CHAPITRE VIII
«…. N’est-on pas en droit de penser que la première condition de toute réforme sociale, peut-être même celle qui dispenserait de toutesles autres, ce serait d'apprendre au consommateur quels sont ses droits et comment les exercer ? quels sont ses devoirs et comment les remplir ? »
Charles Gin.
Pas plus que M. Jourdain ne se doutait qu’en parlant il faisait de la prose, la plupart des acheteurs ne soupçonnent que chaque fois qu'ils font un achat ils accomplissent un acte social. En définitive, le consommateur est pourtant le juge suprême, pour ne pas dire l’auteur, des conditions faites aux travailleurs. C’est pour lui qu’on travaille, c’est lui qui paie. Il a le producteur à ses ordres. Qu'il commande, qu’il désire et c’est à qui aura l’honneur de le servir.
Après avoir rappelé la parole d’'Hobson :
« Chaque consommateur, parchacun de ses achats, exerce un pouvoir direct de vie ou de mort sur une classe de producteurs », M Maud Nathan,
présidente de la Ligue d'acheteurs de New-York, ajoutait : « Cette déclaration surprenante est pourtant vraie si l’on considère que, dans toute industrie, nous trouvons ou des conditions favorables à la vie, conditions saines, régénérantes, fortifiantes, ou des conditions favorables à la mort, malsaines, dégradantes, destructives. En achetant des objets faits dans ces dernières conditions, nous contribuons à créer la maladie, la dégradation, la destruction ; l'acheteur crée ce qu’il achète : c’est là un fait économique bien connu. La demande économique de l’acheteur régularise le marché. La balance du consommateur établit le contrôle et oriente la direction de la machine productrice dans l’univers entier (1). »
De l’acheteur dépend le fabricant, de fui dépend le commerçant, de lui dépend l’ouvrier. Il a des droits énormes, mais il a aussi de graves devoirs et parfois une responsabilité considérable, De son bon ou de son mauvais vouloir, de son attention ou de son inattention dépendra le bonheur ou le malheur, la prospérité ou la ruine de ceux qui ont mis en œuvre leur activité pour produire les articles dont il a besoin. Les devoirs de l’acheteur, John Ruskin n’a pas craint de les lui imposer dans quatre règles sévères : « Dans tout achat, considérez premièrementla condition d'existence que vous faites aux producteurs de ce que vous achetez ; secondement, si la somme que vous avez
(1) Rapport présenté par Mme Maud Nathan, présidente de la Ligue de New-York sur les Ligues d'acheteurs, au Congrès international de Berlin (juin 1904).
payée est juste pour le producteur et si la proportion due en est remise entre ses mains ; troisièmement, à quel usage pur, nourriture, science ou joie, ce que vous achetez peut servir, et quatrièmement, à qui et de quelle manière ces choses peuvent être le plus rapidement et le plus utilement distribuées ».
Mais, diront les acheteurs, en quoi et comment pouvons-nous donc bien porter préjudice aux ouvriers et aux ouvrières ? Il semble plutôt que nous enrichissions ceux qui les font vivre. Nous ne les connaissons pas, nous n’avons pas à nous occuper d'eux. Quand nous acquérons une marchandise, notre devoir consiste à en rembourser exactement le montant. Lorsquenousl’avons payée, nous avons acquitté toute notre dette, nous n’en avons pas d’autres. Seul, le patron est responsable vis-à-vis du personnel qu’il emploie.
Les consommateurs pourraient se décharger ainsi de toute obligation, si le patron était absolument libre et indépendant. Mais, bien au contraire, le producteur doit subir le caprice, les exigences, la tyrannie de sa clientèle et, s’il veutla conserver, les faire supporter à ses employés. «Chaque fois que nous dépensons un écu de cinq francs, nous faisons du bien ou du mal, écrivait Me Bentzon, dans la Revue des Deux Mondes, la demande de l'acheteur suscite un besoin économique... Notre devoir est de tourner nos goûts et nos acquisitions d’un côté qui ne puisse nuire ni aux autres ni à nous-mêmes, d'associer nos besoins personnels au bien de l’univers entier. »
Une des plus dures épreuves pour les ouvrières de l’aiguille est la morte-saison. Après s'être surmenées durant une fiévreuse période de presse, elles sont réduites au chômage, c’est-à-dire à la misère. Il est évidemment impossible de supprimer complètement toute influence directe de la mode et du temps sur l’activité ou le ralentissement du travail, il est du moins possible de l’atténuer, d'établir une transition entre le surtravail et le manque absolu de travail, de prolonger la période de vie et de réduire la période de mort. Les acheteuses seules sont capables d’opérer cet heureux changement.
