Le Travail à domicile

Néanmoins le travail de la ménagère n’est pas toujours suffisant pour occuper toute sa journée, elle a des instants de liberté qu’elle emploie à des travaux qui lui rapportent un salaire. Nous savons malheureusement quelles taxes pèsent sur ce travail à domicile et quelles misères évoque son nom. Même ceux qui en reconnaissent la supériorité au point de vue moral le condamnent au point de vue économique, et déclarent qu’il n’a actuellement que des conséquences néfastes et déplorables.

Mais n'est-il pas possible de soustraire le travail à domicile à l’entreprise, d’y relever les salaires et de supprimer la concurrence ? Y parvenir serait un second moyen de retenir la femme au foyer en lui procurant la facilité d’y gagner un salaire convenable après avoir accompli sa tâche de ménagère, d’être épouse et mère tout d’abord et ouvrière le reste du temps.

Ce but a été poursuivi et est en partie atteint par les œuvres dites d'assistance par le travail. En l'espèce cette dénomination ne convient pas, parce qu'elle désigne des institutions de charité qui fournissent temporairement de l’ouvrage à des ouvrières malheureuses ou atteintes par le chômage. La dénomination d'œuvres du travail à domicile pour les mères de famille plus générale est plus conforme aux besoins auquel il s’agit de parer. Au

surplus, peu importe le nom s’il répond à une institution qui fournit à la femme un travail rémunérateur qu’elle peut exécuter chez elle.

Ces institutions exigent le concours de personnes étrangères au milieu professionnel. Elles doivent généralement leur fondation à des femmes du monde ou à des religieuses qui ne doivent pas compter en tirer des bénéfices.Cependant, pour que le fonctionnement en soit durable, les directrices d'œuvres du travail à domicile doivent l’administrer de façon à ce qu’elles vivent avec leurs propres ressources, sans faire appel à la charité.

Le principal office de l’œuvre est de servir d’intermédiaire entre ceux qui font travailler et celles qui travaillent. Il y a différents moyens de le remplir : (Quelques œuvres font travailler sur commande, d’autres se contentent de servir d’intermédiaires entre les grands magasins et les ouvrières prenant à leur charge les risques et périls. Les plus importantes œuvres du travail à domicile s'organisent comme des industries particulières. Elles réalisent de grandes économies sur l'achat des matières premières et des fournitures, de manière à pouvoir couvrir leurs frais de loyer et de personnel et à assurer à l’ouvrière le bénéfice intégral de la façon payée. » (1) Certaines œuvres sont tout simplement sous-entrepreneuses et traitent avec de grandes entrepreneuses. Elles abandon-

(1) Mme Henry Déglin. Assistance par le travail spécialement envisagée au point de vue de la femme. Rapport présenté au congrès international d'assistance publique et de bienfaisance privée.

nent aux ouvrières la forte retenue faite par l’intermédiaire qu’elles remplacent, et obtiennent en outre une plus haute rémunération de l'entrepreneuse, à qui elles rendent le service de faire promptement beaucoup d'ouvrage.

Chacun de ces systèmes a ses avantages et ses inconvénients. Les œuvres qui prennent la forme d'industries indépendantes visent à de plus importants bénéfices, mais n’échappent pas à des risques graves. En effet, elles ne font pas travailler sur demande, mais en vue d’une vente régulière. Il leur faut un magasin et. une clientèle. C’est ce qu'a réalisé l’énergique dévouement de la sœur Saint-Antoine, dont l’œuvre de l'hospitalité du travail des femmes a reçu les plus hautes récompenses. À Paris même, elle a deux magasins de lingerie. Le travail fourni aux ouvrières doit être facile à exécuter et à transporter,et c’est pourquoi l'aiguille en est toujours l'instrument. (1)

Un reproche a été fait à ces œuvres : « Cest là une erreur économique, a-t-on dit, car vous avez

(1) Voici les noms de quelques unes des principales œuvres de Paris donnant aux femmes du travail à domicile :

L’Assistance par le travail ou fondation Mamoz, 170, faubourg St-Honoré.

L’'Œuvre du travail a domicile pour les mères de famille, 54, avenue de Versailles, (annexe de l'hospitalité du travail).

L'Union d'assistance du XVI° arrondissement, 55, rue de la Pompe:

La Société d'assistance par le travail des VIIIe et XVIIe arrondissements, 17, rue Salneuve.

L’'Œuvre du travail, 4, rue de Berlin.

L'Ouvroir du Ve arrondissement, 11, rue Val de Grâce.

L’Œuvre des mères de famille, 86, rue d’Angoulème, etc. etc., et sur la paroisse de N. D. de Plaisance, la Manutention de N. D. du Travail et l'Œuvre du Torchon.

En province des œuvres de ce genre existent dans un grand nombre de villes. |

produit un travail défectueux, à contre-saison, généralement invendable. C’est s'engager dans une voie sans issue, et mieux vaut laisser l'ouvrage aux gens. qui en font leur vie, qui se dépensent tout de bon pour ces choses-là, qui, forcément, feront mieux que vous (1) ». Ainsi donc, on blâme les œuvres d’assistance par le travail de corser maladroitement la concurrence faite aux ouvrières de profession. Telles que nous concevons ces œuvres, le reproche tombe à faux, puisque la suppression de la concurrence est une de leurs raisons d'existence. Elles suppléent aux initiatives des ouvrières qui, ne comprenant pas leurs véritables intérêts, n’arrivent pas à s'organiser entre elles pour lutter contre l’avilissement de la maind'œuvre. « Le premier principe de l’œuvre de Mère Saint-Antoine (fondation Laubespin, 54, avenue de Versailles), écrit Me la baronne Brincard, est que l’ouvrière travaillant à domicile doit être rétribuée équitablement et gagner un minimum de 3 francs par jour. La Mère Saint- Antoine refuse les commandes qui l’obligeraient à réduire le salaire de ses ouvrières. » (2) Loin donc de faire baisser les salaires, les assistances par le travail coopèrent à leur relèvement.

Un tableau comparatif de quelques prix payés à Paris par des maisons d'entreprise et par des œuvres d'assistance le prouveront surabondam-

(1) F. Honoré. La Réforme Sociale, 1896. T. II, p. 272.

(2) Baronne Georges Brincard. Le Travail à domicile pour les mères de famille. — Bulletin de la Ligue sociale d'Acheteurs, 1905, 2° trimestre.

ment. Nous le trouvons dans le Bulletin de la Ligue sociale d'Acheteurs et nous le résumons :

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