M"° FROMENT
« S'il est un fait acquis, disait M. Jean Lerolle au Congrès sur la question syndicale tenu à Chàlons par l'Association Catholique de la Jeunesse Française, et que l'expérience journalière démontre avec une netteté sans cesse plus grande, c’est bien le péril croissant que fait courir à l’ordre social le principe individualiste. Ou pour parler plus exactement, il est démontré aujourd’hui que l’idée individualiste implantée chez nous par le philosophisme du XVIII: siècle est négative de tout ordre social.
Dans le monde du travail, le fait est palpable. » (1)
(1) La question Syndicale au Congrès de Châlons (7, 8, 9, 10 mai 1903). Compte-rendu, Paris, 76, rue des Saints-Pères.
La Révolution a balayé tout ce qui restait de l’organisation professionnelle, au lieu de conserver ce qui était bien et d'éliminer ce qui était défectueux. Les décrets de 1791 ont alors « laissé face à face, ouvrier et patron, sans lien entre eux, sans règle pour définir leurs rapports. Ils ont individualisé le travail... La destruction de toute organisation du travail, le libéralisme anti-social dont le le XIX° siècle a été infecté, ont créé l’état anarchique et haineux où git le monde du travail. » (1)
L’individualisation du travail, l’isolement des travailleurs, nous ont expliqué en grande partie la situation souvent précaire des ouvrières. C'est pourquoi, pour elles aussi bien que pour les ouvriers, le vrai remède est dans l’union, dans le groupement sur le terrain professionnel. Si l’accord n’est pas encore fait sur la réalisation de cette idée, l'entente est du moins quasi-complète sur le principe. À la base et au sommet de la réorganisation sociale, il faut placer le Syndicat.
Le syndicat est l’union des membres d’une profession en vue de leur amélioration morale et matérielle et de la protection de leurs droits. Il est une force, c’est-à-dire qu’il peut soutenir leurs revendications. Il est la mise en commun de toutes les aspirations vers un légitime mieux-être, de toutes les énergies en vue d’une juste protection, de toutes les tendances, de tous les efforts, de toutes les ressources enfin des travailleurs, pour l'établissement de plus de sécurité dans leur situa-
(1) Ibid.
tion, de plus de cohésion dans leurs tentatives, de plus d’autorité dans la défense de leurs intérêts.
Mais le syndicat féminin, autant et plus peutêtre que le syndicat masculin, éveille des suspicions et des craintes. Pour beaucoup, syndicat est synonyme d’arme de guerre et de révolution. On oublie alors qu’une arme peut servir à une double fin et est à la fois offensive et défensive. On ne saurait nier toutefois que l’appréhension n’est pas dénuée de tout fondement, et l’histoire syndicale dira un jour que trop desyndicats de notre temps ne sont syndicats que de nom, que trop de groupements professionnels sont plus révolutionnaires que conciliateurs, pour ne pas en éloigner bien des bonnes volontés et des appuis. Clubs politiques, écoles de désordre et de haïne, tremplins électoraux, ils sont manifestement néfastes à la cause démocratique. Les troubles qu'ils provoquent, les ruines qu'ils sèment, les crimes qu'ils commettent, la pénible mentalité qu'ils affichent les font prendre en aversion par les gens d'ordre qui pourraient leur être du plus grand secours. Toutes les agitations violentes, fomentées sur tous les points du pays par ceux qui servent moins le prolétariat qu'ils ne s'en servent, dénotent «qu'il n’y a point à se faire d'illusions sur le sens où se poursuit l'organisation ouvrière. Dans les mains des révolutionnaires, le syndicat est plus que jamais l’arme de la lutte des classes, et s’ils en usent avec succès, c’est que l’idée vraie du syndicat, instrument d’organisation professionnelle et de discussion pacifi-
que avec le patronat, n’est point encore dans les conceptions populaires. » (1)
Mais toutes ces manifestations ne sont-elles pas l'expansion des instinctives «conceptions populaires » vers un autre état que celui dans lequel le travail inorganisé se débat, cherchant en vain un appui solide, et la poussée de la masse ne révèle-telle pas son incohérent désir de sortir de l’individualisme qui l’étouffe et l’opprime?