Demandez aux patrons et aux patronnes d’atelier de mode et de couture s'ils n’aimeraient pas mieux supprimer la veillée, s'ils ne préfèreraient pas un temps plus long d’un travail méthodique à la « bousculade » des jours précédant certaines fêtes. Mais ils sont contraints de se plier aux capricieuses fantaisies de leurs clientes. Quel patron risquerait de répondre à une commande de la dernière heure qu’il regrette de ne pouvoir «s’empresser» de l’exécuter, pour ce motif que ses ouvrières ont besoin de repos et qu'il ne veut pas les faire veiller ? Il sait bien ce qu'il lui arriverait. La cliente pressée changerait son fournisseur et lui ferait payer son audace par une «réclame» désintéressée auprès de ses «chères amies ».
Cette cruauté des acheteurs est le plus souvent involontaire. Telle dame qui sera la plus despotique cliente est une femme bonne et charitable,
convaincue qu’elle a des devoirs à remplir vis-àvis de ses semblables.
On a raconté cette courte et dramatiquehistoire, qui a tous les caractères de la vraisemblance.
Une dame du monde visite un jour des pauvres, ses voisins. Il se trouve chez eux une jeune fille malade. Elle allait leur porter des secours et des consolations. Affectueusement elle questionne la malheureuse enfant, pâle et défaite, qui grelotte la fièvre et tousse d’une toux déchirante qui ne laisse aucun doute sur l'issue de la maladie qui l’a terrassée.
« Voyons, ma petite, vous n’aurez pas pris de précautions ?
— Oh, madame, se hâte de répondre la mère, tout le monde ne peut pas en prendre des précautions, et ma fille n’est pas responsable de son état.
— Mais enfin, dans quelles circonstances ? »
La mère raconte alors que «la petite » était ouvrière dans une maison de couture. La saison battait son plein. Toute la journée et une partie de la nuit il fallait travailler. C’était épuisant.
«Mais elle devait refuser!
— Et manger, Madame ! Ah! vous ne savez pas cela, vous autres ! »
Et après un moment de silence, pour réprimer un sanglot, la mère ajouta :
« On l’eût remerciée tout de suite. Gependant, elle aurait encore résisté sans une commande pressée qui est arrivée jeudi dernier pour le lundi; une robe qu'il fallait absolument. Vous ‘savez, les clientes, Ça n'attend pas... Il a fallu veiller jusqu’à
trois heures du matin. Le poêle était rouge quand ma fille est sortie de l'atelier, brisée, elle a eu froid. En rentrant elle s’est mise à tousser.. Et la voilà, ma pauvre enfant, ma pauvre enfant !
— Mais c’est abominable, s’écria la bonne dame. Eh bien, je la plains la personne qui a cette robe-là sur les épaules !
A ces mots, un frémissement indéfinissable courut sur les lèvres de la petite malade. Elle tira péniblement de dessous ses draps une main décharnée, et la tendant vers la belle robe couleur feuille morte qui couvrait les épaules de sa visiteuse, elle dit doucement, avec un sourire pâle :
« C’est celle-là !... »
Voici un autre fait dont je puis certifier l’authenticité. Il se passe à Paris. Deux nobles dames du faubourg Saint-Germain viennent en hâte, un samedi soir, commander des toilettes chez un couturier en renom de la rue de la Paix. Elle doivent tenir un comptoir, le lundi, à une vente de charité. Donc qu’on se dépêche. Le lundi, à l'heure dite, les deux clientes avaient leurs robes. Pour les livrer à temps, les ouvrières avaient dû travailler toute la journée du dimanche et toute la nuit.
Enfin, est-ce de notre faute, disent encore les acheteurs, si certains fabricants, par exemple dans la confection à bon marché, donnent à leurs ouvrières des salaires dérisoires ?
