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L'EQUILIBRE AGRICOLE SOUS L'ANCIEN REGIME

Que de contrastes et de variations dans les activités agricoles de notre région depuis le Moyen-Age !

De très bonne heure nous voyons les systèmes de culture prendre des voies divergentes qui semblent fonction des densités de peuplement. Dès les treizième ou quatorzième siècles, une mise en valeur intensive caractérise le terroir exploitable de SAUVE qui doit nourrir une nombreuse population d'artisans et de marchands. Par contre, dans la plaine du Bay, la culture extensive avec assolement biennal, rentre dans le cadre de l’agronomie méditerranéenne.

Une excellente indication sur les activités agricoles à la fin du treizième siècle, nous est fournie par l'enquête de 1292 consécutive à l'échange de Montpelliéret contre la baylivie de Sauve (1). La proportion des diverses redevances en nature versées aux officiers royaux nous permet de faire le point des cultures dominantes du Salavès à cette époque où, partout ailleurs, on est conduit à faire de pures suppositions.

Comme il fallait s'y attendre, ce sont les cultures vivrières qui occupent une place primordiale. Les céréales représentent en valeur près de 80 % des censives en nature, les produits d'élevage 12 %, le vin 6 % et les légumes secs 2 % seulement.

Il est curieux d'examiner la répartition de ces différentes productions par catégorie. Sur les 900 setiers de céréales que les habitants du Salavès versent annuellement aux officiers royaux, on dénombre 400 setiers de mescle, c'est-à-dire d'un mélange de blé et d'orge dont la culture constituait ‘une sorte d'assurance contre les intempéries, et dont la farine entrait telle quelle dans la fabrication du pain consommé à cette époque. L’avoine vient au second rang des redevances

(1) Voir DURAND - Bulletin communal de l'art chrétien NIMES T. IV P. 1292.

avec 265 setiers et dépasse de loin le froment (142 setiers) et le seigle (73 setiers) cultivé sur les contreforts des Cévennes. L’orge et le millet, qui entrent chacun pour 30 setiers dans le total des censives en nature, ne paraissent occuper qu'une place insignifiante.

Les produits d'élevage que l'on doit livrer chaque année se composent de 40 moutons, 22 pores et 40 poules. Leur valeur totale comparée à celle des céréales nous montre que l'élevage ne constitue qu'une ressource d'appoint. Le mouton est surtout une réserve de matière première pour l’industrie lainière qui commence à se développer, tandis que le cochon est la seule nourriture carnée dont la pauvreté générale permette la consommation.

Mais rapidement, le terroir de SAUVE va se singulariser du restant de la contrée sous la pression d'une population en pleine croissance qui va briser le cadre de l'économie agraire méditerranéenne.

Dès le début du seizième siècle, les formes traditionnelles d’élevage paraissent avoir disparu et le droit de parcours semble exclu des devois communaux. Les archives notariales de 1502 (2) nous apprennent que les pâturages communaux étaient arrentés chaque année à un herbagier qui les divisait en lots qu’il sous-louait à des éleveurs de SAUVE ou des environs. Ainsi, en 1502, nous voyons François Recolin, cordonnier et « herbolarius » passer un affrêt à Claude BOISSIER, de CEYRAC, pour les herbes du bois de Coutach, moyennant ? livres et 12 fromages dits « caselas ». Il passe un autre affrêt à André AUSSEL, du mas de Bagnères (Conqueyrac) pour toutes les esplèches du Puech Cogul et du Bosc de Ranc moyennant 2 livres 5 sols et 12 « caselas ». Ce dernier contrat nous montre que, déjà à cette époque, le droit d’esplèche n'est plus en usage à SAUVE; il donnait aux indigents la faculté de faire leur provision de bois de chauffage dans ces devois et d’y faire pacager leur bétail en été, lorsqu'ils étaient trop pauvres pour le faire transhumer. La disparition de ce droit semble résulter non pas d’une usurpation de la-communauté, mais plutôt d'une déchéance. Les habitants avaient complètement cessé d'élever quelques bêtes dont le rapport éventuel ne pouvait compenser la nécessité de se procurer des ressources immédiatement réalisables.