Les trade’s unions anglaises se sont, elles aussi, longtemps dépensées dans d’infructueux et douloureux efforts, avant d’en arriver à la période de stabilité et avant «de se pénétrer d’un esprit de sagesse, de modération et de conservation sociale ». C’est d’elles que, dès 1869, le comte de Paris parlait dans son ouvrage sur les Associations ouvrières en Angleterre : « On ne s’est pas demandé si ce cheval de bataille ne pourrait pas un jour s’atteler à la charrue et rendre ainsi à la société de précieux services ». (2).
Cette phrase sous une forme plaisante contient une grande vérité. Le syndicat appliqué à sa véritable tâche est un élément essentiel de paix sociale. Il crée l’entente entre le capital et le travail. Que les patrons dans leur sphère, que les ouvriers dans la leur soient organisés, et il n’y a plus de difficultés qui ne puissent trouver de solutions amiables. Employeurs et employés ne sont plus deux forces sans direction et sans mesure qui
(1) Joseph Zamanski.
(2) Cité par le comte de Mun. — Conférence sur les grèves, arbitrage et syndicats,
se heurtent, non sans dommages communs, ce sont deux institutions puissantes et respectées qui discutent, qui se font de mutuelles concessions, qui s’éclairent, qui collaborent au plus grand avantage des deux parties.
Il ne faut donc pas désespérer devoir les organisations ouvrières quitter la fausse route où les meneurs socialistes les ont entraînées. L'heure a déjà sonné qui a marqué l'orientation nouvelle des plus perspicaces, et l’idée syndicale tend à se dégager peu à peu des compromissions fâcheuses qui la mettent en péril. L’on peut donc donner à cette affirmation la portée d’un axiôme : Le syndicat sera uniquement professionnel et absolument indépendant, ou il ne sera pas.
Malheureusement l'esprit d'association est d’autant plus long à pénétrer que plus longtemps il a été battu en brèche par l'esprit individualiste. La déformation qu’on lui a fait subir a été un sérieux obstacle à son extension. Quelques chiffres en diront assez sur la lente marche du syndicalisme dans le monde ouvrier.
Au 1% janvier 1905 (1) existaient en France, en Algérie, à la Guadeloupe et à la Martinique 10.987 syndicats professionnels comptant 1.719.196 membres
dont 1.626.474 hommes et 92.722 femmes.
(1) Voir l’Annuaire des Syndicats professionnels, industriels, commerciaux, agricoles, constitués conformément à la loi du 21 mars 188% en France et aux Colonies. 15° année, 1904-1905. Ministère du Commerce. Direction du Travail. (Imprimerie Nationale. Paris 1905),
Ils se répartissaient de la façon suivante :
Nombre des syndicats. Nombre des membres,
Syndicats patronaux.... 3.102 252.036 » OUVTIETS..... 4.625 781.344 » HUIRIESS Pen ne. 144 25.863 » agricoles ..... 3.116 659.953
Le nombre des syndiqués ouvriers, quoique bien faible encore, va cependant en augmentant d'année en année. Ils étaient 491.000 en 1900, 588.000 en 1901, 614.000 en 1902, 643.000 en 1903, 714.000 en 1904, 781.000 en 1905.
Voici le dénombrement des femmes syndiquées :
Syndicats patronaux.... 6.988
= OUVTIErS...... 69.405 =— MIXTeS ES 6.238 — agricoles..... 10.091
Si l’on se rappelle que la population active est pour le sexe masculin de 13.000.000 et pour le sexe féminin de 7.000.000, on voit qu’il y a 12 1/2 0/0 de syndiqués (1) chez les hommes et 1 1/3 0/0 chez les femmes.
Pour ces dernières, si on fait la proportion entre le personnel des ouvrières de l’industrie et des employées du commerce, environ 2.600.000 femmes, et le personnel des syndicats ouvriers plus les 3/4 du
(1) Pour faire ce calcul, nous déduisons du total des syndiqués le chiffre de ceux qui appartiennent aux syndicats des colonies.
personnel des syndicats mixtes, environ 74.000, on obtient dans cette catégorie spéciale 2 4/5 0/0 de syndiquées (1).
