CHAPITRE III
« La puissance publique est autorisée à intervenir toutes les fois que la conservation, l’entretien, le développement de la vie humaine sont en jeu et que ce bien par excellence qu'est la vie ne peut être gardé et porté, s’il se peut, à un degré supérieur de dignité et de bien-être, sans une telle intervention. »
EUGÈNE DuTHoir.
Unebonneorganisation de la société voudraitque les femmes qui n’ont ni soutien, ni protecteur, les «isolées », travaillassent à l’usine, là où l’on gagne, et où l’on gagnerait d'autant plus que la concurrence des moins nécessiteuses ne ferait pas baisser les salaires, tandis que les mères resteraient au foyer, au milieu de la famille, joie et paix, fée laborieuse et reine de l’humble logis.
Mais pourquoï faut-il qu'ici-bas nos meilleurs souhaits demeurent si longtemps, sinon toujours, de chimériques illusions ? Il n’y a pas à attendre, en effet, la solution d’un coup de force. Néanmoins, ne pas admettre l'interdiction absolue du travail des femmes.dans les ateliers n’est pas opposer une fin de non-recevoir à toute protection, à toute
réglementation; une intervention légale sage et perspicace se comprend très bien et s'accorde avec le respect de toutes les nécessités et de tous les droits généraux et particuliers.
Bien loin de chercher une solution dans la protection, les partisans de l'égalité des sexes n'y ont vu, comme bien l’on pense, qu’une cause, presque l'unique cause de l’infériorité du salaire féminin. Ce simple mot de protection les a fait frémir d’indignâtion. La protection n'est-elle pas absolument inutile et arbitraire, n'est-elle pas la justification de l’injuste appréciation du travail de la femme, n’est-elle pas un encouragement à la conserver ? Pourquoi interdire à la femme certains travaux? Pourquoi l’empêcher de travailler la nuit? Pourquoi décréter qu’elle ne doit travailler que dix heures par jour ?
Ah ! législateur tyrannique, vous craignez donc tant la concurrence de la femme que vous entravez si soigneusement son activité. Vos lois bienveillantes ne sont que des lois hypocrites, et vous pouvez redire la phrase digne de votre cruauté :
J'embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer.
Les derniers congrès féministes ont montré « l’état d'âme » des « vrais » amis de la femme en même temps qu'ils leur ont donné l’occasion d’établir la corrélation qu'ils prétendent trouver entre la liberté du travail et le salaire féminin.
L'un des rapporteurs (1) énumérant les «consé-
(1) M. Le Foyer. Deuxième congrès international des œuvres et institutions féminines. Paris 1900,
quenses heureuses de la liberté du travail pour la femme » en comptait «quatorze principales.» On nous passera les citations de quelques-unes. La liberté du travail, disait-il : (ce sera pour la femme pauvre l'évasion hors de la misère et de ses soufrances, le travail de la femme pauvre recevra avec les droits et les honneurs, les salaires qui lui sont dus...
«Ce sera pour la femme la subsistance assurée. Ce sera la base de tout son avenir. Ce sera la constitution de la personnalité féminine.
«Le travail de la femme, ce sera plus de pureté dans le mariage. L'homme épousera moins la dot. La femme épousera moins l'argent. L'homme épousera plus volontiers la femme pauvre, puisqu'il saura qu’elle pourra gagner et que son dénuement en capital pourra être compensé par de hauts salaires... »
Enfin «une considération importante frappe beaucoup d’esprits. Elle est si importante, que je puis me borner à l'indiquer. Le travail de la femme ce n’est pas seulement la subsistance de la femme assurée, mais encore celledel’enfant. Le salaire de la femme, c’est le budget de la maternité. Le travail de la femme ce peut être une gestation de plus : c’est la force de porter, de nourrir et d’élever l'enfant, c’est une autre forme de la fécondité. Armer la femme, dit Léopold Lacour, c’est défendre le pain de l'enfant ».
M. Frédéric Passy renchérissait : « Je crois qu'en général la vraie, la seule protection que nous doive la loi, c’est la liberté... je pourrais
en dire long là-dessus, mais je me contenterai d’un exemple. Je me souviens que lorsque j'étais député, il y a une dizaine d'années, je fus convoqué au marché de la Madeleine à une réunion organisée par des marchandes de gibier et de volailles. Ce commerce exige que les magasins soient ouverts dès les premières heures du jour... Ces marchandes disaient : « Nous donnons 5 et 6 francs pour 10 heures travail qui se terminent à 2 heures du matin au plus tard pour plumer, vider et préparer notre marchandise. Les femmes qui font ce travail peuvent se reposer exactement comme les belles dames qui reviennent du bal à 2 heures du matin et se lèvent à midi; il leur reste encore 5 heures dans la journée pour s’occuper de leur ménage et de leurs enfants. Si vous voulez interdire ce travail sous prétexte de le protéger, vous allez les renvoyer dans des métiers inférieurs. Il faut laisser chacun et chacune travailler honnêtement et librement comme il lui convient.»