Cette désaffection pour l'élevage correspond d'ailleurs à la rupture de l'équilibre agricole traditionnel. On assiste très tôt à une appropriation progressive des « essarts », dès que la garrigue jurassique à été défrichée. Les habitants affirmèrent leur occupation du sol en clôturant leurs tênements par de larges murs élevés avec les pierres sèches qui provenaient de l'épierrement. Au fur et à mesure du surpeuplement, la zone des damiers va mordre sur la forêt communale de SAUVE sans que les autorités n'aient paru s’émouvoir de cette usurpation. Des hectares entiers de garrigue furent ainsi mis en valeur par des artisans qui cherchaient là ‘le complément de ressources indispensable à leur subsistance.

Au prix d'un labeur opiniâtre, les yeuses furent déracinés, les roches attaquées à la masse pour utiliser au maximum la merveilleu-

(2) A.D. G. Série E. 1001 Antoine de CLARIS, Notaire.

se fertilité de la « terra rossa » et les possibilités exceptionnelles offertes par le micro-climat des dolines. Sur tout le plateau qui domine SAUVE, se constitua un verger où vignes et olivettes se mélaient à de nombreuses espèces d'arbres fruitiers : pêchers, figuiers cerisiers, grenadiers. Chaque pouce de terrain disponible entre les plants fut l’objet d'un jardinage minutieux, pour tirer le maximum ns surface utile fort exiguë par rapport à la densité de la populaion.

La communauté qui, au début, paraît ne pas s'être inquiétée de ces empiètements sur ses biens, prendra conscience assez tard de cette atteinte à son patrimoine, non pas pour essayer de revenir sur les usurpations déjà fort anciennes, mais pour réglementer les nouvelles appropriations et en tirer un revenu. Ainsi en 1665, nous voyons l’Assemblée des habitants de SAUVE demander à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, l'autorisation de vendre quatre pâtus au quartier du Bardot et des Castels, à proximité ‘ de SAUVE (3).

«.… La communauté se trouvant comme dans une espèce de misère à cause des grandes charges qu'elle est obligée de payer annuellement, il est important pour elle. en acquittant ses dettes passées, de ‘recouvrir « le couretage » (4) qui se trouve engagé depuis longtemps à Noble Jean de Bilanges, sieur de Falguière... »

Pour obtenir les sommes nécessaires, l’assemblée propose une opération où tout le monde trouvera son compte : « quatre pâtus communaux encastrés (au milieu de champs clos appartenant à des particuliers) seront vendus aux enchères publiques et aliénés à perpétuité « comme inutiles à la communauté car quelques habitants n'y font que semer quelque peu de blé, tandis qu’on peut les réduire en vignes, olivettes et y planter pêchers et autres arbres portant fruits et, par ce moyen, bonifier cet endroit et le rendre aussi fertile que les cantons y joignant... »

Cette délibération met l'accent sur la nécessité d’une appropriation individuelle pour que se réalise une exploitation rationnelle. Les habitants n'avaient entrepris le travail de longue haleine que représente la mise en valeur de la garrigue seulement parce qu'ils avaient la certitude d’avoir la jouissance exclusive des enclos par eux défrichés.

Dans les quartiers de garrigue éloignés de la ville qui étaient restés propriété collective, la culture revêtait un caractère essentiellement temporaire. Les habitants les plus misérables avaient coutume d'y faire du blé pour accroitre leurs maigres ressources. Malgré la fertilité de la « terra rossa » les rendements étaient très faibles car les procédés de culture étaient rudimentaires et l’assolement n’y était jamais pratiqué. Chaque année ces sols portaient une récolte de blé dépassant rarement le triple de la semence, en dépit des soins minutieux dont elle était l’objet. (Certains cultivateurs allaient jus-

(3) A.D.H. B.39 F. 1016 v. ler mars 1665 (4) Droit sur les marchés.

qu'à arracher au printemps les mauvaises herbes qui sont légion dans ces essarts (5).

