CHAPITRE VII
« Le syndicat une fois créé, il s’agira de lui faire produire tous ses résultats. »
Cire. minist. du 25 août 1884.
Le syndicat doit être le centre de l’organisation professionnelle. C’est de lui que doivent partir toutes les initiatives, c’est autour de lui que doivent graviter toutes les institutions sociales. Il est, comme on l’a dit, «le grand moteur de l’activité sociale ». C’est le tronc puissant de la sève duquel se nourrissent les branches verdoyantes qui font la beauté de l’arbre.
La circulaire ministérielle du 25 août 1884, définit bien cette extension de l'influence syndicale : « Pénétré de l’idée que l'association des individus, suivant leurs affinités professionnelles, est moins une arme de combat qu’un instrument de progrès matériel, moral et intellectuel, le législateur a donné aux syndicats la personnalité civile, pour leur permettre de porter au plus haut degré
de puissance leur bienfaisante activité. Grâce à la liberté complète d’une part, à la personnalité civile de l’autre, les syndicats sûrs de l'avenir, pourront réunir les ressources nécessaires pour créer et multiplier les utiles institutions qui ont produit chez d’autres peuples de précieux résultats : caisses de retraites, de secours, de crédit mutuel, cours, bibliothèques, sociétés coopératives, bureaux de renseignements, de placement, de statistique, des salaires... etc. » |
Les services syndicaux sont donc illimités.
Passons rapidement en revue quelques-uns des principaux qui ont directement pour but l’amélioration de la situation matérielle des syndiqués. Ils n’ont pas d'influence immédiate sur les salaires, mais ils en ont une sur leur emploi, et sans les relever, il leur donne comme une valeur plus grande en leur faisant produire et rapporter davantage.
Toutefois, voyons auparavant s’il n’est pas une institution capable de supprimer le salaire, les entrepreneurs, les patrons, et de laisser tout le profit de son travail à l’ouvrier ? C’est le principe de la coopérative de production, institution annexe du syndicat, mais qu’on ne saurait confondre avec lui puisque le syndicat n’a pas le droit de faire des actes de commerce. Le contrat collectif pourrait, en effet, prêter à confusion. La différence est cependant énorme : le syndicat en passant un contrat collectif avec un patron détermine le prix de la main-d'œuvre des ouvriers, la coopérative livre, au contraire, elle-même au commerce les produits fabriqués par les coopérateurs, La coopérative est
ainsi une véritable société entre ceux qui la composent.
Le principe de la coopérative de production est discutable, mais qu'on l’admette ou non, il est hors de doute que dans la pratique la réalisation ne paraît pas en voie de se généraliser et par conséquent de constituer un remède sérieux sur lequel puisse beaucoup compter la classe ouvrière. Les nombreux essais, qui ont été tentés, prouvent que souvent la coopérative d’abord fondée entre ouvriers se transforme bientôt en une entreprise ordinaire, dont les premiers actionnaires entendent rester patrons et s’adjoignent des salariés. La coopérative perd ainsi son caractère, elle se « pervertit en société anonyme ». Il manque une tête à l'association coopérative et c’est probablement la grande cause de leur retour à la forme capitaliste. C’est ce qui fait sans doute qu’un tout petit nombre subsiste et celles-là mêmes qui conservent la dénomination primitive, s’en servent surtout comme d’une étiquette, mais ne remplissent guère les conditions essentielles de la coopération.
D'ailleurs, si la coopérative de production doit avoir surtout pour résultat de supprimer l'intermédiaire, on sait que le syndicat seul peut aussi bien remplir cet office.