Mne Marguerite Durand s’écriait au congrès des droits de la femme : « Il semble que le premier devoir de l'humanité doit consister à lever devant la femme travailleuse les obstacles et les difficultés. La loi qui soit-disant la protège les accroît, les amoncelle au contraire et va tout à l’encontre de son but. » |
Laissez la femme libre de travailler, vous qui lui portez intérêt, plus elle travaillera, plus elle produira, plus elle gagnera. Que répondre à une déduction aussi mathématique? C’est une enfantine règle detrois, Le raisonnement pour tout esprit
peu préparé, peut sembler fort. Nous verrons qu’il n’est que spécieux.
Mais c’est le petit côté de la question qui nous retient. Au-dessus de cette considération, celle qui donne à la protection son caractère odieux, dit-on encore, est qu’eile constitue une atteinte aux droits sacrés de l'individu : «Prohiberletravaildes femmes dans les ateliers en général et dans certaines industries en particulier, c’est évidemment porter une atteinte à la :iberté humaine. » (1) Telle est la plus pure doctrine du « laissez faire, laissez passer. »
La question de l'intervention de l'Etat a toujours été une des plus fructueuses en discussions entre les différentes écoles d'économie politique. Sans avoir la prétention d'y revenir longuement nous essaierons de prouver que le concours de l'Etat est actuellement indispensable à l’amélioration du sort de la femme.
Evidemment « ce serait une grande illusion de croire qu'avec un article de loi ou quelque combi- naison nouvelle, on va transformer tout à coup une société malade et guérir la plaie saignante du paupérisme. » (2) Mais ce serait une illusion plus grande encore de croire qu’on puisse transformer la société et la guérir sans l'appui des lois. Cette intervention sera réglée sur le développement des initiatives libres, précurseurs etcollaboratrices naturelles de l'Etat. On doitmalheureusementrecon-
(1) Leroy-Baulieu. La femme au XIX° siècle, (2: Jules Simon. L'ouvrière,
naître que dans notre siècle d’individualisme à outrance, ces initiatives font souvent défaut et laissent à l'Etat le champ libre, accroissant ainsi ses devoirs et ses responsabilités.
Il est du reste curieux de remarquer que égalitaires, libéraux et protectionnistes se réclament des mêmes principes.
La non-intervention, disentles premiers, assure la vie des travailleurs et respecte leur liberté. L’intervention de l'Etat, disent les autres, garantit la vie humaine et protège la liberté. Tous s'entendent donc sur la fin à atteindre, ils sont divisés sur les moyens à employer.
L'impartiale observation des faits estd’ungrand poids dans le choix du parti à prendre.
L'école libérale s’y reporte et s'appuie sur les faits pour soutenir que le régime de la liberté est le plus favorable à l’ouvrier. « Loin de constituer un argument en faveur de la réglementation à outrance du travail, déclare l’un de ses porteparoles autorisés M. Pierre Leroy-Beaulieu, l’histoire économique du XIX°siècle est pour la liberté. Si la loi interdit le travail des enfants au-dessous de 13 ans, si elle limite à 10 heures le travail des femmes et aussi celui des hommes employés dans les ateliers mixtes, elle ne fixe qu’à douze heures le maximum dela journée pour les autres hommes; il est pourtant plus d’une industrie où l’on reste en decà et quelque fois fort en decà de cettelimite. Quant aux salaires, la loi n’établit aucun minimum etil n’est vraiment pas contestable qu'ils aient fort augmenté depuis cent ans, depuis cinquante
ans, depuis vingt-cinq ans même, dansla généralité des industries comme dans l’agriculture. La liberté permet donc l'amélioration du sortdestravailleurs. A mesure qu'ils sont mieux organisés, et surtout que leurtravail devient plus productif, grâce à l’emploi des machines, leur salaire augmente et leurs journées de travail s’abaissent. » (1)
Personne ne disconvient que le perfectionnement dans la fabrication n’ait permis la diminution des journées de travail et l'augmentation des salaires, et tout le monde au contraire se réjouit de ce que le sort des ouvriers se soit amélioré, et d’une façon considérable, autrement que par l'intervention des lois. Cette remarque, toutefois, n’est pas suffisante pour prouver que l'intervention législative n’a eu aucune influence sur ces heureux changements. Serait-ce vrai par hypothèse qu'on ne pourrait tout au plus lui faire qu’un reproche, celui d’avoir été inutile. Mais il n’en est pas ainsi, et les rapports des inspecteurs du travail démontrent que les mesures protectrices ont eu une répercussion indiscutable sur l’industrie et qu’elles ont produit leurs effets. Les libéraux même admettent volontiers que la fixation des heures de travail pour les femmes et les enfants n’a pas été inopportune. |
Quand on a vu, dans les petits ateliers, des ouvrières travailler toute la journée et une partie de la nuit pour gagner un salaire infime; quand on a dressé ces budgets de femmes, dans lesquels
(1) La protection légale des travailleurs. L’Ecoromiste français, 9 juillet 1904.
