IV. — Mesure du salaire : le travail fourni
1° Exposé des opinions. — Trois opinions sont en résence. —
a) Les partisans de la première veulent que, pour fixer le salaire, on se base avant tout sur les besoins du salarié, de telle sorte que l'on tienne compte moins du travail fait et du service rendu que des nécessités de l'ouvrier. D'après les exagérés du parti — les tenants du salaire familial relatif — le salairene sera juste que tout autant qu'il permettra à tout ouvrier, quelles que soient ses charges et quel que soit son travail, de s'acquitter de toutes ses obligations familiales non moins que personnelles. D'après les modérés— les tenants du salaire familial absolu — le salaire sera juste pourvu qu'il puisse permettre à l'ouvrier travaillant normalement de faire face aux charges ordinaires d'une famille se trouvant dans des conditions ordinaires de nombre et de santé.
b) Les partisans de la seconde opinion déclarent que pour fixer le salaire on doit se baser exclusivement sur la valeur du service rendu. Le salaire sera juste toutes les fois qu'il répondra adéquatement au travail fait.
c) Les partisans de la troisième opinion — opinion intermédiaire, mais se rapprochant beaucoup plus de la seconde que de la première — sont d'avis que pour fixer le salaire il faut, sinon exclusivement, au moins avant tout, tenir compte du travail fait, c'est lui qui doit donner la vraie mesure de la rémunération de l'ouvrier. Pourtant on n'a pas le droit de se désintéresser de la personne du travailleur et de ses divers devoirs naturels.
2° Enoncé de la thèse et sa démonstration. — Le salaire doit avant tout se mesurer au service rendu, il sera juste toutes les fois qu'il représentera l 'équivalent du
idement du travail fait. — Quelle qne soit l'idée 'on se forme du contrat entre patrons et ouvriers, on y voie un contrai de vente, ou un contrat de âge, ou un contrat de société, on ne saurait contester e ce contrat ne soit un contrat commutatif. L'ouvrier urnit une certaine quantité de travail concrétiRé dans n produit, le patron donne en échaDge une certaine somme ou son équivalent en nature. La justice demande qu'il y ait égalité entre ce que l'on reçoit et ce que l'on donne ; mais elle ne demande que cela. C'est ce qu'a formellement déclaré Léon XIII, dont l'autorité a été si souvent invoquée en faveur de leur opinion, par les partisans du salaire familial. Expliquant, en quelque sorte, les termes de son Encyclique, il disait à M. de M un et aux pèlerins français, le 19 septembre 1891 : « La solution de la question ouvrière est de sa nature liée aux préceptes de la parfaite justice, qui réclame que le salaire réponde adéquatement au travail ».
S'il en était autrement on arriverait à cette conséquence inadmissible qu'un patron devrait payer le même travail à des prix extraordinairement variables, le père de famille ayant droit à un plus fort salaire que le célibataire, le père d'une nombreuse famille à une plus large rémunération que le père d'un ou de deux enfants seulement. Le même objet vaudrait des prix tout différents, suivant qu'il aurait été façonné par celui-ci ou par celui-là. Une telle théorie serait le renversement de la notion du contrat commutatif qui exige l'équivalence entre les services échangés, et le bouleversement de l'ordre économique, surtout dans la grande industrie qui doit pouvoir établir à l'avance ses prix de revient. — Par conséquent l'ouvrier qui ou plus habile, ou plus fort, ou plus laborieux produit davantage a droit à cne rétribution plus considérable que l'ouvrier qui Taible, maladroit ou paresseux ne produit que très peu, cet ouvrier serait-il père de famille et d'une nombreuse famille.
La justice veut que le salaire représente la valeur adéquate du travail, mais comment apprécier d'une açon équitable la valeur du travail?
Base d'estimation du travail fourni.
1° Les Economistes classiques disent que pour apprécier la valeur du travail il faut uniquement se baser sur la valeur de son rendement. Tant vaut le fruit du travail, tant vaut le travail lui-même. La valeur du rendement est donnée par le cours du marché. Ce cours subit toutes les fluctuations résultant de la loi de l'offre et de la demande et de la libre concurrence. Par là, le travail se trouve lui aussi, au moins indirectement, tributaire de l'offre et de la demande, il suit toutes les vicissitudes de son produit.
Veut-on savoir par conséquent ce que vaut le travail incorporé dans un objet, dans une pièce de drap, par exemple? Il n'y a qu'à voir ce que vaut cette pièce de drap sur le marché et de son prix retrancher ce qui revient au Capital pour la matière première, l'outillage, la direction, les intérêts, les risques, etc. ; ce qui restera après la défalcation représentera la valeur réelle du travail et la part de l'ouvrier.
Cette doctrine ne se préoccupe absolument que du côté objectif du travail — le produit. Elle néglige complètement le point de vue subjectif — le travailleur. Elle ne fait en aucune façon entrer en ligne de compte les besoins, même les plus légitimes, de l'ouvrier et ne se demande pas si le salaire sera ou non suffisant pour le faire subsister honnêtement. Tout cela, d'après elle, n'est qu'une question de sentiment, la justice n'a rien à y voir ; et en affaires le sentiment doit être rélégué à l'arrière plan, car ses entraînements sont toujours dangereux.