En France, croyons-nous, il n'existe actuellement pas une coopérative de production féminine et les quelques-unes qui ont vu le jour aux environs de 1848 ont vécu ce que vivent les TOSÉS:: :
Un timide essai a été tenté en Angleterre. Deux
femmes du monde ont créé une minuscule coopérative entre couturières, dans le but de relever les salaires et d'éviter la morte-saison. Les résultats acquis sont encore récents, mais à peu près excellents. Les salaires ont monté et les coopératrices ont eu du travail toute l’année. Mais elles sont trente et ce chiffre n’a pas été augmenté, « l’entreprise n'aurait pas l'ouvrage nécessaire pour assurer un salaire convenable et du travail pendant la morte-saison, à un plus grand nombre de couturières (1). » Cette entrepris: est une œuvre, une très bonne œuvre. Peut-on dire que ce soit une coopérative 7. Cette forme d’association aura peut-être un jour de prospérité, mais l’aube ne s’en est pas encore levée.
L'existence des coopératives de consommation est moins hypothétique. Le nombre en est actuellement, pour la France, de 1,989 (2). Mais combien d’entre elles ont conservé encore tous les caractères essentiels de la coopération ?
Les coopératives de consommationn’échappent pas à toute critique. Une des principales est que ces institutions font un tort considérable aux petits commerçants, les ruinent et causent ainsi un grand mal à côté d’un peu de bien (3). Pour ceux qui souhaitent de voir le syndicat au centre de
(1) Max Turmann. Jnitiatives féminines Ile partie, chapitre V.
(2) Almanach de la Coopération 1906, p. 95.
(3) Certains économistes prétendent avec M. Gide, que le
petit commerce à fait son temps, que c’est un mécanisme usé
et qu'il est temps de le faire disparaître... On est bien obligé d'admettre que sa destruction causerait une sérieuse crise qui atteindrait une nombreuse ét intéressante population,
toute l’organisation sociale, le rôle de la coopérative est limité et elle est moins redoutable qu’on ne lecraint. La coopérative syndicale n'est pas, en effet, une grande maison de commerce quelconque dirigée par le Conseil syndical, vendant à bon marché et où n'importe quel client peut venir s’approvisionner. Il serait à craindre que le syndicat n'oubliât rapidement son but professionnel pour ne s'intéresser qu'aux résultats financiers de la coopérative. Celle-ci doit être ouverte seulement aux syndiqués. Elle est un bureau d'achat en commun et les syndiqués touchent toute la différence qui existe entre l’achat en gros et l'achat au détail.
Le grief qui émeut le petit commerce, bien que diminué, existe encore puisque la coopérative lui fait perdre la clientèle des membres des syndicats. Certains de ceux-c1 ont trouvé un moyen de procurer à leurs membres les mêmes avantages que la coopération sans être obligés d’en fonder une : ce système est l’escompte. Il suffit aux syndicats de s'entendre avec différents commerçants et de leur demander l'engagement de faire un escompte à tous leurs membres qui paient comptant. A cet avantage de l’escompte s’en joint ainsi un autre, c’est que les acheteurs sont obligés de payer sans retard. Les ménages ouvriers sont ainsi forcés de se rendre compte de leurs dépenses et de les régler de suite, au lieu de prendre à crédit et de s'endetter au point de ne pouvoir jamais se libérer. L’escompte peut être déduit à chaque achat. Ou bien encore, — et cette méthode est préférable, — les acheteurs au comptant retirent des factures acquit-
tées de leurs achats payés le prix ordinaire et les centralisent au secrétariat du syndicat. Chaque mois, ou moins souvent, le secrétaire présente à chaque commerçant le total des factures délivrées aux syndiqués, il touche le total de l’escompte qui est ensuite réparti entre tous les acheteurs au prorata de leurs achats. De cette façon, les syndiqués comprennent mieux les avantages de l’escompte en touchant une somme importante en une seule fois, ils sont, de plus, maintenus en contact avec le syndicat et s’acquittent envers lui sans s’en apercevoir, de leurs minimes cotisations. Le syndicat des employés du commerce et de l’industrie, de la rue des Petits-Carreaux à Paris, ont organisé en grand ce système de la coopération par l’escompte,et plusieurs syndicats féminins ont suivi son exemple (1).