fatalement les recettes ne peuvent équilibrer les dépenses ; quand on sait les conséquences terribles de la concurrence entre les travailleuses, on a conscience que le législateur n’a pas le droit de se croiser les bras et de dire : « Travailleuses, vous acceptez de telles conditions parce qu’elles vous plaisent, vous êtes libres. Je respecte votre liberté. »
Tout d’abord, comment donc le pouvoir qui agirait de la sorte comprendrait-il sa mission de protecteurvde-la vie des citoyens ? C'ést Île travail qui est la source de la vie du plus grand nombre : « Or la concurrence, fille de l'initiative individuelle et des inégalités qui existent entre les hommes, porte sur le travail même et sur la rémunération du salarié, risquant ainsi, si elle s’est pas tempérée par de justes limites, de détruire des forces, de ruiner en pure perte des vies humaines. Le travail destiné à donner la vie, tout au contraire, s’il est excessif, déréglé, produira ie dépérissement, la maladie et la mort (1). »
Encore un coup, est-ce par plaisir, libres du choix des conditions acceptées, que des ouvrières travaillent'et peinent et s’exténuent et ruinent leur santé ? Tout est là. Il serait intéressant de savoir, — soit dit en passant, — ce que penseraient, après expérience, certains adversaires intrépides de l'intervention, s'ils étaient astreints à travailler 12 et 15 heures par jour. Les bourgeoises orateurs
(1) Eug. Duthoit. Leçons données à la Semaine sociale d'Orléans (3-4 août 1905) reproduites in extenso dans l’Association catholique du 15 août 1905,
modifieraient probablement leurs formules, si comme leurs sœurs dont elles cherchent, avec une bonne foi dont nous ne doutons pas, à rendre plus douce l'existence, elles étaient obligées de tirer l’aiguille pendant toute une journée et une partie de la nuit pour gagner quinze, vingt ou trente sous.
Le respect de l'indépendance de chacun reste un vain mot, si le travailleur, n'étant pas protégé par les lois, souffre des entraves mike fois plus lourdes apportées à ses libres réclamations d’un juste salaire par la multitude des autres travailleurs. C’est pourquoi on peut soutenir avec assurance, que la protection légale est une garantie contre la concurrence effrénée et contre un asservissement inévitable. La loi en se mettant du côté des faibles rétablit l'égalité vis-à-vis des forts et défend leur dignité et leurs droits.