Mais, mesdames, qui donc en profite de ces prix dérisoires ? qui donc en est cause ? Car, de plus en plus, vous voulez des articles à un «bon
marché incroyable », vous êtes toujours en quête de « bonnes occasions », et vous croyez avoir fait un tour de force quand vous avez acheté un article « pour rien » à une vente-réclame où l'on «donnait » la marchandise. Au fond, vous calculez très mal, et ce corsage que vous avez payé moitié moins cher que cet autre vous fera trois fois moins d'usage que celui-ci qui était d’une qualité très supérieure. La victime de votre spéculation est l’ouvrière. Vous êtes allée, Madame, chez votre couturière, vous avez marchandé et marchandé encore, vous avez menacé de changer de fournisseur. Votre couturière a cédé. « Mais, écrit Mie Marie Maugeret qui depuis longtemps a prêché à ses lectrices leurs devoirs d’acheteuses, tandis que vous retournez chez vous enchantée de votre succès, vous congratulant de l'habileté avec laquelle vous avez mené cette petite négociation, qui concilie si bien les intérêts opposés de votre bourse et de votre élégance, la couturière fait et refait ses calculs, et voyant qu’elle ne peut vous donner satisfaction sans un réel préjudice, elle cherche aussi un moyen de concilier ses intérêts avec vos exigences. Or, elle ne trouve que deux façons de procéder : employer des marchandises de qualité inférieure à celle dont vous étiez convenues ensemble, et ainsi vous en donner pour votre argent, ou bien réduire le salaire des ouvrières qu’elle emploie. Dans le premier cas, si vors vous en apercevez, vous la traitez de voleuse ; dans le second cas, vous la traitez d'exploiteuse». Or, s’il est raisonnable de discuter ses droits, il ne faut
jamais perdre de vue « que quiconque travaille doit pouvoir vivre de son travail, et que tout consommateur qui arrache au producteur des rabais excessifs, est en réalité un exploiteur, en réalité un voleur. Oui, un voleur : le mot vous parait sévère, il n’est que juste, et si vous voulez bien y réfléchir, vous reconnaitrez que dans bien des cas cette locution d’un usage courant entre la cliente et l’ouvrière : « Si vous ne voulez pas me faire la diminution que je vous demande, je vous changeraïi », équivaut à celle des détrousseurs de grand chemin : « La bourse ou la vie ! » (1). La femme qui achète à trop bon marché est donc responsable de la condition faite aux ouvrières qui confectionnent la camelote. « Celles qui achètent du linge et des vêtements à trop bon marché, dit énergiquement M"° Bentzon, sont responsables du sang et des fibres humaines tissées, pour ainsi dire dans ces étoffes ».
L'acheteuse est encore gravement coupable quand elle laisse s’augmenter la note chez le fournisseur et le fait attendre des mois, parfois des années, avant de payer. Par étourderie elle le met dans un grand embarras vis à vis de ses ouvrières. Par insouciance, elle peut acculer la petite patronne n'ayant qu'un mince crédit à deux doigts de la ruine. L’étourderie et l’insouciance sont encore des causes les moins fâcheuses de cet «oubli » de la cliente. L’oubli est parfois volontaire. Le «désir de paraitre, de jeter de la poudre aux yeux et sur-
(1) Marie Maugeret. Le Féminisme chrélien, 25 novembre
tout de n'être éclipsée par personne, c’est la maladie du jour, une des nombreuses formes de notre fièvre d égalité. Jamais M° Une Telle, qui n’a que 20 ou 30,000 fr. de rente, n’admettra que son amie dont le budget est dix fois plus considérable que le sien, la dépasse pour le nombre, la variété des toilettes, l’élégance de la coupe, la nouveauté de la mode. Et c’est ainsi que l’on commande sans compter des robes dont on fera ensuite attendre la note pendant des années, pour la bonne raison que l’on n’a pas l'argent du paiement ». (1).
