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II. — Réfutation de cette théorie

1° Lasituation des parties contractantes et très différente. — Dans l'état actuel de l'industrie l'ouvrier se trouve, par rapport au patron, dans une situation d'infériorité incontestable quand il s'agit de débattre les conditions du marché. Il y a entr'eux inégalité de force économique. Adam Smith lui-même l'a reconnu lorsqu'il a dit : « à la longue le patron ne peut pas plus se passer de l'ouvrier, que l'ouvrier du patron, mais le besoin qu'il en a n'est pas aussi urgent. » Le patron peut attendre, l'ouvrier ne le peut pas ; celui-ci est en quelque façon à la merci de celui-là.

2° La prétendue liberté de l'ouvrier dans bien des cas ri est qu'apparente. — L'ouvrier ne peut pas repousser indéfiniment un salaire même insuffisant. Il peut avoir à choisir entre accepter le salaire qu'on lui offre ou chômer ; et le chômage c'est la misère, les privations, la faim pour lui et ses enfants. Mis dans l'alternative ou de se contenter d'un salaire inférieur ou de se passer

(1) D'après d'autres Economistes libéraux le juste salaire est celui qui est conforme au taux courant, exempt de fraude et de violence. Cette opinion qui, à prime abord, paraît notablement différer de l'opinion de la libre convention, n6 se distingue presque pas d'elle en réalité, car, a de très rare? excr -lic^s près, le prix conventionnel s'établit en 3'appuyant sur le prix courant et pratiquement se confond a?ec lui. Bien peu nombreux sont aujourd'hui les métiers qui n'ont pas un prix courant de la main d'œuvre.

de tout salaire, on comprend qu'il préfère travailler au rabais que de ne pas travailler du tout, mais peut-on dire qu'il agit avec une liberté complète et a-t-on le droit d'appliquer à son cas le scienti et volenti non fît in» juria? Léon XIII ne le pense pas. t Si, dit-il, contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus grand, il (l'ouvrier) accepte des conditions dures, que d'ailleurs il ne lui serait pas loisible de refuser, parce qu'elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l'offre du travail, c'est là subir une violence contre laquelle la justice proteste (1)».

3° L'ouvrier, serait-il pleinement libre en contractant, n'a pas le droit de céder son travail à un prix insuffisant-» ment rémunérateur. — Il a le devoir rigoureux de s'assurer ce qui est nécessaire à a une honnête subsistance », il ne peut le faire que par le travail, et le salaire même intégral permet à peine de donner satisfaction aux principaux besoins de la vie. La loi donc, qui impose au travailleur l'obligation de prendre les moyens de subvenir à ses nécessités, lui interdit de consentir, sur la rémunération de son travail, des réductions qui le mettraient dans l'impossibilité de faire convenablement face aux charges qui lui incombent.

Pour établir la thèse on peut encore invoquer une autre raison qui a bien sa valeur. Dans l'intérêt général, l'ouvrier est tenu plus que personne de ne pas avilir le prix de la main-d'œuvre. Il l'avilit toutes les fois qu'il offre son travail à des conditions insuffisamment rémunératrices. 11 influe par là sur le marché et y amène une baisse dans le taux courant des salaires. Trouverait-il son avantage à travailler à un prix inférieur, l'ouvrier ne pourrait légitimement, sauf le cal de nécessité, sacrifier l'intérêt général à son intérêt particulier.

Dans son encyclique sur la condition det ouvriers, Léon XIII réfute victorieusement la théorie libérale. « Elle n'embrasse pas, dit-il, tous les côtés de la question et elle en omet un fort sérieux. Travailler c'est exercer son activité dans le but de se procurer ce qui

(t) Encyclique : Rerum novarum.

est requis pour les divers besoins de la vie, mais surtout pour l'entretien de la vie elle-même : tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »

« C'est pourquoi le travail a reçu de la nature comme une double empreinte: — il est personnel, parce que la force active est inhérente à la personne, et qu'elle est la propriété de celui qui l'exerce et qui l'a reçue pour son utilité; — il est nécessaire, parce que l'homme a besoin du fruit de son travail pour conserver son existence et qu'il doit la conserver pour obéir aux ordres irréfragables de la nature. Or si l'on ne regarde le travail que par le côté où il est personnel, nul doute qu'il ne soit au pouvoir de l'ouvrier de restreindre à son gré le taux du salaire... Mais il en va tout autrement si au caractère de personnalité on joint celui de nécessité, dont la pensée peut bien faire abstraction, mais qui n'en est pas séparable en réalité. Et, en effet, conserver l'existence est un devoir imposé à tous les hommes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans crime. De ce devoir découle nécessairement le droit de se procurer les choses nécessaires à la subsistance, et que le pauvre ne se procure que moyennant le salaire de son travail ».

« Que le patron et l'ouvrier fassent donc tant et de telles conventions qu'il leur plaida, qu'ils tombent d'accord notamment sur le chiffre du salaire: au-dessus de leur libre volonté, il e^t une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête ».

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