VI. — Avenir du salariat
1° L'école socialiste ne voit dans le salariat qu'une simple catégorie historique. 11 marque une étape dans cette marche en avant qui s'opère sous l'influence de l'inéluctable et universelle loi de Y évolution. 11 ne fera qu'un temps. Il disparaîtra chassé par une forme plus parfaite comme ont disparu déjà le compagnonnage, le servage et précédemment Vesclavage dont il n'est qu'une forme déguisée. « L'état de salarié, disent les socialistes avec Stuart-Mill, ne sera bientôt plus que celui des ouvriers que leur abaissement moral rendra indignes de l'indépendance et les rapports de patron à ouvrier seront remplacés par l'association sous une ou deux formes : association temporaire, dans certains cas, de l'ouvrier avec l'entrepreneur ; dans d'autres cas et à la fin dans tous, association des travailleur» entr'eux (1). »
Après viendra, d'après les Collectivistes, l'abolition de la propriété privée et la nationalisation de tous les moyens de production. Il n'y aura plus de patrons, il n'y aura que l'Etat socialisé propriétaire et producteur. Chacun alors recevra suivant son travail et travaillera seulement suivant ses besoins. L'infâme salariat aura disparu pour toujours, maudit par tout un peuple de prolétaires victimes de ses exactions et de ses injustices.
2° L'école libérale voit dans le salariat le mode de rémunération le plus parfait qu'on puisse imaginer et le considère comme le type définitif. — Elle n'admet pas les reproches qu'on lui adresse : « On reproche au système du salaire de reposer sur un principe consistant à payer le moins cher possible le travail, de ne
(4) Stuart-Mill : Principes d'Economie politique, t. u, p. 320.
pas vouloir rétribuer l'ouvrier d'après son habileté, et d'après sa valeur, mais de se servir de la puissance du fort pour écraser de plus en plus le faible. On représente ainsi l'abus comme une règle, en oubliant que le salariat n'a été établi que pour faciliter le travail et en accroître les forces productives (1). » — L'école libérale affirme sans hésiter que le salariat résistera à tous les efforts du socialisme et qu'il ne saurait pratiquement être remplacé par l'association : « le salariat ne peut disparaître parce qu'il est conforme à la nature des choses. Prise dans l'ensemble, la classe ouvrière ne peut s'exposer aux risques de la production. Vivant de son gain journalier, elle a besoin d'être sûre de l'obtenir. Comment, si l'on est prudent, lui conseiller de le soumettre aux aléas inhérents à toute entreprise? Elle ne peut pas non plus attendre, pour toucher le prix de son travail, que les objets fabriqués aient été vendus ou que la confection de l'inventaire ait fait connaître le chiffre des bénéfices à partager. Ce gain certain et exigible à l'époque fixe dont il a besoin, le salariat peut seul le procurer à l'ouvrier : le salariat est donc un arrangement nécessaire (2). »
L'école libérale ne désire d'autre modification à Tordre de choses actuellement existant qu'un développement de liberté individuelle. Elle voudrait qu'on laisse aux patrons et aux ouvriers la faculté la plus absolue de discuter entr'ewa: seuls leurs prix ; que l'Etat n'intervienne en rien dans le contrat de travail, qu'on nous épargne toute législation ouvrière car en légiférant sur ces matières on n'obtiendra d'autre résultat que de fausser le libre jeu des lois économiques naturelles. Son idéal est d'assimiler de plus en plus le trafic de la main-d'œuvre au trafic des marchandises ordinaires.
3° L'école catholique, tout en rendant justice aux principes sur lesquels repose le salariat, et tout en admettant que ce système n'est pas près d'être remplacé par un autre meilleur, ne le considère pas, au moins
(1) Victor Bôhmert : La participation aux bénéfices.
(2) Beauregard : Eléments d'Economie politique, p. 167.
dans sa forme actuelle, comme le système idéal. Elle est frappée des inconvénients auxquels il a donné naissance et redoute que la plupart d'entr'eux se reproduisent dans l'avenir. Ses préférences, plus ou moins avouées, seraient, au fond, pour le système d'association. Elle voudrait qu'on en revienne à un régime corporatif, mais à un régime corporatif absolument distinct du régime ancien, à un régime s'harmonisant avec le3 multiples besoins économiques de l'heure présente et se pliant à toutes les exigences de la production industrielle moderne. Volontiers elle souscrirait aux paroles de M. Waldeck-Rousseau (1) : a On ne trouvera une solution pacifique et progressive de la question sociale qu'en amenant les travailleurs à|demander la rémunération de leurs efforts de moins en moins au louage d'ouvrage et de plus en plus à l'association. )>
En attendant que ce changement de re'gime se produise^ l'école catholique, pour améliorer le régime actuel, recommande les groupements professionnels qui permettront aux ouvriers de mieux défendre leurs droits ; elle accepte, au moins pour le moment, une intervention modérée de l'Etat ; elle ne fait aucune objection de principe à l'établissement d'un salaire minimum, elle proteste contre l'assimilation, qu'on veut établir, entre la main-d'œuvre et les marchandises, et surtout réclame, à la place du salaire courant réglé par la loi de l'offre et de la demande, le juste salaire auquel l'ouvrier a droit et qui lui permettra de vivre enfin lui et sa famille dans des conditions décentes et dignes d'une créature de Dieu qui a droit au pain quotidien d'abord, mais qui ne vit pas seulement de pain (2).
(1) Déposition devant la Commission des 44 nommée par la Chambre des Députés (1882-1884).
(2) La fraction avancée de l'école catholique — celle des démocrates chrétiens — partage toutes les défiances de l'école socialiste à l'égard du salariat. Elle le considère comme fatalement destiné à disparaître et elle appelle de ses vœux le moment ou cette disparition se produira.
4# On peut affirmer, sans crainte d'être démenti p les événements, que le salariat demeurera encore de longues années et probablement de longs siècles le mode presqu'unique de rémunération du travail manuel. Incontestablement perfectible, il se transformera insensiblement, peut-on présumer, et se complétera graduellement par une plus large participation aux bénéfices. Les ouvriers en se coalisant, comme la loi leur en donne le droit, pourront plus efficacement protéger leurs intérêts, améliorer leur situation et obtenir ce juste salaire qu'il nous reste à étudier.
D'après elle le salariat est inséparable des exactions, des abus et des injustices qui se sont commis sous son couvert. Il doit être supprimé, si on veut que cessent les abus et les injustices auxquels il a donné lieu. Il n'est pas sérieusement améliorable, il faut l'abandonner et chercher une forme de rétribution plus en harmonie avec la dignité de l'ouvrier, ses intérêts, les mœurs modernes et les besoins de la société contemporaine.