IV. — Conclusion des données qui précèdent
De tout ce qui vient d'être dit il résulte que d'après les vues de la nature :
1° L'ouvrier se trouvant dans des conditions normales doit recevoir un salaire au moins suffisant pour assurer sa subsistance personnelle. «Qu< le patron et l'ouvrier dit Léon X11I, fassent tant et de telles conditions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord notamment sur le chiffre du salaire : au-dessus de leur libre volonté il est une loi de justice naturelle, plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête... Le devoir de conserver son existence confère au prolétaire le droit d exiger en retour de son travail l'équivalence de sa subsistance,... parce que le travail est de par la nature le moyen nécessaire pour l'ouvrier, de se procurer ce qui est requis à l'entretien de la vie. (1) » — Sur ce point ne sauraitexister le moindre doute. La justice commutative exige l'équivalence objective entre ce qui est donné et ce qui est reçu quand il s'agit d'un contrat de vente ou de louage ; or l'ouvrier dépense ses forces et une partie de sa vie au service du patron ; il a donc droit de recevoir une compensation qui lui permette de réparer ses forces et de conserver sa vie. « Il faut de toute nécessité, dit Adam Smith lui-même, qu'un homme vive de son travail et que son salaire suffise au moins à sa subsistance » et allant plus loin il ajoute « il fait même quelque chose de plus dans la plupart des circonstances, autrement il serait impossible au travailleur d'élever une famille (2) ».
(lj Encyclique : Rerum novarum
(2) Richesses des nation*- I. i, ch vin. t i. p. £&,
• 2° L'ouvrier sobre et honnête, s'il se trouve dans des conditions normales, doit toucher un salaire suffisant pour faire face aux charges communes quHmposent au chef d'une famille ordinaire sa situation d'époux et de père. Léon XIII ne le déclare pas explicitement dans son Encyclique, mais il l'insinue d'une manière suffisamment claire. Sa pensée n'est pas douteuse et ne pouvait pas l'être après tout ce qui vient d'être dit. Il rappelle que « l'ouvrier ne peut se procurer les choses nécessaires à l'entretien de la vie que moyennant le salaire de son travail », mais l'ouvrier a le droit de se marier et se mariant il est tenu d'assurer à sa femme et à ses enfants, incapables de gagner leur subsistance, aussi bien qu'à lui-même « les choses nécessaires à l'entretien de la vie ». — Le souverain Pontife dit que le salaire a ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête », mais quand il parle de l'ouvrier, il parle de l'ouvrier tel qu'il a le droit d'être et tel qu'il est habituellement, c'est-à-dire marié et père de famille ; et la subsistance nécessaire au père de famille ne comprend pas seulement sa subsistance personnelle, elle comprend encore la subsistance des siens.
3° Pourtant l'ouvrier époux et père n'est pas tenu de subvenir seul et toujours par son travail à toutes les charges d'une famille même ordinaire. La plus grande partie des charges reposent toujours sur lui, et son salaire doit subvenir à la plupart des besoins de la famille. Il y a même des périodes durant lesquelles seul il peut travailler. Tant que les enfants sont jeunes, non seulement ils ne gagnent rien, mais ils prennent tous les instants de leur mère qui peut tout au plus alors suffire aux soins du ménage. Mais lorsqu'ils ont grandi il leur est possible de venir un peu en aide à leur père et ils laissent à Jeur mère des loisirs qui lui permettent de faire quelque travail. Moins que personne nous préconisons le travail de la femme hors du foyer domestique. La jeter dans un atelier ou une usine offre autant d'inconvénients au point de vue matériel qu'au point de vue moral. La preuve en est faite depuis longtemps. Mais à la maison la femme peut exécuter
certains travaux dont le prix viendra s'ajouter au salaire du mari et améliorer le modeste budget de la famille. La nature demande seulement que dans les circonstances ordinaires chaque famille puisse trouvei dans son travail de quoi subvenir à ses nécessités. Elle réclame bien un salaire familial mais elle ne parait réclamer que le salaire familial collectif.