L'Etat a accordé une protection spéciale à la femme, il en avait le devoir. Sa faiblesse naturelle et son rôle de mère et la simple moralité suffisent à justifier cette intervention. Nous en revenons toujours là, en effet, la femme est épouse et mère, elle n’est pas ouvrière par nature, et c’est donc sur l'épouse et la mère ou sur la future épouse et la future mère que la loi doit veiller. L'absence prolongée de la femme hors du foyer est la désorganisation de la famille, le travail trop pénible des mères est la ruine de la race. Un chapitre précédent en contient la preuve, et c’est cette situation qui inspirait au cardinal Manning, archevêque de Westminster, un ardent plaidoyer en faveur de la
protection : «Si la vie d’un peuple est la vraie vie, si la paix et l'honneur du foyer, si l'éducation des enfants, les devoirs d’épouse et de mère, les devoirs de mari et de père sont écrits dans une loi naturelle autrement importante que toute loi économique, si toutes ces choses sont autrement sacrées que toutes celles qu’on vend au marché, alors je le déclare il faut agir en conséquence. Mais si dans certains cas la non-règlementation du travail conduit à la destruction de la vie domestique, à la négligence des enfants, si elle transforme les femmes et les mères en machines vivantes, les pères et les époux (qu’on me pardonne le mot !) en bêtes de somme qui se lèvent avant le jour et retournent au gite, le soir, épuisés de fatigue et n'ayant plus que la force de prendre un morceau de pain et de se jeter sur un grabat pour dormir : la vie de famille n'existe plus et nous ne pouvons vraiment continuer de ce pas. »
Et quand M. Frédéric Passy assimile les ouvrières aux «belles dames» et demande la liberté de travailler la nuit pour celles-là, au nom de la liberté de danser qu'on laisse à celles-ci, il commet la grave erreur d'oublier que la comparaison ne peut logiquement se soutenir. Lorsque FPouvrière rentrera épuisée par son travail, elle n'aura pas comme la «belle dame» de longues heures d’un tranquille et réparateur sommeil, elle ne pourra pas faire la «grasse matinée ». L'homme doit être rendu de bon matin au chantier, les «mioches » appellent, le ménage doit être fait. Vous lui empêchez de gagner de beaux salaires
peut-être à cette ouvrière, mais vous lui empêchez de se tuer à la peine, vous sauvez une épouse et une mère, et il me semble que ceci soit préférable à cela. Le législateur a pensé qu'il y avait un autre intérêt pour la nation à avoir des fils forts, sains et vigoureux, plutôt qu’à produire un mètre d’étoffe quelques centimes meilleur marché. Suivant la belle parole de Ruskin, «les vraies veines de la richesse sont de pourpre. Elles ne sont pas dans le roc, mais dans la chair ; l'apogée finale, le dernier terme de la richesse est dans la production de la plus grande somme possible de créatures au souffle puissant, à l’œil clair, au cœur joyeux.»
Uniquement au point de vue des salaires, les lois protectrices ont été, quoiqu'en pensent certains féministes de congrés, favorables aux ouvrières. Le travail réduit à dix heures a peut-être fait perdre quelques emplois aux femmes dans les ateliers mixtes et les a rejetées dans la petite industrie, mais en général elles ont profité des mesures bienfaisantes de protection.
La réglementation atténue la concurrence inoxérable des femmes entre elles. En effet, la liberté laissée à une ouvrière d'accepter un travail de douze heures pour gagner le salaire d’un jour a pour conséquence nécessaire de fixer à ce taux le salaire normal de toutes les ouvrières. Une ouvrière accepterait-elle pour la même rétribution de peiner treize heures durant, le salaire normal correspondrait bientôt à un travail de treize heures. Des questionnaires ayant été adressés aux secrétaires des associations ouvrières d'Angleterre
comprenant des femmes, toutes les réponses s’accordèrent sur ce point que la réglementation ne prive pas la femme des emplois qu’elle peut occuper. On trouve répétées dans les réponses des assertions comme celles-ci: (Non. La réduction de la journée de travail donne des places à plus d’ouvrières. La diminution des heures a donné plus de prix au travail des femmes parce qu’elles le font mieux, étant moins fatiguées.» La protection relève le niveau des salaires au lieu de le faire diminuer et, qui plus est, l’homme lui-même en profite. Il en profite, non pas parce que la concurrence féminine se trouve amoindrie, mais parce que dans une industrie quand le salaire monte, l'avantage s'étend à tous les salariés.
Au fait, la question ne soutient plus la discussion s’il est prouvé que les salaires sont plus élevés dans l’industrie protégée que dans celle qui n’est pas soumise aux lois ou s’y soustraie. Or, la grande industrie, qui est précisément celle où la durée du travail est réglementée, donne des salaires bien plus élevés en moyenne que dans la petite industrie à domicile, et l’un des éléments du sweating-system est l’accomplissement du travail en petits ateliers non surveillés. Les utopistes devront chercher un autre argument pour soustraire les travailleurs à l'intervention du pouvoir.
On a objecté que cette intervention finirait toutefois par s’appesantir indirectement sur l'ouvrière: la protection met l'industriel en état d'infériorité vis-à-vis de ses concurrents étrangers,
elle ruine donc l’industrie et entraîne dans sa chute patrons et ouvriers.