Les années de mévente dans le textile, coincidaient avec une extension de ces champs provisoires, mais les cantons marginaux étaient délaissés lorsque les bras étaient occupés au maximum par l'industrie. Ces communaux changeaient fréquemment de mains et étaient eultivés alternativement par différents travailleurs qui les exploitaient, les abandonnaient ou les reprenaient au gré, semblet-il, de leurs besoins immédiats. Ils sé les transmettaient les uns aux autres comme en témoigne cette déposition d'Henri Liron, fils d'un travailleur de terre, accusé d’avoir participé à l'assemblée protestante du Dimanche 6 octobre 1754. Pour sa défense, il invoque être allé, ce dimanche matin « sur la montagne de Coutach dans le bois commun de la communauté où les habitants ont ie droit de faire du blé, afin d’y voir les endroits propres à y travailler pour en semer, entre autres quelques-uns que le nommé André, dit Canard, avait semé l’année dernière et avait dit lui abandonner ». (6)

Mais il ne faudrait pas penser que SAUVE était entouré de z0nes de cultures homogènes. Certains champs clos sont situés au milieu de la forêt de Coutach, à une distance de plusieurs kilomètres. Lors du précédent procès, on relève quelques dépositions qui montrent que les appropriations individuelles ne sont pas limitées aux environs immédiats de SAUVE. On peut citer, celle de Jean ALIER, muletier, qui déclare posséder « une pièce mêlée de vignes, champs et bois, au milieu de laquelle se trouve un mazet où il enferme les herbes qu'il peut ramasser pour nourrir sa mule : l’'enclos, situé dans le quartier de Baume-Vaissel, est muré en pierres sèches... ». Jean DURAND dépose qu'il possède lui aussi « une pièce avec mazet vigne, olivettes, bois et ruches à miel, clos de murs à pierre sèche, au quartier des Baurès... »

A la fin de l'ancien régime, tout le plateau qui s'étale à l'Est de SAUVE est l'objet d'une exploitation intensive qui ne manque pas d'émerveiller les visiteurs illustres parcourant la contrée « Le naturaliste GENSANNE est le premier à décrire le verger luxuriant que les Sauvains ont conquis sur la garrigue jurassique : « Rien ne représente mieux un tremblement de terre que les environs de SAUVE. Au premier coup d'œil, on ne soupçonnerait pas ce pays habitable et encore moins susceptible de la moindre culture ; il produit cependant les meilleurs fruits de la province. Ces tas de roches laissent entre elles de petits intervalles fort profonds dont les habitants ont su profiter. Tous ces vides sont plantés en arbres fruitiers de toute espèce qui se trouvent là à l'abri des vents et des grandes chaleurs...»

Arthur YOUNG qui visite la France à .la veille de la Révolution, s'enthousiasme devant l'œuvre des habitants de SAUVE. « En quit-

(5) Voir A.D.H. Série C. 167 (2) 1688 Poursuites contre Marcellin Asfourtit. (6) Voir A.D.H. Série C. 237 (2) 1754 Assemblée Protestante de Coutach. (7) GENSANNE - Histoire Naturelle du Languedoc 1776 Tome 1, P. 240

tant SAUVE, je fus frappé de voir une immense étendue de terrain qui n’était en apparence que rochers, enclose et plantée avec la plus industrieuse attention. Chaque habitant possède un olivier, un mürier un amandier ou un pêcher et des vignes éparses au milieu d'eux, de sorte que le terrain est couvert du mélange le plus bizarre de ces plants et de rochers enchevêtrés » (8)