De ces chiffres il ressort que la proportion des femmes syndiquées dans le total des ouvrières est encore bien minime. Elle est très inférieure au quantum des syndiqués dans le personnel ouvrier masculin. Le pourcentage de ceux-ci est faible, celui des ouvrières est presque nul. Il y a des causes spéciales qui ont retenu la femme à la porte de l'association professionnelle.
On ne saurait les énumérer toutes. Voici du moins quelques-unes des plus évidentes. Les femmes occupent une place prépondérante dans le
(1) L'Office du Travail a fait paraître un ouvrage sur les Associations professionnelles. « Les auteurs du volume, dit l'Economiste Français, ont eu la curiosité de chercher quelle était l'importance du rôle des femmes dans les associations professionnelles ouvrières. Les premières associations formées exclusivement par des femmes ont été des associations de production. Lors du mouvement coopératif qui se produisit en 1848, nombre de ces groupements féminins s’organisèrent, mais la plupart n’eurent qu'une durée éphémère. Ce furent pour le plus grand nombre des associations fraternelles de blanchisseuses. Il y eut plusieurs essais d'ateliers coopératifs de couturières, mais en 1903,on ne citait que deux associations
de production de femmes : La Fraternelle (clisseuses) de Bordeaux et les Modistes Angevines à Angers. Les syndicats sont plus nombreux. Il en existait au 31 décembre 1902 155 composés exclusivement de femmes et en comptant 13.873, 73 où les femmes étaient en majorité au nombre de 16.603, 61 où les femmes entraient pour plus d’un tiers et y formaient un total de 5661 sur 14.028 membres ; 300 autres syndicats enfin réunissaient un total de 113.505 membres comptant 11.950 femmes. Parmi ces syndicats de femmes existant au 31 décembre 1902, les deux plus anciens ceux des ouvrières des tabacs et des dentellières datent de 1887. De 1900 à 1902, pour la seule ville de Tourcoing, 79 syndicats se sont constitués avec 30 femmes chacun dans l’industrie textile, mais cette multiplicité de syndicats infimes n’a d'autre but que d'obtenir un nombre de voix plus considérable pour les élections des conseils du travail ». (L’'Economiste Français, n° du 8 avril 1905).
travail à domicile. Elles n’ont pas l’occasion de se rencontrer comme les travailleurs d'usine qui ont tous les jours sous les yeux la preuve constante de leur solidarité. En dehors de ses occupations professionnelles, la femme a encore ses occupations familiales qui détournent son attention de toute autre préoccupation. Jeune fille ou femme, elle n’a ni le goût, ni le temps de consacrer ses instants, tous comptés par ailleurs, à des réunions dont elle n’entrevoit guère la portée. Syndicat et politique sont deux choses confusément liées dans son esprit, et cela suffit pour l’en écarter. Elle n’a le plus souvent entendu parler du syndicat par ses frères, son époux ou son père, qu'à la veille des mauvais jours où les enfants criaient la faim, parce que les « hommes» étaient en grève. Ce mot-là lui fait peur. Elle n’est donc pas préparée à entrer dans un groupement. La profession est affaire passagère, et elle espère un jour semarier et quitter le métier. Son travail est quelconque, elle ne se sent pas assez indispensable pour tenter d'imposer ses conditions. Qu'on lui donne du travail, qu’on lui en donne le plus possible, et c’est tout ce qu’elle demande. On a reconnu, en outre, qu'il y avait entre la femme et l'homme des différences dans le caractère qui étaient des différences dans leur faculté d'organisation. « L'état d’âme de la femme, dit M. Schwiedland, est autre ; le cœur et l’imagination y ont, pour la plupart des cas, une large part aux dépens de la volonté et de la logique ; sa liberté personnelle est moindre que celle de l'homme, l'idéal dans le sens large est souvent
absent, elle aspire au bonheur individuel, ce qui la fait manquer d'assurance, enfin l'énergie, le sentiment de sa propre force et la confiance en soi qui en résulte lui font défaut (1).» Cette peinture de l’état d’âme féminin ne doit pas cependant s’appliquer à la généralité des femmes, et les initiatrices et les propagatrices du mouvement syndical féminin ont donné des exemples d’« énergie », de « volonté », de « confiance » comme il serait souhaïtable que bien des hommes en donnent.