Mais en général le consommateur ignore la conséquence de ses actes. Il est cruel sans le savoir. «Les acheteurs et en particulier les acheteuses, nous disait le directeur d’un des premiers magasins de Paris, ne sont pas méchants, mais féroces. Ce sont eux qui coopèrent le plus activement à rendre dure l'existence de l’ouvrier et de l’ouvrière. Tenez, par exemple, il ne se passe pas de jour que ne parviennent à la direction des lettres de plaintes conçues à peu près en ces termes : «Monsieur, un de vos livreurs a été insolent à mon égard, ou maladroit, ou... etc. Je demande pour lui une punition sévère... » La réponse est toujours la même : « Madame. Nous regrettons ce qui s’est passé d'autant plus que notre livreur est depuis Jongtemps à notre service, il est père de famille, cependant puisque vous demandez un châtiment, nous nous en rapportons à votre déclaration et dès aujourd’hui il sera mis à la porte... » Une
(4) Baronne Georges Brincard. Le Prix des « bonnes occasions». Le Correspondant 25 juin 1905.
seconde lettre de la cliente arrive par le plus prochain courrier qui supplie qu’on garde l'employé. C'est du reste cette dernière demande qui est toujours écoutée.
Le consommateur ne comprendra qu'il a « de lourdes obligations morales et sociales » que lorsqu'on aura fait son éducation. Il faut instruire «celles qui font travailler, pour qu’elles prennent pitié de celles qui travaillent ».(1). Quand les acheteuses (sauront», elles veilleront d’abord aux conséquences de leurs achats; elles iront plus loin ensuite. Leurs droits leur créent des devoirs, mais leurs devoirs leur octroient des droits et en particulier celui d'imposer des conditions à ceux à qui elles achètent. I1 leur est si facile de prendre une bonne influence : « Il est bien sür, écrivait un marchand de New-York,que siune centaine demes meilleurs clients me demandaient à acheter des objets fabriqués dans de bonnes conditions d’hygiène par des ouvriers bien payés, il est bien sûr que je n'aurais pas grand’peine à découvrir et à vendre des objets semblables ». (2).
Les ligues de consommateurs qui se sont fondées en Amérique, — la première à New-York en 1890, — et depuis en France,*en Hollande, et tout récemment en Suisse, poursuivent ce double but : « De développer, d’une part, le sentiment et la responsabilité de tout acheteur vis-à-vis des conditions faites aux travailleurs, et de susciter, par
(1) Ch. Benoist. Les ouvrières de l’aiguille à Paris. Avertissement. ed” (2) Mme Jean Brunhes. L'exemple des américaines.
ailleurs, de la part des fournisseurs, des améliorations dans les conditions du travail » (1).
Aux Etats-Unis,il y a actuellement 60 ligues de consommateurs réparties dans 21 Etats et fédérées dans une grande Ligue nationale. Ce mouvement prit naissance à la suite d’une enquête «sur la condition des caissières et vendeuses dans les magasins au détail de New-York ». L'opinion publique fut émue par les révélations qui furent faites sur l’hygiène et les salaires. Un comité se fonda pour « encourager l'employeur juste, qui fait son devoir et donner à l'employeur juste, mais esclave de la concurrence, le moyen d'agir selon sa conscience » (2). Ce fut l'embryon de la Consumer’s League of the city of New-York qui était bientôt constituée, et définissait aussitôt son rôle en résumant ses principes dans les articles suivants :
«1° Il est dans l'intérêt de la communauté que tous les travailleurs reçoivent, non le salaire le plus bas, mais un salaire qui leur permette de vivre bien.
« 2° C’est le consommateur qui porte la responsabilité des maux dont souffrent les salariés ; c’est lui qui persiste à acheter au meilleur marché, inconscient des conditions de ce bon marché.
«3° Le devoir du consommateur est donc de rechercher dans quelles conditions sont fabriqués les articles qu’il achète, et d'exiger que ces condilions soient au moins morales et permettent au travailleur de vivre convenablement.
(1) Statuts de la Ligue sociale d'acheteurs de France. (2) Cf. Mme Jean Brunhes. L'exemple des Américaines.
« 4 Ce devoir revient principalement aux consommateurs qui usent des articles fabriqués par des femmes, étant donné qu’il n’est pas de minimum de salaire au-dessous duquel le salaire des femmes ne puisse être abaissé ».