4° A plus forte raison le salaire de l'ouvrier époux et père, ne doit-il pas nécessairement sous peine d'être injuste, se trouver suffisant pour faire subsister une famille placée dans des conditions exceptionnelles comme nombre, santé et besoin. Les partisans du salaire familial relatif veulent, avons-nous vu, que tout ouvrier reçoive un salaire suffisant pour le faire vivre avec toute sa famille, quelque soit le nombre des membres de cette famille et quelque considérables que se trouvent ses besoins.
Cette thèse ne soutient pas la discussion. Elle peut tout au plus être présentée comme un simple vœu, comme un rêve généreux dont la réalisation est évidemment impossible à moins d'un remaniement total de l'ordre économique et de l'ordre social actuels. Encore faudrait-il admettre que dans ce cas tout ouvrier, qu'il soit célibataire ou marié, tirera de son travail un salaire capable de faire vivre la famille la plus nombreuse et la plus grevée de charges.
Prétendre que le salaire doit être proportionné non au travail, mais aux besoins de l'ouvrier, c'est aller, nous l'avons déjà dit, contre la justice commutative méconnaître les vrais intérêts du travailleur chargé de famille et exposer l'ouvrier à s'abandonner à des pratiques que réprouve la morale. — C'est aller contre la justice commutative qui,suivant l'expressiondeLéonXIII, c réclame que le salaire réponde adéquatement au travail. » — C'est méconnaître les vrais intérêts du travailleur chargé de famille ; aucun patron ne voudra de lui. Tous ne prendront que des célibataires ou de» pères de familles peu nombreuses ; les autres ouvriers, ceux qui ont le plus de besoins, seront écartés de l'usine ou de l'atelier. Au lieu du bien-être, on ne leur assure ainsi que le chômage et la misère. — C'est exposer V ouvrier à des pratiques réprouvées par la morale ; le ma-
riage et les enfants étant un obstacle à l'embauchage, l'ouvrier sera amené à se les interdire et ce sera alors le célibat forcé avec tous les désordres et toutes les hontes qui en sont inséparables dans la classe ouvrière.
Pour fixer le salaire minimum qui d'après les vues de la nature devrait revenir au travailleur, il ne faut donc pas se baser sur les besoins de chaque ouvrier en particulier, mais sur les besoins ordinaires des ouvriers considérés dans leur généralité et dans le milieu où ils se trouvent. Toute loi, qu'elle soit divine ou nu* maine, vise essentiellement et avant tout l'ensemble d'une collectivité. Elle n'est pas faite pour les cas spéciaux, elle est faite pour les cas communs et pour les hommes se trouvant dans une situation normale. Les situations sortant de l'ordinaire lui échappent, elles tombent dans l'exception et quoique le législateur ne s'en désintéresse pas, il ne peut baser sur elles les lois qu'il arrête. — Par conséquent si un père de famille, ou manque de santé, ou a des enfants très nombreux, ou est particulièrement éprouvé par la maladie des siens, la charité a à intervenir alors pour suppléer à l'insuffisance du salaire et permettre de faire face aux besoins de cet intérieur ouvrier.
En résumé, la Providence ne demande pas — ce qui serait une absurdité — qu'un salaire plus considérable soit payé au père de famille qu'au célibataire uniquement parce qu'il est père de famille ; elle ne démande pas davantage que le salaire des pères de famille suive une échelle ascendante et soit toujours proportionné au nombre des enfants ; elle ne demande pas non plus que le salaire d'un père de famille, même laborieux, sobre et honnête soit suffisant pour subvenir aux nécessités d'une famille exceptionnellement nombreuse ou exceptionnellement éprouvée ; mais elle demande que tout bon ouvrier, peu importe qu'il soit célibataire ou marié, puisse retirer de son travail une rémunération capable de faire vivre une famille se trouvant dans des conditions ordinaires.
"Voilà ce que désire la nature, ce qui devrait arriver si ses vues n'étaient pas méconnues et ses préceptes violés. Mais s' en suit-il que tout patron qui ne donne
pas un pareil salaire à ses ouvriers pèche toujours contre la justice ? C'est cette question pratique qu'il reste è aborder.