‹ Le Salavès: Étude monographique du canton de SauveChapitre 23 sur 78 · L'IMMIGRATION · texte numérisé non relu

L'IMMIGRATION

Elle paraît très ancienne ; un rapport adressé à l'intendant Balainvilliers (1) signale déjà à la fin de l'Ancien régime l'immigration vers les Basses-Cévennes des habitants des Massifs de l’Aigoual et du Causse, par suite des récoltes précaires et des impôts et droits seigneuriaux exorbitants. Les immigrants arrivent aussi de plus loin ; le même rapport signale que des Rouerguoïis et des Auvergnats viennent travailler en hiver dans la région et souvent s’y fixent définitivement par suite du manque de main-d'œuvre occasionné par le développement de la fabrique de bas de soie et de coton. SAUVE 5e trouve sur la route d'étapes de Brest à Toulon, par RODEZ qui draine vers le Bas-Languedoc les émigrants du Rouergue et de l'Auvergne. ,

Cette immigration se poursuit au début du 19° siècle et on note de 1821 à 1831 un accroissement très rapide de la population (près de 700 habitants) dû pour les 2/3 à l'arrivée massive de nouveaux individus. Aux immigrants traditionnels s'ajoutent des ouvriers Nimois de la soie qui quittent NIMES pour s'établir dans les villages voisins où ils espèrent trouver de meilleures conditions de vie (Rivière, Statistique du Gard, TITI). Ils entrent avec leurs familles pour une bonne part dans les 260 habitants nouveaux de la ville de SAU- VE. Il ne faut pourtant pas exagérer l'importance du chiffre des immigrants pendant cette décade par rapport aux décades suivantes ; ce mouvement continuera tout au long du 19"° siècle, mais il sera compensé et même complètement annihilé par le fort courant d'émigration qui prendra naissance à partir de 1831.

Quels sont les caractères de l’immigration dans la première moltlé du dix-neuvième siècle ?

Bien que les documents nous fassent en général défaut, on peut découvrir une certaine complexité à ce mouvement de population. Les arrivants sont d'origines diverses et l'immigration revêt essentiellement un caractère temporaire. |

La plupart des nouveaux venus sont soit des valets de ferme loués à l’année, soit des bergers qui descendent pour hiverner dans les mas du canton. Beaucoup sont natifs de la Lozère et de l'Ardèche. Il peut arriver qu'ils se fixent en épousant la fille d’un journalier ou d’un petit cultivateur, mais ils n'accèdent qu'exceptionnellement à la propriété. Ils représentent dans l'Est du canton le seul élément catholique de la population.

(1) A.DH. Série C 47

.. La Lozère fournit aussi une faible émigration féminine ; les arrivantes sont des filles de ferme qui sont employées dans les mas, ou des bonnes qui sont placées chez les riches propriétaires terriens. D'autres, venues pour des travaux saisonniers, se sont mariées avec des habitants du canton et se sont établies définitivement.

D'autres émigrants sont originaires des Causses du Gard et de l'Aveyron. Ils s’établissent tantôt comme ouvriers agricoles, tantôt comme artisans. La ville d'Alzon à l'extrémité Ouest du Gard fournit. notamment des cordonniers.

Il n'y a donc pas de courants cohérents jusqu'en 1850, L'immigration se présente comme temporaire et sporadique ; elle n’est vraiment importante qu'au cours de la décade 1820-1830. ;

Elle semble complètement tarie à partir de 1850 pour une vingtaine d'années. Maïs après 1870, un nouveau courant prend naissance avec SAUVE comme réceptacle, ce mouvement ira en s’amplifiant pour déferler sur tout le canton lors de la reconstitution du vignoble. Il ne cessera qu'avec la guerre de 1914-1918.

Caractères de l’immigration entre 1870 et 1914. - Le mouvement s’amorce à SAUVE vers 1875. En 5 ans, SAUVE va enregistrer un excédent d'immigration de plus de 100 habitants et cela précisément au moment où le restant du canton, victime du phylloxéra perd 270 individus. On pourrait penser qu'une partie de ces derniers ont quitté leur village pour le chef-lieu de canton, dont la prospérité favorisée par la renaissance de la bonneterie et le succès du commerce des cerises, contraste avec le marasme des pays environnants. Or, il n’en est rien, il n'y a jamais eu à proprement parler de déplacements de population à l’intérieur même du canton.

