III. — Diverses catégories de salaires
1° Salaire nominal et salaire réel. — Le salaire nominal, c'est la somme d'argent que l'ouvrier touche pour son travail. — Le salaire réel, c'est la quantité de denrées ou d'autres objets utiles que l'ouvrier peut se procurer avec cette somme d'argent. L'argent en luimême n'a qu'une valeur d'échange ; ce qui en fait le prix, c'est la faculté de pouvoir être troqué contre des choses nécessaires à la vie. Mais avec la même somme on n'a pas partout et toujours les mêmes objets; ceuxci subissent des hausses et des baisses, et avec 4 francs dans certains cas on aura moins de la même marchandise que, dans d'autres circonstances, avec 3 francs. Par conséquent, quand on veut se rendre un compte exact de ce que gagne véritablement un ouvrier il faut moins considérer la somme qu'il touche que les utilités que
(1) Assez souvent au salaire et aux majorations viennent s'ajouter ce que l'on appelle des subventions. On désigne par ce mot divers avantages accordés par les patrons à leurs ouvriers sous forme de logement à prix réduit, de bons de chauffage, de secours aux malades, de subsides à la caisse des retraites etc.
cette somme lui permet d'acquérir. 11 y a eu des temps où un ouvrier ne gagnait que 3 sous par jour, mais à cette époque un poulet ne coûtait qu'un demi sou et un cent d'œufs 6 sous; le reste était à l'avenant. Dans ces conditions avec ses 3 sous de salaire l'ouvrier d'alors se trouvait de fait plus payé que ne l'est l'ouvrier d'aujourd'hui avec ses 5 francs.
2° Salaire en espèces, salaire en nature et salaire mixte. — Généralement le salaire de l'ouvrier lui est payé en argent, c'est le salaire en espèces ; — quelques fois il Test en denrées, ou en marchandises; c'est le salaire en nature ; — d'autres fois il l'est partie en argent et partie en denrées ou marchandises, c'est le salaire mixte.
Sous le nom de truck System, des patrons, dans un but humanitaire d'abord, intéressé pour plusieurs depuis, se sont mis à distribuer chaque jour à leurs ouvriers des jetons de présence. Chacun de ces jetons a une valeur convenue qui permet de se procurer telles marchandises et en telles quantités, dans des magasins ou appartenant au patron ou désignés par lui. La valeur des jetons utilisés est ensuite retenue sur la paie. A cause des abus et des exploitations auxquelles le truck system a donné lieu, il a perdu la plus grande partie de son ancienne vogue.
3° Salaire au temps et salaire aux pièces. — Dans le salaire au temps l'ouvrier est payé tant par heure, tant par jour ou tant par mois de travail (1); — dans le
(1) Le salaire à l'heure, le seul applicable dans un certain nombre d'industries, a l'avantage d'assurer à l'ouvrier an salaire fixe et d'éviter tout surmenage ; mais il a l'inconvénient de ne pas faire généralement une différence suffisante entre le bon ouvrier et l'ouvrier ordinaire ; de favoriser la paresse du mauvais ouvrier, qui produit Je moins possible n'ayant d'autre préoccupation que celle de faire juste ce qui est nécessaire pour ne pas être remarqué et renvoyé; d'obliger le patron à une surveillance minutieuse qui devient facilement pénible pour les ouvriers et peut rendre encore plus aiguë l'hostilité malheureusement trop générale qu'éprouvent les travailleurs à l'égard de ceux qui les emploient.
salaire aux pièces, autrement dit, salaire à la façon ou a. la tâche l'ouvrier n'est pas payé proportionnellem6.1} au temps, mais proportionnellement à l'ouvrage fa1 ' Le patron donne tant par tonne de houille extraite* tant par mètre d'étoffe ou de ruban tissé, tant par paire de chaussures confectionnées. Les ouvriers à la tâche travaillent tantôt à l'usine des patrons tantôt chez eux, et dans ce dernier cas il n'est pas rare qu'ils associent à leur travail, pour produire davantage et augmenter le salaire, leur femme et leurs enfants (1). Le travail à la tâche peut être pratiqué de trois manières différentes: — tantôt par un ouvrier qui travaille seul et reçoit immédiatement du patron travail et salaire; — tantôt par une équipe d'ouvriers c'est-à-dire par un certain nombre d'ouvriers associés pour exécuter ensemble un ouvrage et se partageant ensuite entr'eux le prix du travail; — tantôt au marchandage. Le marchandage est le régime dans lequel un ouvrier prend à forfait pour son compte personnel un ouvrage qu'il fera exécuter, au moins en très grande partie, par d'autres. Cet ouvrier, qu'on appelle tâcheron, est en réalité un sous-entrepreneur. Il ne partage pas le bé-
(1) Le travail à la tâche offre d'incontestables avantages: il proportionne mieux la rémunération au travail fourni, que le salaire au temps; — il fait que l'ouvrier laborieux gagne davantage, généralement du moins ; — il stimule l'activité du travailleur qui touchera un salaire d'autant plus grand qu'il produira en plus grande quantité; — il le rend plus indépendant du patron, le soustrait à la surveillance, toujours mal supportée, des contremaîtres; — il lui permet de vivre un peu plus de la vie de famille en lui donnant la facilité de travailler dans sa propre maison au milieu des siens et parfois avec leur concours... Mais il a l'inconvénient grave de faire tendre à la quantité au détriment de la qualité. L'ouvrier tient à produire beaucoup, il produit le plus vite possible pour arriver à un salaire plus considérable et il néglige de donnera soc travailëtout Jle so;n et tout le uni nécessaires.