Il faut pourtant tenir compte qu’une compensation a eu lieu entre la diminution des heures de travail et le progrès du mécanisme, et ce serait rétrograder piteusement si les moyens de production n’apportaient pas de soulagement aux producteurs. Le travail est plus rapide et aussi meilleur. Ceux qui réclament la liberté de la concurrence pour la femme, et la lancent sans défense dans la terrible lutte pour la vie, oublient ou semblent oublier qu’ils n’ont pas affaire à une machine, mais à un être vivant, faible et délicat. Ce n’est pas impunément qu’une femme travaille des heures et des heures sans repos, Jenny l’ouvrière est courageuse et énergique, mais ses muscles ne sont pas d'acier et ses pauvres yeux sont vite usés et ses nerfs finissent par prendre le dessus, sa main tremble, elle coud avec moins de soin, elle avance moins, elle gâche l'ouvrage. Quand la loi a interdit la veillée, on s’est aperçu avec étonnement que les ouvrières, tout en restant moins longtemps à l'atelier, y faisaient presque autant de besogne, et nous pourrions encore apporter ici des témoignages très affirmatifs de directrices d'ateliers de couture. |
Avant même l'application de la loi de dix heures (1), l'inspecteur divisionnaire du travail de Lyon «fait connaître que des usines importantes de sa circonscription ont devancé les prescriptions
(1) La durée du travail effectif ne doit pas dépasser dix heures pour les femmes depuis le 1e avril 1904.
légales en réduisant dès à présent à dix heures la durée du travail de leur personnel :
» Les directeurs d’un tissage qui occupent près de 1,000 ouvrières,un tisseur de soieries à Moirans qui occupe près de 400 ouvrières, deux autres occupant l’un 300, l’autre 400 ouvrières ont réduit la journée à dix heures. Il en est de même d’une importante filature de Schappe qui occupe 2,300 ouvrières. Le directeur de ce dernier établissement a déclaré que sa production n’avait pas fléchi et que même les renvideurs lui avaient fourni une quantité de fil aussi grande que précédemment.
» D'autre part, un inspecteur expose que dans les fabriques de pièces d’horlogerie des environs de Cluses, les prescriptions de la loi du 30 mars 1900 n’ont fait que donner plus de régularité aux entrées et aux sorties sans amener une diminution de la production,et il reste persuadé que l’abaissement de la journée à dix heures et demie n’aura d’autres conséquences que celle de substituer le travail mécanique à celui de la pédale et de l’archet, bien moins productif.» (1)
Et c’est d’un industriel que nous tenons cette déclaration : « Pendant les périodes d’activité la durée du travail est augmentée d’une heure et même de deux heures en cas de trop grande presse. La fabrication est assez pénible, les ouvrières se fatiguent vite et au bout de quelques jours la production n'est pas plus importante en onze heures quarante de travail qu'en dix heures ».
(1) Rapport de la Commission supérieure du travail, sur l'application pendant l’année 1901 des lois réglementant le travail,
Maintenant, si l’on considère que dans Îles industries où les hommes et les femmes travaillent aux mêmes conditions, les salaires féminins sont quand même inférieurs, on est bien forcé de convenir que la règlementation n’est pas la cause de leur abaissement. « L'absence de limitation, répondaient M'° Macdonald aux antiprotectionnistes du Congrès international des œuvres et institutions féminines, est la chose mème dont le patron avide ou irréfléchi se sert pour extorquer à ses ouvrières un travail plus grand à salaire égal, ou pour laisser le travail se désorganiser de telle sorte que les femmes perdent des heures à ne rien faire et compensent cela par des heures supplémentaires. Un surmenage de cette sorte a pour effet certain d’abaisser le salaire en épuisant les ouvrières et en les rendant incapables de faire leur travail : alors elles le font mal et se contentent d’une paie moindre ou bien elles tombent malades et perdent ainsi leur place ».
Une diminution raisonnable de la journée de travail n’est pas contraire aux intérêts bien entendus de l’industrie, c’est encore ce que démontrait, le 7 février dernier, M. Trimborn, au Reichstag allemand : « Cela nous est prouvé, disait-il, par les différents rapports des inspecteurs du travail, et notamment par ceux des inspecteurs de Bavière. En Bavière, dès l’année 1899, 62,8 0/0 des ouvriers adultes travaillaient moins de onze heures par jour. Le numéro de novembre du Reichsarbeitblatt donne des rapports particulièrement intéressants sur les conditions du travail
dans les métiers où il existe des tarifs pour les salaires. Les enquêtes ont porté sur quinze métiers différents et six cents entreprises professionnelles et industrielles où les salaires sont fixés par des tarifs entre employeurs et employés; elles ont donné les résultats suivants : dans 544 de ces conventions, une journée de travail de dix heures ou de moins de dix heures était stipulée. » (1).