Tandis que l’immmigration se tarit à SAUVE dès 1885, elle prend de plus en plus d'importance à partir de cette date dans les autres communes du canton où elle va se poursuivre jusqu’en 1906 et même jusqu’en 1914 pour certaines communes. En trente ans, cette partie du canton va recevoir un supplément de 250 habitants.

Cet afflux de population est provoqué par la reconstitution du vignoble qui exige une main-d'œuvre importante. Le nouveau courant d’immigrants offre un caractère continu et homogène et se poursuit régulièrement pour passer par un maximum aux environs de 1901 et décroît ensuite peu à peu jusqu’en 1914.

Le processus de fixation est assez simple et se présente généralement sous le même aspect. Le jeune montagnard vient se louer un an comme valet dans la plaine, soit chez un « masier » qui plante ses terres en vigne avec une véritable armée de domestiques, soit chez un propriétaire villageois qui l'héberge à sa table. En 1901, on recense plus de 150 domestiques dont 110 dans lés mas et 40 dans les agglomérations. Ce sont eux qui constituent le noyau d’immigrants. A la fin de leur contrat, ils se louent à nouveau pour un an et ainsi jusqu'au service militaire. Au retour de l’armée, celui qui n'a pas été tenté par l'attrait de la ville, revient comme domestique et se fixe définitivement soit en épousant une fille du canton, soit

une fille de son village natal avec qui il vient s'établir dans le village où il a déjà travaillé. Il est placé alors comme « paire » et pour peu qu’il soit travailleur el économe ou qu'il réalise un héritage, il acquiert une maison du vieux quartier et quelques pièces de terre qui le rivent pour toujours à son village d'adoption.

Plus du tiers des domestiques sont à cette époque originaires de la Lozère et c'est ce département qui constitue le réservoir démographique où puise le canton de SAUVE. On peut même fort bien délimiter la région d'où ils sont partis car les listes du recensement de 1906 nous donnent le lieu de naissance de tous les habitants. On est surpris, au premier abord, de constater qu'ils proviennent en grande partie de la même région de la basse Lozère. On peut très bien localiser cette zone qui comprend tous les villages de la haute vallée du Tarn, en amont des gorges touristiques depuis Sainte-Enimie jusqu'à Cocurès.

L'examen du réseau routier nous explique ce mouvement de population. C’est à FLORAC qu'aboutissent les routes longeant la haute vallée du Tarn et c'est de FLORAC que part la grand’route qui conduit aux riches plaines agricoles du Gard. FLORAC est sur le passage de la Nationale 107 de NIMES à St-FLOUR qui a toujours été le trait d'union de l'Auvergne et du bas-Gard. A partir de FLORAC, cette rou- ‘te suit la haute vallée du Tarnon puis rejoint St-JEAN-DU-GARD par deux tronçons différents, dont l’un emprunte la Vallée Française et l'autre la vallée du Gardon de St-JEAN. De St-JEAN-DU-GARD, la route dévale jusqu’à Anduze où elle débouche dans la plaine. C’est par là qu'arrrivent les émigrants de la région de FLORAC qui vont s’embaucher aux premiers villages qu'ils rencontreront.

La nationale 107 draine vers notre canton non seulement les habitants de la haute vallée du Tarn, mais aussi les habitants des villages dont elle traverse soit l’agglomération, soit le territoire dans son parcours entre FLORAC et St-JEAN-DU-GARD. C'est ainsi que dans la région de SAUVE on rencontre des originaires de Vébron, commune située sur le tronçon empruntant la vallée du Gardon de St-Jean et des originaires du Pompidou, de Molezon, de St-Martinde-Lansuscle, de Ste-Croix et de Moissac, villages de la Vallée Française, sur l’autre tronçon.

Les habitudes ainsi créées subsistèrent même lorsque l’immigration temporaire s'effectua par rail après la construction du chemin de fer à voie étroite de Florac à Sainte-Cécile-d'Andorge qui détourna par Alès le courant des travailleurs saisonniers. Les piocheurs de vignes d'Ispagnac continuèrent à se rendre en groupe à Canaules et à se rassembler devant le Poids Public où les propriétaires du village et ceux des communes voisines avaient coutume de venir les embaucher à leur arrivée.