Les socialistes ont toujours été très opposés au travail à la lâche; ils ne lui reconnaissent aucun avantage sérieux et lui trouvent des inconvénients très graves, que Karl Marx énumère au chapitre xxi de son livre : le Capital.
néfîce avec ceux qu'il emploie, il ne leur donne que le salaire convenu et c'est sur leur travail, et en quelque sorte à leurs dépens, qu'il prélève son profit.
4° Salaire direct et salaire indirect. — Le salaire direct c'est tout ce qui est donné à l'ouvrier par le patron en vertu des conventions arrêtées entr'eux. Il comprend le salaire proprement dit ou ordinaire, et le salaire improprement dit ou extraordinaire. Le salaire extraordinaire est formé par les sursalaires, les primes et les participations aux bénéfices. — Le salaire indirect, n'est autre chose que les subventions accordées par le patron à titre purement gracieux. A cette catégorie appartiennent les bons de chauffage, les logements à prix réduits, les secours aux malades, les subsides aux caisses de retraite etc, etc..
5° Salaire minimum et salaire maximum, — Le salaire minimum est celui qui arrive à donner à l'ouvrier tout juste ce dont il ne saurait se passer s'il veut vivre, entretenir et réparer ses forces et se perpétuer. — Le salaire minimum légal est celui qui serait fixé par l'Etat qui, pour empêcher l'exploitation du travailleur et de ses besoins, déterminerait lui-même un taux de salaire au-dessous duquel il serait interdit au patron de descendre, comme pour empêcher l'exploitation de l'emprunteur il fixe un taux d'intérêt au-dessus duquel il est défendu au prêteur de monter. — Le salaire maximum est ce salaire extrême que le patron ne saurait dépasser sans cesser de faire ses frais et par conséquent sans cesser d'avoir intérêt à faire travailler. Il ne peut aller au delà sans se trouver sans bénéfice et même en perte ; J'y contraindre, c'est le mettre dans la nécessité de fermer son usine ou de renoncer à son exploitation.
6° Juste salaire et salaire conventionnel. — Le juste salaire est celui qui rémunère d'une façon équitable le travail de l'ouvrier et assure à celui-ci dans la répartition des profits une part proportionnée à la part que son travail a eue dans la production. Ce juste salaire, comme nous le verrons plus tard, n'est pas facile a déterminer. — Le salaire conventionnel est celui qui a été discuté et arrêté entre le patron et l'ouvrier. 11 est
le résultat d'un contrat ou convention synallagmatique. Il peut s'élever jusqu'au juste salaire et se confondre avec lui, comme aussi il peut lui rester inférieur et alors constituer une violation des droits de l'ouvrier et une exploitation de ses besoins. Si les règles de la justice étaient scrupuleusement observées, le salaire conventionnel et le juste salaire ne se distingueraient que de nom.
A ces deux espèces de salaire, certains, surtout depuis l'Encyclique Rerum novarum, croient devoir ajouter le salaire équitable. « Le salaire équitable est celui qui est conforme à l'équité, vertu dont le propre est de rétribuer spontanément et non par obligation de justice commutative. L'équité n'est pas purement gratuite comme la charité, mais elle suppose dans le donataire un titre imparfait, une convenance de proportion, qui demande en vertu de la rectitude naturelle, une rémunération correspondante. Si, par exemple, un ouvrier déjà engagé à Ja journée par un contrat de travail, travaille beaucoup plus et beaucoup mieux que les autres, lui donner un supplément de salaire n'est pas exigé par la stricte justice, mais est demandé par Y équité. » (1)
Comme cette équité est quelque chose de bien vague, il ne paraît pas très utile de créer une troisième catégorie de salaire et d'inventer un principe d'obligation qui tienne le milieu entre la justice et la charité.