Ce sera augmenter davantage leur mérite que de reconnaitre que les difficultés d’association sont plus grandes pour les ouvrières que pour les ouvriers.
Ces barrières sont même apparues à certains comme si péniblement franchissables pour les ouvriers et les ouvrières en chambre, qu’ils ont demandé le syndicat organisé par voie administrative et imposé par la loi. Ceux qui font semblable proposition oublient que toute œuvre ne vaut que par les efforts qu’elle a demandés, et par l'intérêt qu'y portent ses membres. Un syndicat fondé et soutenu par l'Etat vivrait peut-être, mais il n’atteindrait pas son but car il n’organiserait pas, et aussitôt que l’appui lui manquerait, il perdrait l'existence en même temps. Le syndicat ainsi compris serait factice et sans consistance. Mais si cette intervention directe du pouvoir ne vaut pas l'initiative privée, il n’en reste pas moins établi que la protection des lois est un secours dont le
(1) Schwiedland. Comment il est possible d'organiser les ouvrières en chambre.
syndicalisme ne saurait se passer : «Les métiers misérables, en effet, ceux qui sont la proie du sweating-system sont difficilement syndicables. Au contraire, les métiers qui sont soumis aux lois de protection ouvrière offrent aux syndicats un terrain stable. L'’ouvrière dont les heures de travail sont réglementées a le temps de s'occuper des affaires du syndicat. Encore une fois, dans tous les pays, les lois de protection ouvrière ont été à la base du mouvement syndical : l’association n’a été féconde que pour les ouvriers ou lesouvrières protégés (1).»
Le groupement des ouvrières en chambre est néanmoins si urgent, — il s'impose plus que pour les autres, — qu'on doit chercher « comment il est possible de les organiser (2).»
Il a été institué un de ces groupements à Berlin pour les ouvrières de la confection et de la lingerie. Les dames qui le fondèrent prirent à leur charge toutes les démarches préliminaires. Elles firent des enquêtes auprès des ouvrières dont elles s'étaient procurées les adresses, s’informèrent de leur situation, de leur travail, de leurs besoins. Elles les invitèrent alors à des réunions qui furent d'abord comme des causeries pratiques sur les moyens d'améliorer leur sort. Le bon grain était semé, il a germé et produit au centuple. Les premières séances groupaient, en effet, 50 à 120 participantes, maintenant l'effectif du syndicat est de
(1) Mme H. Jean Brunhes Le mouvement syndical féminin 1905).
(2) Cf. E. Schwiedland. Comment il est possible d'organiser les ouvrières en chambre.
plus de 1.300, car un vrai syndicat est né de ces réunions intimes et assure d'importants services, il a même un organe bi-mensuel qui maintient l'union entre les membres. Des Sociétés analogues existent, dans plusieurs grandes villes d'Allemagne, filiales du syndicat de Berlin qui s’est constitué en groupe central pour tout l'empire.
Devant les difficultés qui se présentaient, des ouvrières, plutôt que de fonder des syndicats propres, se sont adressées aux groupements des ouvriers. Les intérêts des uns et des autres sont, en effet, souvent communs surtout dans la grande industrie où ils se partagentles différentes branches de la fabrication. Les femmes jouissent des avantages du syndicat sans avoir à en assumer la direction et la marche, les ouvriers trouvent dans les ouvrières, non pasdes concurrentes, mais des aides et des associées. Ils se prêtent un réciproque appui.
L’Angleterre, qui mérite bien une place d’honneur dans l’histoire du mouvement syndical, a développé chez elle l’affiliation des ouvriers et des ouvrières aux mêmes unions, et les propagandistes de l’idée syndicale dans les milieux féminins ont rarement encouragé d’autres méthodes. Le nombre des syndiquées du Royaume-Uni est de 123,510, le total des ouvrières de 5,207,232. Les trades-unionistes ne sont donc encore que dansune proportion un peu supérieure à 2 0/0.