Depuis très longtemps, en effet, des liens existaient entre notre région et celle de FLORAC (2) qui fournissait les suppléments de!

(2) Au Moyen-Age, les prieurés de St-Germain-de-Calberte et de St-Etienne-Vallée- Française étaient sous la dépendance du monastère bénédictin de Sauve.

main-d'œuvre au moment des gros travaux (vers à soie, moissons et, plus récemment, vendanges). Les Lozériens qui ont eu connaissance de la vie moins rude de nos villages n'hésiteront pas à s'y fixer us le développement du vignoble leur en aura donné la possibiité. |

Chaque commune possède sa petite colonie de Lozériens, souvent natifs du même village ou de villages voisins. En 1906, à CA- NAULES et St-NAZAIRE-DES-GARDIES il y a 36 individus originaires des communes limitrophes de BEDOUES, BONDONS et IS- PAGNAC, dont 22 pour cette dernière seulement. A DURFORT, ce sont les originaires de St-ENIMIE qui dominent parmi les immigrants. Les ménages déjà établis attirent d'autres ménages, parents et amis qui viennent s'installer après avoir réalisé leurs biens. En même temps, les petits artisans lozériens suivent leur clientèle et se fixent dans les mêmes villages. $Sabotiers, cordonniers, bourreliers, charrons, menuisiers participent à l'exode.

Les émigrants de la région, de FLORAC sont d'autant plus attirés vers notre région qu'ils pratiquent la culture de la vigne depuis des temps immémoriaux sur les terrasses alluviales de la haute vallée du Tarn (3). Ils seront aptes à assimiler rapidement les techniques nécessitées par la culture à grand rendement.

Ils se fondront d'autant plus rapidement avec la population du canton qu'ils sont pour la plupart de religion protestante. Au bout d'une génération, ils auront complètement acquis les mœurs, les. manières de vivre et la mentalité des autochtones. Seules, leurs aptitudes physiques se révèlent souvent déficientes à la deuxième généralion ; il semble que le changement de milieu favorise la réapparition des tares héréditaires dont est affligée la race lozérienne. Nombreux sont les enfants de ménages d’émigrants qui sont atteints soit de maladie mentale, soit de tuberculose. Le seul remède paraît être le mariage mixte ; les risques d’hérédité sont fortement atténués par le fait qu'un seul des conjoints soit d’une race prédisposée.

Cette immigration se poursuivra jusqu’en 1914, époque à laquelle le réservoir démographique de la Basse-Lozère paraît complètement tari.

Dans la même période arrivent quelques immigrants des Cévennes gardoises et notamment du canton de Lasalle. Pourtant, leur nombre est dérisoire par rapport au chiffre total des populations qui ont abandonné ces régions. Il semble que les émigrants cévenols soient attirés par des terres plus lointaines et ne se fixent point dans des contrées trop voisines des leurs.

On remarque également à SAUVE, en 1906, des immigrants de la garrigue Uzégeoise et en particulier de la région de LUSSAN. Leur présence dans notre canton est difficilement explicable.

(3) Voir Paul MARRES : Les Grands Causses

Après la guerre de 1914-18, l'immigration reprendra mais avec des caractères différents. Elle sera localisée seulement dans la partie Est du canton que le vignoble a rendue prospère. Les arrivants proviennent d’autres régions et présentent des tempéraments de plus en plus opposés à ceux des populations locales.

Les caractéristiques de l’immigration depuis 1919 et les problèmes qu’elle pose. —

L'époque des domestiques à vécu. De 150 qu'il était en 1901, leur nombre passe à 70 en 1931 et descend à 50 en 1946. Ce phénomène est dû non seulement à une diminution de la main-d'œuvre agricole, mais aussi à une modification de la structure sociale. L'épouse du cultivateur à qui la vigne a donné une certaine aisance ne veut plus nourrir à sa table un « gavot » aux allures rustiques. Les domestiques sont peu à peu remplacés par des ouvriers agricoles payés au mois qu'on installe dans la vieille maison familiale que le propriétaire a abandonnée pour la demeure qu'il a fait bâtir dans le quartier neuf, en général au long de la grand'route. L'ouvrier agricole vient s'établir avec sa famille et cet apport de popuation maintient à un niveau à peu près constant le chiffre d’'habitants des communes de CANAULES et de SAVIGNARGUES.