7° Salaire individuel et salaire familial. — Le salaire individuel est celui pour la fixation duquel on n'envisage l'ouvrier que comme individu isolé. On se préoccupe seulement de lui assurer ce qui lui est nécessaire pour faire face à ses besoins personnels. On fait abstraction de la femme et des enfants qu'il peut avoir à sa charge. — Dans le salaire familial on considère l'ouvrier comme il est habituellement, à la tête d'une famille à laquelle par son travail il doit assurer le pain de chaque jour. Pour déterminer ce salaire on ne tient pas compte seulement des besoins de l'ouvrier, mais aussi des besoins des siens. Le salaire familial est
(!) P. Antoine; Cours iï Economie sociale, p. 591.
celui qui correspond aux exigences d'entretien d'une famille ouvrière.
On a conçu de bien des manières le salaire familial, et tous ceux qui ont disserté sur ce sujet sont loin de s'en faire la même idée. — Les uns sont pour un salaire familial relatif; — d'autres pour un salaire familial absolu; — d'autres enfin pour un salaire familial collectif.
(a) Les partisans du salaire familial relatif \ de tous les plus radicaux, prenant pour point de départ cette affirmation de l'Encyclique Rerum novarum, que «le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête,» veulent que chaque ouvrier reçoive un salaire capable de le faire vivre avec toute sa famille, à quelque taux que s'élèvent les besoins de cette famille et quel que soit le nombre des enfants. En sorte que, pour un même travail, l'ouvrier père de famille a droit à un plus fort salaire que le célibataire ; le père d'une nombreuse famille à un plus fort salaire que le père d'un ou deux enfants ; d'où le nom de salaire relatif.
(à) Les partisans du salaire familial absolu, ne tiennent pas compte du nombre des enfants et des besoins particuliers d'une famille. Ils ne prétendent même pas qu'un salaire plus considérable soit plus dû à l'homme marié et père de nombreux enfants qu'au célibataire qui fait le même travail. Ils affirment seulement que Luut bon ouvrier doit retirer de son travail une rémunération qui suffise à faire vivre une famille se trouvant dans des conditions ordinaires au point de vue du nombre, de la santé et des besoins. Le taux est le même pour tous ceux qui fournissent une même tâche. (c) Les tenants du salaire familial collectif ne pen- Bent pas que le salaire de l'ouvrier doive nécessairement être tel qu'il suffise à lui seul à subvenir aux besoins de toute une famille placée dans des conditions normales. Ils sont d'avis que ce sont les salaires réunis, le salaire collectif de tous les membres d'une famille qui doivent suffire aux besoins ordinaires, présents et futurs, de cette famille. Au travail du père ils joignent le travail de la mère et des enfants, — quand
la mère et les enfants peuvent travailler, — pour former le salaire familial.
8e Salaire courant et salaire naturel ou nécessaire ou normal. — Le salaire courant « est celui, dit Ricardo, que reçoit réellement l'ouvrier d'après les rapports de l'offre et de la demande, le travail étant cher quand les bras sont rares et à bon marché quand ils abondent (1). » Dans tout pays, pour un même métier et pour une même espèce de travail, il existe un taux déterminé de salaire ; c'est le prix courant du travail, le salaire courant. Ce taux n'est pas immuable, il monte ou il descend suivant les circonstances, il oscille entre le salaire maximum et le salaire minimum. Il varie suivant les pays et dans un même pays il diffère suivant les professions. Un manœuvre n'est pas payé comme un ouvrier, et un ouvrier maçon comme un ouvrier mécanicien ou orfèvre. — Le salaire naturel, appelé aussi par les économistes salaire nécessaire ou normal, n'est pas compris de la même façon par tout le monde. D'après les uns le salaire naturel doit se confondre avec le juste salaire et représenter ce qui, d'après le droit naturel revient à l'ouvrier pour son travail. D'après les autres, parmi lesquels il faut citer Smith, Ricardo, Malthus, Turgot, J. B. Say, Bastiat, Stuart Mill, H. George, le salaire naturel, c'est la somme rigoureusement indispensable à l'ouvrier pour vivre et se perpétuer dans sa condition sans accroissement ni diminution. — « En tout genre de travail, dit Turgot, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer la subsistance. (2) » Pour ces Economistes le salaire naturel se confond toujours avec le salaire minimum, ce qui n'est pas exact. (3)
(1) Lettres sur la liberté du commerce des grains, 1. 1, p. 185.
(2) Turgot : Réflexions, t I, p. 10.
(3) Lassale et la loi d'airain. C'est en partant de la théorie des Economistes de l'école de Smith sur le salaire naturel que le socialiste allemand Lassale en est arrivé à formuler ce qu'il a appelé la loi d'airain (das eherne Geeetz, das eiserne Lohngesetz) ; « nom sonore, dit M. Gide, et qui retentit dans tous les manifestes du parti