Le préfet impérial, Jean Baptiste DUBOIS, insiste lui aussi sur le contraste entre l'hostilité apparente de la nature et l’exubérance des cultures : « La rivière divise SAUVE en deux parties extrêmement différentes et par la culture et par le produit. La partie supérieure m'a offert un spectacle nouveau pour moi et qu'on ne retrouve point ailleurs. J'ai éprouvé d’abord un sentiment pénible, je ne voyais qu'une montagne aride, toute couverte de rochers bizarrement parsemés à sa surface et qui me présentait l’image d’une terre frappée de stérilité. Mais en observant de plus près, quel n’a pas'été mon étonnement lorsque j'ai découvert dans les fentes de ces rochers, dans les intervalles sinueux qui les séparent, sur des précipices que la main de l’homme a comblés ou rétrécis, des arbres superbes couverts de fruits d’un goût délicieux. Les différentes espèces de cerisiers, de figuiers, de grenadiers, la vigne, l'olivier végètent parmi ces rochers avec une vigueur qui tient du prodige. » (9)

Cette exploitation intensive apparaît comme un fait assez rare sous l'Ancien Régime pour exciter la curiosité de tous les érudits qui visitent SAUVE. Seule, la nécessité de se procurer les ressources indispensables à assurer la subsistance de plus de trois mille habitants peut expliquer la farouche obstination avec laquelle les Sauvains avaient transformé le causse en un magnifique verger. Pour pallier aux déficiences de la production céréalière limitée à la vallée du Vidourle et à son mince ruban de terrain limoneux, les habitants avaient été obligés de chercher un complément dans la culture fruitière. La réussite de toutes les espèces arbustives au creux des dolines devait amener leur multiplication, mais sans que les habitants essayent d'en tirer un profit spéculatif. La satisfaction des besoins locaux demeura le mobile essentiel de cette mise en valeur.

Les olivettes qui s'étendaient jusque sur le flanc occidental de Coutach, suffisaient à peine à la consommation ; on évaluait à la fin de l’Ancien Régime la production moyenne de SAUVE à 1.000 décalitres (10) soit environ trois litres d'huile par habitant à une époque où l'olivier est la source essentielle de matières grasses. Les vignes éparses à travers la garrigue donnaient un vin de mauvaise qualité, consommé sur place ; J. B. DUBOIS estime la production annuelle à 1.200 tonneaux, soit un peu plus de 4.000 hectolitres. Toutes les autres productions fruitières étaient également destinées au marché local, car la lenteur des moyens de transport interdisait des expéditions à grande distance. On voit pourtant, au cours du 19° siècle,

(8) Arthur YOUNG. Voyage en France 1787. Itinéraire de NIMES à St-HIPPOLY- TE-DU-FORT.

(9) J.B. DUBOIS. Mémoire sur la situation, l'Industrie et le Commerce de la ville de SAUVE 180!

(10) Voir A.D.G. 50 MI0 Statistique du Gard. 1811 feuillets (SAUVE)

se développer le commerce des figues sèches où les producteurs sauvains vont se tailler une réputation de qualité et de finesse. J. B. DU- BOIS nous rapporte que l’on faisait régulièrement tous les ans, plusieurs envois pour la table de Louis XV (11). Les figues cueillies en pleine mâturité étaient enfilées une à une sur des rameaux épineux que l'on exposait au soleil. Les fruits séchés étaient expédiés vers les grandes villes où seule la clientèle fortunée pouvait acheter très cher un produit qui constituait à l’époque un véritable luxe.