La seconde préoccupation de la Consumer’s League fut après une enquête auprès des patrons de New-York, de poser les grandes lignes du « type d’une bonne maison », quant au salaire, heures de travail, conditions d'hygiène et de bons rapports entre patrons et employés. La ligue s’engageait à soutenir toutes les maisons qui se rapprocheraient de ce type idéal, et rempliraient les prescriptions de ce programme. D'abord 8 grands magasins seulement adhérèrent au plan tracé par les consommateurs. Depuis, le nombre en a augmenté et, en 1904, la présidente de la ligue accusait un total de 46 maisons (1).
Les avantages que les magasins qui se conforment aux prescriptions de la Ligue retirent de leur adhésion sont de deux sortes. Ils profitent d’abord d’un mouvement d'idées qui leur attire la clientèle de celles qui le lancent et de celles qui le suivent. Ils s’assurent en plus d’une propagande active qui leur est faite gratuitement par la ligue elle-même.
La liste, en effet, de ces magasins est publiée et répandue sous le nom de Liste blanche. Elle est insérée dans les journaux quotidiens. A première vue, écrit Me Jean Brunhes (2), l’on pourrait croire que les commerçants de New-York ont dû
(1) Rapport au Congrès international féminin de Berlin. (2) Op. cit.
se montrer hostiles aux conditions de la Ligue des consommateurs. Il n’en est rien, les chefs des plus grands magasins de New-York furent les auxiliaires les plus dévoués de la Ligue ; ils l’éclairèrent de leurs conseils; ils acceptèrent par esprit de justice cette alliance nécessaire de l'employeur et du consommateur, et ils l’acceptèrent aussi par intérêt. Songez à l’énorme réclame gratuite qu'un groupe d'acheteurs peut faire au moyen de la Liste blanche. C'est par dizaines et même par centaines de mille francs que se chiffre, pour certaines maisons, le compte annuel de la publicité, surtout en Amérique. Un bon commerçant ne peut manquer d'apprécier à sa valeur une réclame spontanée, faite par des acheteurs convaincus, des acheteurs qui sont des apôtres ».
La ligue de New-York s'était tout d’abord constituée en faveur des femmes employées dans les magasins. Les autres ligues qui se fondèrent par la suite limitèrent leur action suivant les besoins les plus pressants. Aïnsi les Ligues de Philadelphie et de Brooklyn s’occupaient des femmes et des enfants vendeurs dans les magasins de tissus, la Ligue de Chicago protégeait les enfants.
Mais les Ligues d'acheteurs, si elles pouvaient facilement faire valoir leurs recommandations auprès des magasins, ne pouvaient étendre leur influence jusqu'où elle étaitutile, jusqu'aux grandes fabriques qui sont séparées de la clientèle par les commerçants. Les ligues pourtant reconnaissaient bien que « les maux les plus grands ne sont pas
ceux du magasin, mais ceux de l'atelier et qu’une action qui s’arrêterait à l'intermédiaire serait tronquée, incomplète ». Précisément, les Américains avaient sous les yeux un modèle de surveillance de la fabrication, le label, dont l'inspection du travail se sert pour marquer les marchandises confectionnées dans de mauvaises conditions.
Pourquoi à l'inverse ne pas employer un label recommandant au public les marchandises sortant des bonnes maisons ? Ce système fut adopté, et maintenant les ligues délivrent aux fabricants qu’elles en jugent dignes la marque de fabrique spéciale. La fédération nationale devait assurer alors un service indispensable. Elle permit d’adopter pour toutes les fabriques des conditions identiques (1) et, de plus, grâce au label national, de surveiller et de suivre les articles en dehors de leur pays d’origine. :
Là encore il fallait se limiter. La ligue nationale ne pouvait espérer surveiller toutes les industries. Comme les ligues locales, elle concentra ses efforts sur certaines usines. «On choisit les manufactures qui occupaient le plus nombreux personnel féminin, manufactures de vêtements de dessous :
(1) Les conditions imposées aux fabricants par la Ligue nationale sont :
1° Observation des lois sur la protection des travailleurs ;
20 Défense d'employer des enfants au-dessous de 15 ans ;
3° Aucune personne employée dans les manufactures ne doit travailler plus de dix heures par jour et de soixante heures par semaine, aucune ne doit travailler après 9 heures du soir et avant 6 heures du matin ; 2
4° Les fabriques doivent sesoumettre à toutes les enquêtes faites par les représentants de la Ligue et effectuer les améliorations demandées par la Ligue. (Cité par Mme Jean Brunhes. L'exemple des Américaines).
