II. — Passé du salariat
Plusieurs prétendent que le salariat est d'origine relativement récente dans l'histoire économique, qu'il n'a réellement apparu qu'avec l'organisation capitaliste, et que ce n'est qu'après qu'a été brisé le vieux moule corporatif qu'il est pleinement entré en scène. — Il est vrai que c'est au xixe siècle que ce régime s'est surtout affirmé et développé, mais il est faux de dire que l'antiquité ne l'a à peu près pas connu et que le moyen âge Ta presque complètement ignoré.
1° Le salariat remonte très haut. 11 se perd dans la nuit des temps. Chez les peuples les plus anciens on le trouve établi. A côté des esclaves on voit des hommes libres, qui travaillent pour les autres et reçoivent un salaire comme rémunération de leurs services, c Le prix du mercenaire qui vous donne son travail, lit-on dans le Lévitique, ne demeurera pas chez vous jusqu'au matin » (1). L'existence de cette classe de travailleurs au milieu du peuple Juif est on ne peut plus explicitement affirmée dans le Deutéronome et le livre de Tobie (2). — Les écrits des auteurs grecs et latins nous montrent qu'elle existait pareillement à Athènes et à Rome. Elle n'y était pas excessivement nombreuse, le travail était fait en très grande partie par les esclaves ; mais à côté de ce travail servile, il y avait aussi un travail libre exécuté par des hommes libres pauvres qui louaient leurs bras à des riches, en échange d'un certain prix en argent ou en nature et qui par conséquent entraient à peu près dans la catégorie des salariés (3).
(t) Lévétique, XIX, 13.
(2) Deutéronome XXIV 14-15 ; — Tobie IV. 15.
(3) Cf. Levavasseur : Histoire des classes ouvrières France.
2° Le salariat a acquxs son grand développement a" xixe siècle. Il ne lui était pas possible de se développa durant tout le temps où existèrent l'esclavage et le servage, pendant cette longue période qui comprend non seulement les siècles primitifs, mais l'antiquité entière et se prolonge jusque dans le moyen âge. Alors règne la forme d'organisation industrielle que l'Ecole historique a appelée « X économie de famille ». La famille se suffit à peu près à elle-même ; elle ne consomme guère que ce qu'elle produit, et elle ne produit à peu près que ce qu'elle consomme. L'échange et la division du travail n'existent encore qu'à l'état embryonnaire. Le riche propriétaire romain avec son armée d'esclaves faisant tous les métiers, et le puissant baron féodal avec ses serfs nombreux avaient besoin tout au plus de quelques travailleurs surnuméraires, pour compléter leur personnel esclave ou domestique et se procurer tout ce qui leur était nécessaire.
Le régime corporatif qui a succédé au régime de famille ne se prêtait pas beaucoup plus que lui au développement du salariat. Avec cette organisation les métiers sont séparés. Les ouvriers d'un même métier sont unis entr'eux par une sorte d'association d'aide et de défense mutuelles. Ils se divisent bien en compagnons et en maîtres ; mais le compagnonnage et la maîtrise ne représentent pas deux classes sociales différentes, comme le salariat et le patronat actuels. C'était deux étapes successives de l'existence professionnelle. Sans doute les compagnons étaient payés par les maîtres,, cependant ils n'étaient nullement vis-à-vis d'eux dans les rapports de salarié à entrepreneur. Leur salaire et leur travail étaient réglés par les statuts de la Corporation et non par des conventions arrêtées entr'eux et les maîtres. Notre contrat de louage de service n'existait pas dans les Corps de métier, ou n'existait qu'à l'état d'exception. La Corporation était une vraie famille ouvrière dans laquelle l'antagonisme d'intérêts n'enfantait point ces divisions profondes qui partagent en deux camps ennemis notre monde de la production.
Quand, à la fin du moyen âge, de nouvelles routes et
de nouveaux débouchés s'ouvrent au commerce, le marché, de purement local qu'il était resté, devient national et même mondial. Pour faire face à ses besoins les petits ateliers et les petits métiers du régime corporatif ne suffisent plus. La grande industrie fait son apparition et avec elle les grandes usines, les grandes manufactures, les grands entrepôts. Les gros capitaux entrent en scène. Avec ces premiers manufacturiers et capitalistes commence à se dessiner le type du patron. Dès l'origine il se distingue essentiellement du maître des Corps de métier. 11 évolue en dehors de la Corporation dont les cadres ne sont pas assez larges pour lui et il ne tarde pas à se poser en rival et en concurrent de la production corporative. Il se munit d'un outillage plus perfectionné, il s'applique à la grande production et trouve une foule d'ouvriers qui, lassés de la Corporation à cause des abus qui s'y sont glissés, ne demandent pas mieux que de secouer le joug des anciennes jurandes et de traiter directement avec qui désirera leurs services. Dès lors leCapital et le Travail vont marcher séparés. Le salarié moderne existe à côté du cornpagnon de jadis, et le patron à côté du maître, jusqu'au moment où les édits de Turgot portent au régime du moyen âge le coup suprême de la mort. « Désormais les ouvriers furent libres en efiet, libres de vendre leur travail au prix fixé par la loi de l'offre et de la demande Bur le marché, libres de le refuser, libres de s'en aller quand bon leur semblait. Et les patrons aussi naturellement furent libres, sous les mêmes conditions de les payer au prix minimum auquel ils pourraient se les procurer, hommes, femmes, enfants, et de les congédier à leur gré. Le contrat de salaire fut désormais un contrat aussi libre qu'un contrat de vente — même beaucoup plus simplifié, car la loi ne daigna pas s'en occuper — et la main d'œuvre devint une marchandise dont la valeur fut réglée par les mêmes lois qu'une marchandise quelconque. Alors le salariat fut véritablement constitué (1) ».
(1) Gide : Principes d'économie politique : p. q. 454, 455.