A cette seule exception près, tous les cultivateurs se consacraient à l'approvisionnement local. La plaine du Vidourle était, elle aussi, l'objet d'une culture intensive destinée à alimenter en grains l’abondante population sauvaine. D’après J.-B. DUBOIS, on retrouvait dans cette portion du terroir le même amour du travail et la même opi-, niâtreté que dans la garrigue ; mais On y était arrivé à un résultat diamétralement opposé. La cherté et la rareté des grains’ avaient conduit les Sauvains à y faire du blé et toujours du blé, sans jamais laisser de repos aux terres par la jachère ou l'assolement. Les rendements allaient sans cesse en décroissant car le manque de fumier ne permettait pas de régénérer des sols moins riches en principes fertilisants que la « terra rossa » des dolines.

Cependant, les cultivateurs, pressés par une demande aiguë, ne pouvaient se résoudre à abandonner, même temporairement, une source de profits faciles. Avec la baisse des rendements qui résultat de ce système de culture, la production céréalière demeura toujours inférieure aux besoins locaux, et les habitants furent placés dans des situations critiques lorsqu'il leur fut impossible de s'approvisionner à l'extérieur. En 1789, la récolte fut achetée sur les gerbiers par des spéculateurs qui payèrent jusqu'à 51 livres la salmée de blé. Le 11 Août 1789, à SAUVE même, éclata une émeute contre les accapareurs au cours de laquelle un boulanger et un négociant nommé GENO- LHAC, coururent les plus graves dangers.

La vaste plaine de Bay, avec ses prés, ses friches, ses « harmas» devait alors apparaître comme un désert au voyageur qui venait de traverser le terroir de SAUVE où chaque pan de terrain cultivable portait l'empreinte de l'homme. Pourtant, les habitants du Salavès ne paraissent pas avoir été dotés d’une opiniâtreté et d'une ardeur au travail moins constantes que celles des habitants de leur cheflieu. Cette carence apparente dans la mise en valeur des sols n’est que la conséquence de leur fidélité à l'agronomie traditionnelle de nos régions. Les paysans de la plaine du Bay ne cherchèrent jamais à s'évader du système de culture extensive dont la jachère bi-annuelle était la caractéristique essentielle.

L'histoire économique des contrées méridionales repose sur la recherche d'un équilibre entre l'élevage et les cultures vivrières. Le problème qui se posait à tous les agriculteurs était de trouver un juste milieu entre le terroir réservé aux céréales et le terroir desti-

(11) J. B. DUBOIS - Ouvrage cité.

né à fournir la nourriture du cheptel nécessaire aux labours et à l'engrais des terres à blé. Une trop grande extension des cultures vivrières risquait de se traduire par une chute brutale des rendements provoquée par le manque de fumure et d'animaux de trait. A l'opposé, une trop grande place laissée à l'élevage signifiait automatiquement la disette de céréales à l'époque de la soudure.

Une étude des anciens. compois el des archives communales du Salavès permet de mettre l'accent sur ce que l’on pourrait appeler aujourd'hui « le complexe du fourrage ». Chaque laboureur apparaissait comme hanté par l'idée de se procurer coûte que‘ coûte la provision de foin du mulet ou de la mule qui lui étaient indispensables pour tirer l’araire au moment des semailles et pour charrier et dépiquer les gerbes une fois la récolte terminée. Il ne pouvait être question pour lui de nourrir toute l’année de gros mangeurs tel un cheval ou une paire de bœufs. Les recensements les plus anciens que nous possédions indiquent que mules et mulets forment le plus fort contingent des animaux de trait du canton, surtout dans les villages de la plaine du Bay où ils représentent plus des trois-quarts du gros bétail (12). Les bœufs sont plus nombreux dans les communes à habitat épars où les ménagers des grands mas les utilisent pour les gros labours. Une centaine de juments sont également employées dans l’agriculture, mais les chevaux recensés appartiennent pour la plupart aux voituriers et aux rouliers de SAUVE et de DURFORT.

Pour les petits exploitants de la plaine de Bay, tous les moyens étaient bons pour s’assurer les réserves nécessaires en mettant à profit les ressources locales, car la vie en économie fermée et le manque de numéraire leur interdisaient d'acheter des fourrages à l'extérieur.