corsets, ceintures, jupons, chemises et articles de: flanelle, et M. Kelley, chef du département industriel de l'Illinois, fut chargé de mener l’enquête dans les différents Etats et de proposer l’emploi du label aux fabricants résolus à se soumettre aux conditions de la Ligue (1). » En 1899, cinq manufactures seulement sont engagées et adoptent le label. En 1903, le nombre a plus que décuplé et 53 manufactures avaient donné leur adhésion et reçu en échange le droit d’apposer la marque de la Ligue. Parmi ces fabriques s’en trouvent des plus importantes, c’est ainsi que l’une d'elles située dans l'Etat de New-York confectionne, par jour, 12.000 effets d’habillement marqués du label.
Une ligue de consommateurs fut fondée en France, à Paris, le 27 décembre 1902. La femme de grand savoir et de grand dévouement qui en est actuellement secrétaire générale, Mme Henriette Jean Brunhes, a une grande part du mérite de cette fondation. Cette ligue est partie des mêmes principes que les ligues américaines : éducation des consommateurs, action sur les fournisseurs.
L'éducation des consommateurs se poursuit à l’aide d’une active propagande. La ligue publie des tracts courts et bien rédigés ne faisant pas seulement des appels vagues à la sentimentalité des acheteurs, mais leur donnant des conseils pratiques et précis. En veut-on des exemples ? Voici quelles réponses le tract n° 1 fait à cette question:
(1) Mme Jean Brunhes. Op. cit.
« Que doit faire un membre de la Ligue sociale d'acheteurs ? »
« 1° Ne jamais faire une commande sans demander si elle ne risque pasd’entraîner le travailde la veillée ou le travail du dimanche.
«2° Toujours éviter de faire ses commandes au dernier moment, surtout aux époques de presse,
«3° Refuser toute livraison après 7 heures du soir ou le dimanche, afin de ne pas être indirectement responsable d’une prolongation des heures de travail pour les livreurs, employés ou employées, apprentis ou apprenties.
«4° Payer ses notes régulièrement et sans retard » |
Aux approches de certaines fêtes, comme Noël et le Premier de l'An « période de presse et de surmenage pour tous les vendeurs et vendeuses » les avis de la Ligue sont plus pressants encore :
« NE FAITES PAS vos achats le Samedi après-midi.
« NE FAITES PAS vos achats les autres jours de la semaine après 5 heures du soir.
«NE FAITES PAS . vos emplettes du Jour de l’An au dernier moment, c’est-à-dire durant les deux dernières semaines de décembre. » (1)
La Ligue voudrait atténuer la morte-saison et
(1) Tract n° 3. Novembre 1904.
cette note en caractères rouges se détache sur la couvertures des bulletins parus en novembre 1904 et 1905: « Novembre et Décembre, époque de grande presse ; éviter toute commande nouvelle de vêtements.
Après le surmenage, vient le chômage, la douloureuse morte-saison d'hiver ; réservez vos commandes de vêtements pour les mois de janvier et de février. »
La ligue sociale d'acheteurs possède, en effet, un bulletin qui établit un lien entre tous les adhérents, coordonne leurs efforts et faitconnaître leurs idées. Ce bulletin permet de plus d'ouvrir des enquêtes entre les membres de la Ligue, d’en faire connaître les résultats, et d'encourager ainsi les femmes qui achètent à s'intéresser à leurs ouvrières, à se rendre compte quesouvent elles souffrent pour assurer leur plaisir, à les aimer enfin. (1)
Plusieurs des membres de la Ligue ont édifié de patientes enquêtes qui sont des documents d’une vraie valeur. (2) Mais l'enquête est une étude difficile. Il ne suffit pas de «voir », il faut apprendre à « voir » et à tirer partie de ses observations. Dans ce but, la L. S. A..a ouvert un cours au Collège libre de sciences sociales sous la savante direc-
(1) La ligue vient d'éditer une collection de cartes postales illustrées, (expression réaliste et concrète de quelques unes des misères rencontrées aux cours des enquêtes » afin de permettre à ses membres « de révéler par l’image » à ceux qui l'ignorent encore le contre-coup des exigences quotidiennes de l'acheteur.