Ce pourcentage est toutefois plus élevé que dans les autres pays. En Autriche, on compte 5,258 syndiquées sur 5,771,734 travailleuses (1 Sale en
Allemagne, 40,666 syndiquées sur 6,578,350 travailleuses (moins de 2/3 0/0). En Suisse, les syndiquées sont dans le rapport de 1 0/0 dans l’ensemble des ouvrières (1). Les documents officiels de France ne permettent guère d'évaluer qu’à 1/3 0/0 la proportion des femmes appartenant à des associations professionnelles. De chiffres aussi minimes, il est impossible de tirer une indication et malgré la légère orientation que pourraient donner les trade's unions anglaises, la méthode du syndicat mimasculin mi-féminin ne nous semble pas pouvoir se généraliser. En Angleterre, les femmes qui sont affiliées à des syndicats masculins, appartiennent en grand nombre à l’industrie cotonnière, c’est-àdire à une industrie agglomérée où les ouvriers et les ouvrières se trouvent préalablement groupés dans les usines. De même en Allemagne, de même en France, les syndicats masculins où les femmes sont admises groupent presque toujours des ouvriers de la grande industrie.
Mais dans l’industrie de l'aiguille et dans d’autres à peu près exclusivement féminines ou dans lesquelles les emplois tenus par les femmes sont tout différents de ceux occupés par les hommes, le groupement exclusivement féminin est seul possible.
D’autres considérations sont en outre favorables à la division. Il y a sans doute souvent connexité d'intérêts entre les ouvriers et les ouvrières, mais rarement il y a égalité. Les femmes
(1) Voir Le mouvement syndical féminin. Mme H. Jean Brunhes.
ont même parfois des intérêts opposés aux intérêts ouvriers. Qu'on se rappelle l’antinomie qui existe dans l’industrie typographique entre compositeurs et compositrices. Les droits féminins, quant à la durée des heures de travail, quant à la protection, sont différents de ceux des hommes. Enfin la diversité des goûts, des idées et des opinions qui ne peut manquer de se produire à maintes reprises entre ouvrières et ouvriers s'oppose au recrutement de l'association. Au contraire, des groupements spéciaux aux travailleurs et aux travailleuses seront bien mieux « compris » de ceux et de celles à qui ils s'adressent. La prospérité du syndicat dépend de cette séparation, et la somme des avantages qu'y trouveront syndiqués et syndiquées en sera notablement augmentée.
La tendance moderne du mouvement syndical féminin s’accentue, d’ailleurs, dans le sens de la division des associations professionnelles suivant le sexe de leurs membres. L'Allemagne et la France en donnent le témoignage. La plus importante association de femmes est en Allemagne, la fédération des syndicats des employées de commerce. Elle est uniquement composée de femmes réparties en 29 sections fondées dans les grandes villes. Le Syndicat de Berlin, qui fut créé le premier, remonte seulement à 1889. Il compte actuellement plus de 15.000 membres, c’est-à-dire 80 0/0 de tous les employées de la vile et dispose d'un revenu annuel de 120.000 marks. Un autre syndicat de demoiselles de magasin a son siège à Cologne.lIl se préoccupe des intérêts matériels et religieux de ses
membres et se recrute parmi les catholiques. Il est relié à des syndicats semblables dans quinze villes d'Allemagne et ils forment ensemble une association générale (1).
Les syndicats français exclusivement féminins sont encore peu nombreux. Ils décèlent toutefois une sage compréhension de leur rôle et montrent une belle activité. Le premier en date, —il remonte à 1892, — est le Syndicat de l’Aiguille. Son siège social est 35, rue Boissy-d’Anglas à Paris. Une cinquantaine de syndicats similaires existent dans des villes de province. Son caractère propre est d'être une « association professionnelle mixte », c'est-à-dire composée à la fois de patronnes et d'employées et ouvrières. « Nous avons voulu, nous disait la femme de grand cœur qui consacre sa vie à cette institution, sceller l’union entre patronnes et ouvrières.Le syndicat est comme une famille où l’on apprend à se connaître et à s’aimer». Idéalement cette conception du syndicat est irréprochable, et dans une profession comme celle de l'aiguille, où la petite patronne est souvent occupée aux mêmes travaux que ses ouvrières, la réalisation en a été possible, qui dans bien des cas resterait une généreuse utopie. Le syndicat de l'aiguille compte plus de 1.200 membres, et il leur rend des services aussi utiles que variés.
