II. — Réfutation de la thèse socialiste
On ne saurait contester que dans des cas, toujours trop nombreux, le Capital ne se soit fait la part du lion et que certains Patrons n*aient pratiqué sur le fruit du travail de leurs ouvriers des prélèvements exagérés; mais on ne saurait soutenir que le Capital n'a d'autre droit sur le produit manufacturé que le droit du recouvrement strict des avances qu'il a faites, et que le Patron ne peut, en aucun cas, sans injustice réaliser des profits. Cela reviendrait à soutenir que, dans aucun cas, on ne peut légitimement retirer un intérêt de son argent, et cette thèse n'est pas défendable.
1° Le Patron peut légitimement retenir une partie des bénéfices, en raison de la part qu'il prend à leur production. — Trois éléments concourent, dans une proportion variable, à produire les objets matériels. Ce sont : le travail musculaire, le travail intellectuel, le capital. Chacun de ces facteurs a des droits réels, quoique souvent pas aisés à préciser. Ils sont tous également respectables. Le Patron n'est pas toujours qu'un simple bailleur de fonds, dans bien des cas il surveille luimême son exploitation ou son usine, il la dirige, il a un rôle considérable, prépondérant même, dans son fonctionnement régulier. Le succès final de l'entreprise, dont il est pour ainsi dire l'âme, dépend en très grande partie de lui. C'est lui encore qui se préoccupe de l'écoulement du produit, qui cherche les débouchés les plus avantageux, qui prépare et passe les marchés, eutin assure par son activité et son savoir faire la prospérité de son industrie. Il est le premier travailleur de son usine. Son travail pour être purement intellectuel n'est pas moins fécond que le travail musculaire de ses
ouvriers et a par conséquent au moins autant que lui droit à une part du profit. — La chose est si évidente que les socialistes eux-mêmes sont obligés de l'admettre. Ils s'appliquent seulement à diminuer l'importance de la coopération patronale afin de pouvoir diminuer sa part dans le partage des profits.
2° Le Patron, ne serait-il qu'un simple bailleur de fonds, pourrait encore légitimement retenir une partie des bénéfices, en raison des risques que courent les capitaux par lui engagés dans V entreprise. L'ouvrier est toujours payé intégralement el payé dans le cours même de la production. Que la marchandise s'écoule ensuite ou qu'elle reste en magasins; qu'elle se vende à un taux élevé ou qu'elle se donne à un vil prix, peu lui importe pratiquement. Il se trouve à l'abri des surprises et n'est exposé à aucune perte. — Il en est tout différemment du patron. Il ne rentre dans ses fonds que lorsque la marchandise est vendue. Pour ne pas la vendre dans des conditions trop défavorables, il peut être forcé de la garder un temps considérable, et il est possible que, même après l'avoir gardée longtemps, il soit obligé de la céder à un prix inférieur au prix de revient. On ne saurait trouver mauvais que, pour faire face à ces imprévus et se couvrir contre des pertes toujours possibles, le patron ne retienne pas uniquement le strict équivalent de ce qu'il a déboursé pour la production. Il est tout naturel qu'il prélève en outre sur la valeur du produit de quoi parer aux fluctuations du marché, contrebalancer les risques courus et constituer comme une compensation de la perte éventuelle des capitaux engagés dans l'entreprise.
3° N'y aurait-il aucun risque à courir, le capitaliste aurait le droit de tirer un certain bénéfice des capitaux engagés dans une entreprise. L'argent peut être considéré à un double point de vue, ou comme moyen d'échange ou comme moyen de production (1). Consi-
(1) « Quamdiu pecunia remanetmerapecunia seu instrumentura permutationis essentialiter infructuosa est, sed si evadit capitale lucrum gignit,neque fœnus percipere injustum est, nisi sit excedens... » Lehmkuhl :Theologia moralis, t. I, a» 1105.
déré comme moyen d'échange, il est essentiellement improductif. Son absolue stérilité est incontestable. Il en est autrement si on le considère comme moyen de product'on. Non pas qu'on puisse comparer la vertu productive du capital à celle du travail ou même seulement à celle de la nature, car il n'est pas, comme eux, producteur immédiatement et par lui-même. Il est producteur indirectement et médiatement, en ce sens qu'il permet à l'ouvrier d'exercer son activité en lui fournissant des matières premières et confère à son travail un degré de productivité qu'il n'aurait pas sans lui, en mettant à sa disposition un outillage perfectionné qui centuple parfois ses moyens.
Le capitaliste cède une utilité économique, un moyen d'acquérir la richesse, un auxiliaire indispensable du travail, il adroit par conséquent à une juste rémunération. Je mets à la disposition de quelqu'un un atelier, une machine ou un métier, une somme qui permet a ce quelqu'un de gagner de l'argent, en réalité je lui cède l'usage d'une chose à moi, je lui rends un service utile pour lui et onéreux pour moi; rien de plus juste que d'exiger en retour une compensation proportionnée.
Un ouvrier tisseur, s'il n'a que son bras et son mauvais métier de famille, fera à peine quatre mètres d'étoffe par jour, si on lui fournit un métier perfectionné et actionné par la vapeur ou l'électricité, sans se donner plus de peine et s'imposer un travail plus considérable, il pourra dans le même temps produire quinze mètres du même tissu. Peut-il revendiquer « l'intégralité du produit » ? Peut-il dire que tout est le fruit exclusif de son travail? N'est-il pas redevable au patron ou au capitaliste de 11 mètres qu'il a pu faire en plus grâce à un meilleur outillage. Ce patron ou ce capitaliste ne sauraient ils sans injustice revendiquer quelque chose de cette partie du produit? Poser la question, c'est la résoudre, et il est incontestable, quoi qu'en disent les collectivistes, que le salaire peut être juste alors même que l'ouvrier ne puisse « racheter avec le prix de sa journée l'intégralité du produit qu'il a fabriqué ».