(2) À noter l'enquête sur les marmitons-pâtissiers, par Mne la baronne Georges Brincard, et l'enquête faite sur les blanchisseuses sous la direction de M“ Jean Lerolle et Georges Piot. PTT ER PA
tion de M. Pierre du Maroussem. Le premier cours qui était ouvert en novembre 1903 comprenait des leçons théoriques, des discussions pratiques et des visites sociales, et tout son programme se résumait bien dans son titre : « L'éducation de l’acheteur par l’enquête. »
Cette éducation n’est pas toute platonique.
Chaque acheteur met d’abord ses principes en pratique chaque fois qu’il agit comme tel. « Ce que nous vous proposons, disaient les fondateurs de la L. S. A., n’est pas une œuvre, c’est une organisation. Nous ne vous disons pas: Achetezdavantage, faites quelque chose de nouveau. Nous vous disons : Vous achetez, c’est un fait. Vous achetez tous les jours. Eh bien, surveillez et organisez vos achats. » (1)Commeen Amérique, la Ligues’adresse aussi directement aux producteurs et leur fait connaître ses desiderata. Les premiers fournisseurs qu’elle alla trouver furent les « ateliers de couture» (robes et manteaux) sans magasin de vente; elle demanda de s'engager :
«1° À ne pas faire travailler normalement audelà de 7 heures du soir, et jamais au-delà de 9 heures du soir, même aux époques de presse.
«2° À ne pas donner aux ouvrières de travail à terminer chez elles le soir (seconde veillée).
«3° À ne pas faire travailler le dimanche».
En échange de leurs engagements, la ligue assure à ces fournisseurs une publicité gratuite particulièrement par la distribution de la Liste
(1) Tract. n° 1 Janvier 1908.
blanche. Grâce aux relations de la Ligue, cette réclame est assez étendue. Ses publications étaient en 1904 à l’exposition internationale de Saint-Louis (Etats-Unis), et li Consumer’s League de New-York a distribué aux riches américaines, qui viennent se faire habiller en France, la Liste blanche de la ligue parisienne.
La Ligue n’entend pas s'arrêter en si bonne voie. Elle portera son action là où elle la croira utile. Elle a, du reste, mis à l’ordre du jour de ses travaux, la blanchisserie, la pâtisserie, la boulangerie, etc. Toutes les industries, en effet, peuvent se prêter aux enquêtes des consommateurs. La vraie méthode est celle qui a été suivie et qui consiste à centraliser ses forces au lieu de les disséminer. La jeune Ligue suisse ne pouvait mieux choisir pour sa première enquête. qu'une industrie nationale, et elle a circonscrit son travail à une enquête sur les fabriques de chocolat.
Malgré son extension encore relative, la Ligue française jouit déjà d’une autorité qui va en croissant avec son développement progressif. Plusieurs grands ateliers se sont empressés de suivre ses conseils et de lui prêter leur concours. De même, plusieurs grands magasins ont été heureux de lui fournir les renseignements qu’elle croyait devoir leur demander sur leur organisation intérieure (1).
Les résultats cherchés par les Ligues de consommateurs seront lents à se faire sentir. Leurs efforts et leur appui sont cependant indispensables, ils ont
(1) Le Bulletin a publié notamment une correspondance avec la Maison Félix Potin et la direction du Gagne-Petit,
en leur pouvoir un des éléments à l’amélioration du sort du producteur, et comme l’a écrit M. Gide ; « Nous touchons au seuil d’une époque nouvelle : l’époque de l'éducation morale du consommateur ». … Ce chapitre pourrait se terminer sur le vieux proverbe : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières ». En effet, « que serait le monde si chacun de nous, à chaque minute, se résolvait à travailler ainsi pratiquement pour :a justice ? Le bonheur des hommes ne résultera jamais d’un seul grand effort, mais d’une infinité de petits efforts, indéfiniment continués et renouvelés.., » (1).
(1) Jean Brunhes. Rapport présenté à l'assemblée générale de l'Alliance des Sociétés féminines suisses à Winterthur, le 7 octobre 1905. Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs. 4e trimestre 1905.