Cependant, de moins en moins la forme mixte doit être donnée aux associations professionnelles. La centralisation du commerce et de l’industrie
D Mne Marie Trimborn. L'Association Catholique, 15 juillet
hâte la disparition des ateliers à petit personnel où patronnes et ouvrières. vivaient de la même vie. Le patron n'existe pas pour les ouvrières isolées. L'indépendance des ouvrières peut ne pas être suffisamment sauvegardée etenfin le syndicat aura de la peine à ne pas dégénérer en bonne œuvre ou patronage, et à rester professionnel. Mieux. vaut que ies employeurs et les employés. appartiennent à des groupements autonomes, vivant côte à: côte quoique séparés, et prêts à s'entendre dès que peut surgir une difficulté. Les froissements entre supérieurs et inférieurs sont.évités, laliberté de discuter n'est point entravée, l'indépendance nécessaire à tous est assurée. « Si dans le syndicat,, écrit M'e Rochebillard, on ne se retrouve pas entre personnes vivant de la même vie, subissant les mêmes épreuves, si les intérêts ne sont pas.tout. à fait connexes, les syndicats n’ont plus autant raison d'être; de plus, le charme très nécessaire aux réunions n’est pas le même, la fraternité est moins grande » (1). Quelqu'’en-soient les motifs,on constate la diminution des syndicats mixtes. Le total (syndicats masculins et féminins) a baissé de 9: durant l’année 1904-1905, et ils ont perdu le chiffre relativement considérable de 10,000 membres (2).
Le type du syndicat féminin exclusivement ouvrier a été consacré à Lyon par celle dont nous venons de citer les paroles inspirées par l’expé-
(1) Mie M.-L. Rochebillard. — Syndicats d'ouvrières Lyonnaises. Brochure de l'Action populare.
(2) Annuaire des Syndicats professionnels, 1905.
rience. Lyon possède trois syndicats de femmes unis entre eux : le syndicat des dames employées de commerce, le syndicat des ouvrières de l’aiguille, le syndicat des ouvrières de la soie. Ils possèdent ensemble près de 600 membres. Sur le même modèle, dessyndicats d'institutrices privées, de dames employées de commerce, d’ouvrières de l'aiguille, se sont constitués à Paris, 14, rue de l'Abbaye, en 1903. À cette époque, ils avaient 128 adhérents, ils en comptent 646 en 1905 : 290 institutrices, 160 ouvrières de l’habillement, 196 employées. A signaler, à Paris également, le syndicat des fleuristes et plumassières qui depuis 1898 fonctionne à la Bourse du Travail et groupe 250 à 300 membres (1).
Ce ne sont là que des exemples et nous n'avons pas l'intention de dresser une liste entière. Elle serait longue et ne tarderait pas à être incomplète, car l’idée syndicale pénètre sûrement quoique lentement dans le milieu féminin et on peut caresser l'espoir de pouvoir bientôt parler non-seulement de la qualité des groupes existants, mais aussi de leur quantité.
Les prochains chapitres seront consacrés aux institutions qui doivent se greffer sur le syndicat et lui donner toute sa valeur économique, voyons de suite succinctement quelles en sont les fonctions.
Une des premières fonctions du syndicat est d’avoir sur ses membres une influence salutaire au point de vue intellectuel et moral. Il développe
(1) Cf. Le mouvement syndical féminin. Mme H. Jean Brunhes.
chez ceux qui y collaborent l'esprit d’abnégation et de prévoyance. Il relève le sentiment de leur personnalité en les sortant de l’isolement pour les faire participer de la force d’un groupement. Il augmente leur responsabilité et leur donne la facilité d'exercer leurs droits et de pratiquer aussi leurs devoirs (1). Les syndicats féminins ont déjà eu l’occasion de se servir de leur influence en votant pour des femmes aux élections du Conseil supérieur du travail. Ils ont de même été consultés par diverses Commissions officielles et ont pu leur fournir des renseignements pratiques et leur exposer leurs desiderata.