2° Les Economistes de V école catholique, — après Léon XIII et les grands théologiens qui se sont occupés de cette grave et délicate question — sans méconnaître l'importance du côté objectif et sans nier que la valeur du travail ne doive être en rapport avec la valeur du rendement, voudraient que dans l'appréciation du rendement, c'est-à-dire dans la fixation du prix du produit né du travail, on ne se base pas uniquement sur un
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cours qui est à la merci d'une foule de circonstances et qui, sous l'influence d'une concurrence effrénée, peut descendre jusqu'à des chiffres désastreux pour l'industriel, et plus désastreux encore pour l'ouvrier qui se trouve ainsi réduit à ce qu'on a appelé un salaire de famine (Hungerlohn). — Ils demandent qu'on se préoccupe davantage du côté subjectif de la question et que pour fixer le prix d'un produit et par conséquent du travail qui y est contenu, on tienne avant tout compte des légitimes besoins du travailleur. Pour vivre et faire vivre la famille, qu'il a le droit de fonder et le devoir de nourrir, il n'a que son travail. S'il se trouve dans des conditions normales, il faut qu'il puisse tirer de ce travail tout ce qui lui est nécessaire pour faire face à ses charges personnelles et familiales. C'est là le vœu de la nature, un vœu que les patrons et la société ne sauraient impunément méconnaître.
Il serait nécessaire que les cours fussent établis sur d'autres bases que les bases actuelles, si l'on voulait équitablement estimer la valeur du travail, en se servant du cours de son produit. Présentement c'est la concurrence qui joue le rôle prépondérant dans la fixation des cours qu'elle fausse en les avilissant la plupart du temps outre mesure. Le bien social et la loi naturelle demanderaient que dans cette détermination de la valeur marchande d'un objet on fît entrer en ligne de compte non seulement le nombre d'heures de travail qu'il a exigé, mais la valeur vraie de ces heures de travail. Chacune d'elles a une valeur réelle, distincte assez fréquemment de la valeur courante et indépendante de toute fluctuation du marché et de toute loi économique. Car au-dessus de ces lois c il est une loi de justice naturelle, plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête (1).
(1) Léon xiii. Encyclique : Rerum novarum.
Pour établir un cours raisonnable et juste, par exemple le cours de tel ou tel drap, il faudrait procéder de la manière suivante. Dans une pièce de ce drap il entre 100 francs de matière première ; pour la transformer en tissu il faut
Pour préciser cette valeur réelle du travail, on devrait prendre comme type et comme étalon, le travail d'un ouvrier possédant une habileté, uue force, une activité ordinaires et exerçant un métier moyen, — quelque chose comme ce que Karl Marx appelle le travail simple, le travail mesure, — Ce travail étalon, vaut, au moins, ce qu'il faut à un travailleur sobre et honnête pour vivre convenablement suivant sa condition. On peut donc dire : Travail étalon égale en valeur subsistance ordinaire ; et plus loin nous verrons que quand on parle de subsistance pour l'ouvrier, il ne s'agit pas seulement de sa subsistance personnelle, mais encore de la subsistance des siens. — Si un ouvrier fournit un travail ou plus considérable ou plus difficile que ce travail étalon, il va sans dire qu'il devra toucher un salaire dépassant la valeur d'une subsistance ordinaire ; comme aussi s'il fournit un travail moindre en qualité ou en quantité que le travail étalon, il ne saurait réclamer l'équivalent d'une subsistance
8 journées de travail, or un ouvrier a besoin de gagner v. g. 4 fr. 50 par jour pour subsister convenablement, la maind'œuvre revient donc à 36 fr. Au prix de la matière première et de la main-d'œuvre il faut ajouter 8 fr. 50 pour l'entretien de l'outillage et l'alimentation des machines, et 27 fr. pour intérêts des capitaux, frais généraux, risques, etc. Par conséquent la pièce de drap vaut 100+36+27+ 8,50 = 171,50.
On procède malheureusement tout autrement. L'industriel dit : pour lutter sans trop de désavantage contre mes concurrents qui donnent la pièce de drap à 167 francs je suis obligé de la livrer au même prix. Sur ce prix j'ai à prélever 100 francs de matière première que j'ai avancés, plus 8 fr. 50 pour l'entretien de mon outillage et l'alimentation de mes machines, plus 27 fr. pour les intérêts de mes capitaux, les frais généraux, etc. ; ce qui fait en tout 100+8,50+27 = 135,50. Je ne puis donc donner à l'ouvrier que 167 — 135,50 *= 31,50 ce qui ramène son salaire à un peu moins de 4 francs par jour. Il serait injuste d'avancer que l'ouvrier supporte seul les conséquences de la concurrence, on peut cependant affirmer qu'il en souffre plus que personne et qu'il les supporte dans une plus large mesure que qui que ce soit.
ordinaire complète. Chacun doit être payé suivant ses œuvres, mais les prix « des œuvres » doivent être établis de telle sorte que quiconque travaille moyennement puisse vivre normalement dé son travail.