On pourrait poursuivre longtemps les exemples et les citations, mais un point sur lequel on ne saurait trop insister est que la protection favorise tout ensemble les bons patrons et les ouvriers. Avec un régime de liberté — on devrait à la vérité dire de licence — absolue, le patron juste et honnête qui prendrait des mesures généreuses serait immédiatement victime de son bon cœur et de son humanité.Tandis qu’il ménageraitles forces de ceux et de celles qu'il fait travailler, ses concurrents en abuseraient au contraire, et en les exploitant, produiraient à meilleur compte que lui. M. de Mun développait superbement cette idée à la tribune de la Chambre française dès 1888 : « Oui, sans doute, il y a des industriels charitables qui prendront de généreuses initiatives, qui restreindront les abus. Mais permettez-moi de vous le demander : Que faites-vous de ceux qui ne les restreindront pas? Est-ce que vous ne voyez pas que ceux qui ne sont
(1) Extraits traduits d’après le texte de la Kolnische- Volkszeitung du 8 février 1905. (Associalion catholique, 15 mars 1905).
pas humains, qui continueront les abus, seront les plus forts et qu’ils battront leurs concurrents? Et quelle situation faites-vous à ceux qui voudront être charitables? Vous les placez dans la plus affreuse des alternatives, entre leur conscience et leur intérêt. Et alors devant la concurrence qui les presse, avant la ruine qui les menace peut-être, qui l’emportera, à quelle voix cèderont-ils?... Les maîtres charitables seront châtiés de leur vertu ». La loi est la protectrice de la charité et de l'équité (1).
Une obtection nouvelle surgit aussitôt. Le commerce et l’industrie n’ont plus un marché national, mais presque mondial. Les affaires se traitent de pays à pays, de continent à continent. Ce ne sera pas tel ou tel patron qui se ruinera à faire du «sentiment », mais toute une nation. Nous avons recueilli les doléances de plusieurs industriels français sur cette importante question de la concurrence internationale. Ils se plaignent de subir une crise redoutableet l’attribuent en grande partie aux frais de la main-d'œuvre trop élevés ; mais ils ne mettent pas leur infériorité spécialement au compte de la protection légale et de la
(1) « Allez demander aux patrons s’ils emploieraient davantage les femmes et s’ils les paieraient mieux au cas où leurs heures de travail ne seraient pas restreintes, ils vous diraient qu’une telle idée n’est jamais entrée dans leurs calculs, et les patrons consciencieux ajouteront souvent qu'ils accueillent favorablement la limitation légale, parce qu’elle leur permet de résister à des concurrents peu scrupuleux et de renvoyer les clients déraisonnables qui apportent en grande hâte de l’ouvrage à finir pour le lendemain matin. » (Margaret Macdonald. Congrès intern. des œuv. et inst. fem. 1900).
diminution des heures de travail. L'un d'eux était très affirmatif cependant : « Les salaires féminins n'ont jamais été aussi élevés et si le travail n’est plus, dans quelques années, que de 8 heures ainsi que le désirent les socialistes, notre industrie (filature et tissage de laine) dont les prix de revient déjà surélevés seront à nouveau majorés, n'aura plus qu'à disparaître. Les Allemands nous font déjà en tout une concurrence intelligente et acharnée, 1ls ont beau jeu avec nos lois nouvelles ! » Ajoutons pour donner toute sa force à cet aveu qu’il nous a été fait par un excellent patron, très bon pour son nombreux personnel et très aimé de lui.
Il est utile de remarquer tout de suite qu’à côté des lois ayant une influence directe ou indirecte sur la main-d'œuvre, il est beaucoup d’autres causes à avoir une répercussion considérable sur la fortune des industries : traités de commerce, par exemple, tarifs de transports, impôts. Il y a également des causes de surélévation de la maind'œuvre indépendantes de la protection, notamment le coût plus ou moins élevé de la vie qui oblige l'ouvrier à gagner pour vivre un salaire plus élevé ici que là.
Des tableaux annexés au rapport présenté par un syndicat textile du Nord à la Commission d’enquête parlementaire (1), présentent d’intéressantes comparaisons :
(1) Réponse au questionnaire de la Commission d'enquête parlementaire de l’industrie textile (1904) par la Société du commerce et de l’industrie lainière de la région de Fourmies.