Ces ménages d'immigrants changent fréquemment de propriétaire et se déplacent d'une commune à l'autre. Ils ne se fixent qu'assez rarement, lorsqu'ils prennent une propriété en fermage pour un bail assez long.

Ils sont originaires pour près de la moitié de la Lozère, mais ce n’est plus la même région qu'avant 1914 qui fournit les nouveaux arrivants. Ils proviennent de la haute-Lozère, en particulier des villâges de la région du BLEYMARD et de CHATEAUNEUF-de- RANDON. Leur venue pose de nombreux problèmes : ils arrivent directement d'un pays très arriéré dans une région déjà évoluée avec laquelle ils n'ont jamais eu de contacts antérieurs. Ils se trouvent brusquement face à face avec des habitudes et des modes de vie qui leur sont tout à fait inconnus. Il leur faut une longue période d'adaptation avant de pouvoir être utilisés avec efficience dans l'agriculture. Profondément catholiques, ils vivent en marge du restant de la population ; seule la désaffection des pratiques religieuses provoquée par l'absence d'église catholique dans les six communes de l'Est du canton hâte quelque peu leur assimilation. Néanmoins, ils conservent longtemps leurs coûtumes ; aux élections leurs Voix sont les seules que recueillent les candidats réactionnaires dans cette partie du canton.

Ils ne possèdent en général aucun bien et il leur est quasi impossible d'accéder à la propriété. Pour ma part, je n’en connais aucun exemple. Ils paraissent voués à constituer le noyau du pro- Ana agricole avec les nouveaux immigrants de nationalité étrangère.

On assiste, en effet, depuis 1920, à une arrivée de plus en plus importante d'éléments italiens et espagnols, dans tout le canton.

De 10 en 1906, le nombre total d'étrangers passe à 129 en 1931 ; en 1946, il n’est que de 86, mais cette diminution résulte simplement du jeu des naturalisations el de l’acquisition de la nationalité française par mariage. D'ailleurs, l'immigration étrangère qui avait été interrompue pendant la dernière guerre reprend en 1946, après le départ des P.G. allemands dans les communes viticoles qui manquent de main-d'œuvre, À CANAULES, en 1950, on dénombre 17 étrangers, alors qu'il n'y en avait qu’un seul en 1946.

Italiens et Espagnols sont en général des cultivateurs des régions pauvres des deux péninsules. Ils arrivent très rarement directement de leur pays.

Leur séjour dans le canton n’est qu'une étape dans leurs déplacements perpétuels à la recherche d’une terre plus hospitalière. C'est naturellement dans les mas où la population est la plus mobile qu'ils seront les plus nombreux. En 1931, ils représentent 10 % de la population éparse et seulement 3,5 % de la population agglomérée. Ils sont placés soit comme domestiques, s'ils sont célibataires, soit Somme journaliers, s'ils sont mariés. D’autres se consacrent à des travaux forestiers dans la région pré-cévennique. Les seuls qui paraissent définitivement fixés dans le canton sont des commerçants ou des artisans installés à SAUVE et à DURFORT depuis une trentaine d'années.

On note depuis 1920, un certain nombre d'immigrants des Cévennes gardoises. Ils paraissent être arrivés plus nombreux qu’à la dernière période. Ils sont souvent fermiers ou métayers. Certains même ont acquis des mas qu'ils exploitent avec succès.

Enfin, le nombre d'habitants originaires de divers endroits du Gard ou d’autres départements, sans qu’on puisse déceler un lien quelconque, s’est accru depuis 1906. C’est le résultat du brassage de population qu'a entrainé le développement des transports au XX siècle. Tout au plus peut-on noter une certaine proportion d'individus arrivant du bassin houiller d'ALES-La GRAND'COMBE: ce sont des paysans que la mine a attirés mais qui n’ont pu s’accoutumer à ce genre de travail et sont revenus à l’agriculture.

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