Une autre institution qui a sa place marquée auprès du syndicat est la mutualité. Un grand défaut de la femme ouvrière, une cause de sa misère, est de ne savoir pas économiser. Comme la cigale, elle chante, elle rit, elle dépense au jour le jour et elle n’a plus rien quand la morte-saison survient où que la maladie la surprend. Que le syndicat mette à sa disposition une société de secours mutuels et elle sera attirée par les avantages économiques considérables qui en dérivent.
(1) L’escompte, objecte-t-on, est souvent un piège pour attraper les clients. On apprend vite à les connaître dans les magasins où ils se fournissent régulièrement, on sait qu'ils sont membres de syndicats bénéficiant de l’escompte, et alors on majore les prix quand ils viennent faire des emplettes… Mais la critique perd toute sa valeur dans les maisons qui marquent en chiffres connus.
Et que la seule cotisation syndicale soit en même temps la cotisation mutualiste, et l’ouvrière s’assurera, sans presque s’en douter, contre la maladie. Par la caisse d'épargne et par la caisse de prêt, elle s’assurera contre le chômage. La mutualité est alors une mutualité professionnelle issue du syndicat et y amenant ceux qui « groupés tout d’abord dans un but personnel s’aperçoivent bientôt de l’avantage de l'association » (1). La plus grande facilité de fonctionnement que la mutualité trouve en se recrutant dans la profession s’accorde donc avec le principe social de l’organisation mutualiste sur le terrain professionnel. « Elle échappe ainsi au danger de l’individualisme déguisé, qui rassemble au hasard et par le seul lien d’un intérêt passager, des hommes (ou des femmes) que tout sépare, les occupations, les habitudes et les lieux, et que tout livre à la main omnipotente de l'Etat » (2). La mutualité est le complément du syndicat.
Les syndicats féminins bien que peu puissants encore, ont à peu près tous compris la nécessité de cette union, et aussi bien à l’étranger qu’en France, ils sont des syndicats mutualistes. Mais le nombre des syndicats féminins est restreint et le développement ne s'en fera que lentement sentir. Les résultats de la mutualité, parce qu’ils sont plus
(1) Eug. Flornoy. La femme du monde el les œuvres sociales. (Collection de l'Action Populaire. =
(2) Joseph Zamanski. Conception sociale de la mutualité. Rapport présenté au Congrès social national sur la mutualité, tenu à Arras par l'Association catholique de la Jeunesse française. (Mai 1904).
directement tangibles, sont peut-être plus capables de faire pénétrer l'idée d'association que des démonstrations abstraites. Des sociétés de secours mutuels uniquement féminines ont été fondées sans l’appui de syndicats et l'éloge n’en est plus à faire. À Paris, la Parisienne, société de secours mutuels entre jeunes ouvrières et employées, remonte à 1875. La Couturière, qui groupe des ouvrières de la toilette et de l'habillement, accusait dans son bilan de 1904 un capital de plus de 182.000 francs. En dehors de ces sociétés qui leur sont réservées, les femmes sont encore parfois admises à adhérer à des sociétés comprenant également des hommes.
On fait à la mutualité une objection d'ordre pratique. On fait remarquer la difficulté qu’il y a pour des ouvrières à prélever des versements même peu importants sur leurs salaires, et il est vrai qu’une cotisation annuelle de 12 francs ou de 18 francs, c’est beaucoup pour une jeune fille qui gagne 25 sous ou 30 sous par jour. À cette objection-là, il n’y a rien à répondre, sinon que les salaires féminins sont parfois insuffisants et que par l'association professionnelle seulement on peut travailler à les améliorer.
La mutualité se prête à des combinaisons diverses pour rendre à la femme différents services qu’exigent ses besoins. La société de secours mutuels lui vient en aide en cas de maladie. Elle protège aussi la mère, et, mutualité maternelle, elle lui procure des ressources au moment de l’accouchement, grâce auxquelles la femme n’est pas
obligée de revenir, comme on le voit trop souvent, travailler péniblement quelques jours à peine après avoir mis au monde un enfant. La mutualité, sous le nom de caisse dotale, peut être aussi la bonne fée qui garnit la corbeille de la fiancée et la dote au moment de son mariage.
