CHAPITRE PREMIER
« L'histoire du travail des femmes dans les siècles. rapprochés de nous serait l’histoire même de l’industrie. »
Paul LEROY-BEAULIEU.
Le perfectionnement du machinisme, en déchaînant une révolution dans la production, bouleversait également le monde du travail, et en même temps qu'il se développait et développait avec lui la grande industrie, les femmes se mêlaient de plus en plus nombreuses à des travaux qui jusqu'ici avaient paru le monopole de l’homme. La nécessité aidant, elles se laissaient facilement tenter d'accepter un travail qui paraissait facile et rémunérateur.
De nouvelles places, de nouveaux emplois se sont offerts à l’homme. La transformation rapide qui s’est opérée dans l’industrie n’a pas eu, en effet, pour résultat de le chasser irrémédiablement de l’usine pour le remplacer par la femme et de le priver de travail. C'est lui tout d’abord qui a forgé et ajusté ces machines de fer qui filent, qui
tissent, qui tricotent. Il est monté sur les locomotives et a trouvé une abondante occupation dans les immenses entreprises de locomotion. Les chemins de fer emploient des milliers et des milliers d'ouvriers et il n’est pas une ville de moyenne importance qui n’aient des tramways nécessitant un nombreux personnel masculin.
Pour compléter le chiffre des ouvriers compris dans cette catégorie, il resterait à recenser le nombre des constructeurs de cycles et d’automobiles et aussi des chauffeurs. Le progrès s'est chargé de trouver de nouveaux débouchés au travail masculin.
Les industries qui groupent la plus grande partie des ouvrières de fabrique sont les filatures (coton, laines, soie, lin, chanvre, jute) et les tissages (cotonnades, lainages, bonneterie, soieries, toiles, cordages, dentelles, broderies.…., etc.). Dans la même classe se rangent les industries de teinture, apprêt, blanchiment, impression de fils et tissus. Ces diverses industries prennent la dénomination générale d'Industrie textile.
Les autres grandes industries employant des femmes sont les industries de l'alimentation, des cuirs et peaux, du livre, du papier, et on peut ajouter des mines et carrières.
Evaluer le nombre des ouvrières de la grande industrie est assez malaisé. Les statistiques sont difficiles à dresser en pareille matière, nous ferons notre possible pour tirer de celles qui sont parues un aperçu approximatif.
Quel est au total le chiffre des travailleuses ?
(D’après le Statistisches lahrbuch fuer das Deutsche Reich, pour 1903, nous pouvons constituer le tableau suivant (1). Sous l'étiquette de «travailleuses» sont comptées globalement toutes les salariées, y compris les servantes ; et l’on a exclu naturellement toutes les femmes qui dirigent leur propre maison, soit à la campagne, soit à la ville, toutes les Hausfrauen. Voici donc un tableau d'ensemble pour quatorze pays d'Europe et pour les Etats-Unis de l'Amérique du Nord :
a £ Nombre total Nombre | Pays E=2 2 = femmes Travailleuses £ Allemagne. | 1895 | 26.361.123) 6.578.350) 25,0 Angleterre et Galles. | 1891 | 14.949.624! 4.016.230! 26,8 Écosse 1891 2.082.930 556.564! 27,7 Irlande" 7: 1891| 2.385.796, 634.948] 26,6 Autriche ....! 1890 | 12.206.284) 5.771.734) 47,3 Hongrie.....| 1890| 8.795.616! 2.189.978] 24,9 Belgique. ...| 1890| 3.042.367| 797.143] 26,2 Danemark ..| 1890, 1.112.223 233.453| 21,0 Frances. 1896 | 19.346.360! 6.382.658) 33,0 Hollande....| 1899] 2.583.535 433.548! 16,8 Hahesnee 1881 | 14.194.245) 5.701.275] 40,2 Suède....... 1890 | 2.467.794 486.872, 19,7 Norvège.....|1891| 1.037.384 244.747] 23,6 SUISSC Re 1888 | 1.500.180 435.190) 29,0 Etais-Unis..| 1900 | 34.244.145) 5.329.807] 14,3 ToraL. . . .149.310.607,39.792.497| »
(1) Extrait d’un rapport général de M. et Mwe Jean Brunhes sur le Travail de la femme présenté à la RÉUNION CATHOLIQUE SOCIALE DE FRiBouKxG le 22 octobre 19083.
Quelques réserves faites sur les différentes interprétations auxquelles un recensement aussi vaste a pu prêter avec les différents pays, il ressort de ce tableau que sur une population d'environ cent cinquante millions de femmes appartenant «à l'ensemble des pays les plus civilisés, c’est-à-dire aussi les plus industriels de l'Europe et de l'Amérique, quarante millions de femmes travaillent à gages, quarante millions sont des salariées.» Et les rapporteurs «croient pouvoir affirmer que la population industrielle féminine est égale, pour l’ensemble des pays considérés, à une proportion qui peut varier du cinquième au quart du total des femmes travailleuses, soit de 20 à 25 pour 100; et cela nous donnerait pour la population féminine proprement industrielle un total d'environ huit à dix millions.» Mais ce total embrasse la population de la grande et de la petite industrie réunie.
Voici pour quelques pays lechiffre des ouvrières de la grande industrie.
En Allemagne, le nombre des ouvrières de fabrique a augmenté de 1895 à 1900 dans les proportions suivantes (1):
Ouvrières de 16 à 21 ans |Ouvrières au-dessus de 21 ans Total 1895 260.303 403.813 664.116 1900 311.041 522.578 833.619
ER
(1) La Monatschrift fuer Christliche Socialreform (1 août 1903) citée par M. et Mme Jean Brunhes. — Rapport de Fribourg.
soit une augmentation de 34,000 environ par an. Le total atteint maintenant doit être de près de un million.
En Suisse, le nombre des ouvrières adultes âgées de dix-huit ans, était dans les différentes branches de l’industrie en 1901 de 73.728 (1).
En Belgique, où le travail à domicile est encore très répandu, sur 270,000 travailleuses de l’industrie, 70,000 seulement travaillent dans les usines (2).
La France, comme nous venons de le voir, se trouvait placée, d’après l’enquête de 1896, au troisième rang des nations employant la plus forte proportion de femmes. Sur 19,346,360 femmes, le nombre des travailleuses était de 6,382,658 (3), c'est-à-dire 33 0/0 de la population féminine totale.
Le recensement professionnel de 1901 (4) porte l’ensemble de la population active du sexe féminin à 6,804,510 personnes, dont 6,794,933 ont une profession spécifiée et se répartissent comme suit :
Femmes chefs 1,933,363 Employées et ouvrières 3,222,754 Travailleuses isolées 1,638,816
Voici du reste un tableau où elles se trouvent réparties en catégories professionnelles. (On n’a
(1) Ibid.
(2) Recensement industriel de Belgique du 31 octobre 1896. Cité dans le rapport.
(3) Bulletin de l'Office du Travail. Juin 1900.
(4) Bulletin de l'Office du Travail, Décembre 1905.
pas compris, dans les calculs, les professions libérales, les employées de l'Etat, des départements, des communes et les domestiques) :