Mais la raison même d’existence du syndicat se trouve dans la faiblesse des travailleurs en face des capitaux coalisés : c'est dire que sa fonction essentielle sera de prendre les intérêts de la collectivité des travailleurs devant la collectivité des employeurs. Les conventions entre patrons et ouvriers se passaient jadis d’individu à individu ; la concentration de la production aux mains de puissantes Sociétés — anonymes souvent — met maintenant lesalarié en présence d’un représentant
(1) Voici en quels termes M. Elie Bloor, un représentant d’une des plus importantes Trade’s unions, ces puissants syndicats d'Angleterre, en expliquait l'esprit : « Chaque fois, racontait-il, qu'une difficulté s'élève entre les patrons et nous, nous constituons spontanément un Comité mixte et une fois entrés en séance nous nous disons : « Maintenant l'affaire est entre nos mains, il dépend de nous que tous nos camarades soient privés de leur travail pendant des semaines et des mois peut-être. Il dépend de nous que l’industrie qui nous fait vivre courre pendant la même période un grave danger. Si nous parvenons à nous entendre, nous évitérons ce imalheur, eh bien, ne nous séparons pas avant d'être arrivés à nous entendre. » Et depuis 25 ans, ajoutait-il d’un air triomphant, nous y avons toujours réussi. »
du capital qui ne peut ni discuter, ni expliquer, mais appliquer seulement des décisions supérieures. La fonction essentielle du syndicat est ainsi de fixer les rapports entre patrons et ouvriers et particulièrement d'établir les conditions auxquelles s’accomplira le travail. L'association professionnelle est le levier nécessaire pour rehausser le salaire des ouvrières. «L'on pourra parler alors de liberté dans le contrat, parce que l’ouvrier ne sera plus acculé à un prix de misère. L'on pourra parler aussi d'égalité, égalité rétablie dans la conclusion du contrat au profit de l'employé qui, uni aux autres, représente une force capable de faire valoir des droits, égalité rétablie également dans l'exécution du contrat au profit de l'employeur, qui trouvera de ce jour en face de lui une garantie de son exécution et, en cas d’inexécution, une responsabilité effective (1). »
La question syndicale est donc intimement liée à celle du contrat collectif et liée, de ce fait même, indissolublement à la question du salaire. « Quel est le but de ces associations ouvrières, s’écriait M. Fouquet, dans la discussion de la loi de 1884, sinon de vendre la plus précieuse des marchandises, le travail humain, et le vendre aux meilleures conditions ? » Et le jour où de fortes associations professionnelles représenteront les travailleurs, le jour où la législation leur octroiera tous les droits qui leur sont nécessaires, le jour où elle leur reconnaîtra de s'entendre avec les patrons sur le
(1) J. Zamanski. Rapport au Congrès de Châlons sur La Question syndicale : Le contrat collectif de travail.
taux des salaires pour tous leurs ouvriers, même pour ceux qui ne sont pas syndiqués, qui donc ce jour-là fera appel à la loi pour imposer un salaire minimum ? Il sera établi par l'entente entre deux co-contractants.
Mais comme on a bien eu soin de le faire remarquer, l'expression « contrat collectif», bien que commode et souvent employée, est impropre à déterminer un acte qui est plus qu'un contrat, celle de «tarification ou réglementation contractuelle » serait plus exacte : le mot contrat tout court évoque, en effet, la notion juridique de deux personnes, de deux individus, passant entre eux convention qui n’oblige qu'eux.
«Plus général dans son principe, plus étendu dans ses effets, doit être le contrat collectif. Les réglements qui en naîtront seront obligatoires pour le patron, non seulement vis-à-vis des syndiqués, mais encore de tous les ouvriers de l'atelier ou de l’usine, et réciproquement obligatoires pour ceux-ci ; autrement, il suffirait de la mauvaise volonté ou de l’inertie de quelques-uns pour rendre la convention inopérante et compromettre le résultat des efforts de tous.» (1) Sans demander au contrat collectif de produire plus d’effets qu’il n’est susceptible d'en produire, qui ne comprendra qu'il est un obstacle à la concurrence actuellement sans borne des ouvrières entre elles ?