La prairie naturelle apparaît, à cette époque, comme la principale certitude de remplir son fenil tous les ans. Chaque cultivateur possède au moins un tênement dans le terroir des « prés » qui se situe en général en bordure des « valats » qui drainent la plaine du Bay. Le compois de SAVIGNARGUES (13) établi en 1672 est plein d'enseignements sur cette ruée vers l'herbe.

Le quartier de Bay est non seulement morcelé entre les propriétaires du village qui y possèdent tous un ou plusieurs près d’une vingtaine d'’ares, mais aussi entre des cultivateurs de communautés voisines que la rareté des prairies naturelles dans leur propre terroir a poussés à en acquérir dans la juridiction de SAVIGNARGUES plus richement dotée à ce point de vue. Douze habitants du village limitrophe de Saint-Jean-de-$Serres figurent ainsi dans le compois où ils voisinent avec des propriétaires de Canaules et de Logrian. Et quel étonnement de découvrir que deux cultivateurs d'Aujargues et de St- Mamert, villages distants de quelque vingt kilomètres, possédaient, eux aussi leur pré à SAVIGNARGUES.

(12) Voir A.D.G. 12, M52 Recensement des bestiaux de 1807 (13) Archives municipales de SAVIGNARGUES

Le liseré de prairies naturelles qui suit le cours des « valats à dans la plaine de Bay était trop exigu pour nourrir toute l’année les animaux de travail auxquels venaient s'ajouter les quelques moutons que chaque particulier élevait pour leur laine et leur fumier ! Comme dans toutes les régions méditerranéennes, les paysans durent s’ingénier à multiplier les pacages afin de ne recourir à leurs réserves de fourrage qu'en cas d'absolue nécessité. La jachère biannuelle correspond davantage au besoin de doubler chaque année le terroir réservé au parcours qu’au besoin de laisser reposer les terres à céréales. Ce genre d’assolement qui-exigeait de larges espaces explique que les cultivateurs de Canaules et de Savignargues aient exploité des faïsses, malgré l'étendue des terres de plaine qu'ils avaient à leur disposition. Les champs en friche et les terres débarrassées de leur récolte étaient obligatoirement soumis à la vaine pâture dans les villages agglomérés où l'enchevêtrement des parcelles rendait impossible une dépaissance individuelle. Les terroirs de ces villages agglomérés étaient en effet découpés en de multiples quartiers spécialisés suivant leurs aptitudes géologiques et eux-mêmes morcelés entre tous les propriétaires, car chacun avait voulu posséder son tênement particulier au lieu-dit « le Vignau, l'Olivette, les Prés ou les Planes.…. »

Une délibération du Conseil municipal de Canaules prise en applicatiori de la loi du 18 juillet 1837, codifie les usages existant depuis des temps immémoriaux. Elle nous précise très bien les raisons d'être du droit de parcours et nous révèle le soin avec lequel il avait été organisé. (14) |

« La commune comprend environ 80 familles dont les propriétés sont composées de parcelles et de tênements mélangés, ce qui oblige les habitants à se supporter les uns les autres, en ce qui concerne le droit de parcours à exercer sur les terres incultes ainsi que sur les terres en chaume. Il faut favoriser ce parcours tant pour les troupeaux que pour le gros bétail, pendant la dépaissance du jour, attendu que les troupeaux bonifient les terres ensemençables et que le gros bétail peut prendre sa vie dans la belle saison, ce qui est avantageux à la majeure partie des habitants, vu le manque de fourrage dans la commune et de ressources pour s'en procurer ».