Le syndicat tient alors une sorte de caisse d'épargne à qui les syndiquées confient leurs économies. Mais économiser est pour bon nombre d’ouvrières un irréalisable désir. Même celles qui parviennent « à mettre quelque chose de côté » pendant la saison de travail l’ont vite dépensé dès qu’il leur faut entamer cette réserve. C’est une note - à acquitter, c’est un loyer à payer... et l'argent manque. À qui s'adresser pour en avoir, à quelle banque l’ouvrière ira-t-elle faire escompter sa signature ? Au syndicat. Le syndicat seul peut consentir un prêt à l'ouvrière, parce qu’au syndicat seulement elle peut offrir une garantie morale suffisante. A cet effet, plusieurs syndicats et sociétés de secours mutuels ont ouvert une caisse de prêt gratuit. Le Syndicat de l’Aiguille en a fondé une au capital de 5.000 francs et la société de secours mutuels la Couturière une autre au capital de 10.000 francs. Les emprunteuses n’ont pas fait défaut. « Dans les quinze premiers mois de son existence, écrit M. le comte d'Haussonville, la caisse de la Couturière a prêté 3.172 fr. à 24 sociétaires.» (1). Le budget de 1905 du Syndicat de l’Aiguille comporte 785 francs d’avances effectuées par la caisse
{1) Comte d’Haussonville. Salaires et misères de femmes.
de prêt et 645 francs de remboursement. Car les emprunteuses remboursent fidèlement aux échéances nombreuses qui leur sont accordées. Celles qui empruntent « à fonds perdus » sont la minorité. «Sur ces vingt-quatre billets — souscrits à la caisse de la Couturière — dix-neufont été totalement soldés à l'échéance ; quatre restés en souffrance ont fini par être payés, un seul a occasionné une perte de trente francs. Un mauvais débiteur sur vingt-quatre et surtout un prêt de trente francs sur 3.172 francs, c'est là une proportion dont se contenterait, je crois, une société d’escompte. » (1)
Jusqu'ici le fond de roulement de ces caisses a été constitué par des ressources extraordinaires : subventions, dons, produits d’une fête, mais la caisse de prêt syndicale ne pourrait-elle pas être alimentée par le syndicat lui-même ? Le capital serait composé des versements, des économies de ses membres et ainsi fonctionnerait une caisse de crédit mutuel, à la fois caisse d'épargne et caisse de prêt.
Aidé par la charité, le syndicat peut entreprendre d’autres œuvres, qui sont dans les grandes villes aussi urgentes et utiles que les premières. Les grosses dépenses de la jeune ouvrière isolée sont le logement et la nourriture. Lui en diminuer les frais, c’est en même temps que lui permettre d'économiser, la protéger contre les grands dangers moraux que la « gargote» et le «garni » lui font courir. Les fondateurs du syndicat del’Aiguille
(1) Comte d’Haussonville. Op. cit.
ont fondé à Paris une maison de famille où les jeunes filles trouvent à louer des chambres meublées à des prix doux, ils ontégalement ouvert deux restaurants de dames seules, où l’on sert des repas à 0,90 centimes ou des portions de quelques sous. Les maisons pour jeunes filles se propagent peu à peu dans lacapitale sous le couvert de différentes congrégations ou associations charitables. Quant aux restaurants d’ouvrières, on en réclame dans tous les quartiers. « Ceux qui en monteraient, me disait l'homme généreux qui en conçut l’idée, seraient sûrs de faire une bonne œuvre et une bonne affaire.»
Par un bureau de placement gratuit, par un bulletin qui relie ses membres, par un bureau de renseignements, etc... le syndicat est appelé à rendre à ses adhérents tous les autres services professionnels dont ils peuvent avoir besoin. Le syndicat n’est pas alors une institution stérile et sans vie, il est le grand rouage de l’organisation sociale.