Le syndicat remplace enfin l’entreprise qui pèse
(1) Henri Bazire. Les syndicats ouvriers, leur rôle dans la cessation et la prestation collective de travail. (L'Association Catholique, 15 novembre 1903).
d’un poids si lourd sur les salaires des ouvrières de la petite industrie. Par l'entremise du syndicat, elles travaillent directementaucomptedes patrons. Le syndicat est, si l’on veut, l'entrepreneur qui traite avec ceux-ci et les ouvrières gagnent tout ce que l’entrepreneur de profession prélève sur les salaires. De modestes syndicats de dentellières de la Franche-Comté ont obtenu ce résultat. Grâce à leur intervention, les salaires ont rapidement augmenté. Ils ont atteint parfois 30 et 40 sous, la moyenne est de 25 à 30 sous, ce qui n’est pas mal pour les ouvrières rurales. D'ailleurs les grands magasins ne refuseraient pas de s’aboucher avec des syndicats ; ils s'adressent actuellement à des intermédiaires parce qu’ils ne peuvent faire autrement et se mettre en rapport avec toules les ouvrières en particulier. Le directeur d’une importante maison de Paris disait : &« Si nous traitons avec des entrepreneuses, c’est à notre corps défendant. Nous préférons donner l’ouvrage directement aux femmes que nous connaissons, mais, Comme il nous est impossible de le faire pour toutes nos commandes, c’estalors quenousnous adressons aux entrepreneuses, anciennes € premières » de notre magasin. Nous ne demanderions pas mieux que de traiter avec un syndicat. » (1)
De son côté voici comment s’exprimait une directrice de syndicats d’ouvrières : « Les travailleuses peuvent, si elles le veulent, améliorer leur situation ; l’essentiel est de s'organiser, et, une fois
(1) Cité par Th. Cotelle. Le Sweating-System.
les choses en train, les coopératives de travail bien déterminées, je ne sache pas un patron qui se refuserait de traiter avec elles. Le chef de service, si puissant, si omnipotent dans les grandes maisons de fabrication, aurait, cette fois, à traiter avec l’agent principal de la coopérative, et, de puissance à puissance, les conditions du travail seraient mieux traitées à l'avantage de tous. » (1)
Mais autant le mouvement syndical doit être considéré comme favorable au peuple, s’il est sagement dirigé dans un but d'amélioration morale et économique et d'organisation sociale, autant il peut être pernicieux s’il est entrepris dans d’autres intentions. De même que le ruisseau limpide s’il vient à être contaminé à sa source porte bientôt sur tout son cours les germes de la corruption, de même l'association est bientôt un foyer de révolution et de discorde, si elle quitte le terrain strictement professionnel où elle doit se maintenir avec soin. Au lieu d’être un remède, elle est alors un fléau.
Il appartient aux syndicats féminins d’échapper aux illusions trompeuses et de ne pas s’attarder à de décevantes entreprises. Les socialistes voudraient bien les confisquer et entraîner à leur suite les phalanges féminines dans la grande «lutte finale ». Ils comprennent toute la portée de la réussite d’une pareille tentative, cette courte citation d’un manifeste adressé récemment aux ouvrières belges en fait foi: « L’ouvrière, y est-il dit,
(1) Mlle Rochebillard. Syndicats d’ouvrières lyonnaises. (Brochure de l’Aclion Populaire).
appartient au prolétariat au même titre que l’ouvrier, elle lui apporte ses sentiments, ses pensées propres, la laisser en dehors du socialisme, ce serait étriquer, mutiler celui-ci, ce serait laisser hors du combat la moitié de l’armée ouvrière ».
La question sociale se ramène-t-elle donc en définitive à une lutte sans fin? à l’asservissement du plus faible au plus fort ? Aura:t-elle donc beaucoup progressé parce que les femmes se jetteront dans la lutte des classes et ne compteront pour améliorer leur sort que sur le sac des usines et la révolution sanglante?
Quant à présent, les syndicats- féminins de France l’ont éntendu autrement et c’est par la fondation d'institutions économiques appelées à rendre les plus grands services à leurs membres, qu'ils ont accompli leur rôle social et affirmé leur vitalité active et féconde (1).
(1; Au moment où paraîtra cet ouvrage, viendra de se tenir à Lyon (du 12 au 15 juillet) Le 1er Congrès National des Syndicats indépendants de Femmes et des Institutions annexes.
Cette première rencontre des éléments corporatifs du travail féminin aura certainement comme résultat prochain d’accentuer leur développement ‘en révélant leurs forces et leurs avantages,