Chaque habitant avait le droit de mettre au parcours quatre bêtes à laine par hectare de terrain dont il était propriétaire, mais il était tenu obligatoirement de les faire transhumer à la montagne de la première quinzaine de juin jusqu'au 24 Août. En ce qui concerne le gros bétail, la dépaissance collective n'était ouverte qu’à dater du quinze avril de chaque année ; de plus, pour pouvoir envoyer une grosse bête au parcours, il fallait être possesseur d'au moins un hectare de terrain. Les intérêts individuels des propriétaires étaient cependant protégés avec une certaine libéralité car il leur était facile de mettre en défense les terres en chaume. Il leur suffisait de

(14) at Municipales de CANAULES - Registre des Délibérations de 1831 à

Semer alternativement, en bonné semence, une bande d'un quart de

ee Sa pour réserver la totalité du champ d’une Saint-Martin à autre.

On ne retrouve aucune trace de ces pratiques collectives dans les archives des communes à habitat épars où la structure de la propriété favorisait une dépaissance individuelle.

Construits à la lisière de la garrigue et des terres à céréales, situés au centre même de l'exploitation d'un seul tenant, les mas constituaient des emplacements de choix pour l'élevage des ovins. Depuis des temps lointains, les maziers s'étaient orientés vers cette branche d'activité qui représentait leur principale ressource. La grande superficie de leur exploitation qui dépassait en général 100 hectares, leur permettait d'abandonner une grosse partie des terres à la dépaissance. Le recensement des bêtes à laine de 1744 (15) nous indique que pour environ 2.000 moutons élevés par les villageois de la plaine du Bay, il y en avait près de 5.200 dans les mas.

Toute l’histoire agricole de l’Ancien Régime est marquée par des conflits entre les petits propriétaires et les puissants ménagers qui, en dépit de l'étendue de leurs devois particuliers ne se privaient pas de profiter au maximum des herbages communaux. Ainsi nous voyons, en 1757, la communauté de Savignargues en procès avec les sieurs Bernard, rentiers des mas de la Rouvière et de Comiac, qui ont fait pacager plus de trois cents bêtes dans toute l'étendue de la juridiction de Savignargues.

La pratique de la jachère et de la vaine pâture s’avérant souvent insuffisante les petits paysans devaient s’ingénier de mille et une façons pour remédier à la pénurie de fourrages. La paille de blé était très recherchée : mêlée au foin, elle devenait un complément de nourriture fort acceptable ; en 1777, les habitants de Savignargues furent contraints de plaider pour trouver un vendeur, tant il était difficile de se procurer de la paille. Ils engagèrent un procès contre Jean FRANC, fermier du bénéfice de Savignargues, afin de l’obliger à leur vendre les pailles provenant des gerbes de la dime qu'il avait emportées chez lui, à Canaules, pour les y faire dépiquer (16)

Certains, pendant la belle saison, économisaient sur la nourriture à l'écurie en faisant pacager leurs mules toute la nuit dans les aires qu'ils possédaient au sortir du village (17). Ils ne pouvaient les envoyer ailleurs, car la dépaissance nocturne dans les terres soumises au parcours était formellement interdite à cause des abus qu'elle aurait entrainés et du grave péril qu’elle aurait constitué pour les récoltes encore pendantes.

Enfin, quand la vendange avait été enlevée, on se hâtait d'envoyer le bétail dans les vignes pour qu’il profite des feuilles avant qu’elles ne sèchent (18).

(15) A.D.G. Série C. 1083 Etat du bétail à laine dans le diocèse de NIMES.

(16) Archives Locales de Savignargues - Délibération de l'assemblée des habitants. Feuillets épars 1777.

(17) A.DH. Série C. 297

(18) - idem -

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Malgré tous lès soins déployés pour assurer la nourriture du cheptel, l'équilibre agricole resta précaire tout au long de l’Ancien Régime, surtout dans les villages où les petits propriétaires se trouvaient continuellement sous la menace d’une récolte de céréales déficitaire ou d’une sécheresse redoutable pour les herbagés. Les autres ressources suffisaient à peine à la satisfaction des besoins domestiques et ne jouaient qu'un rôle insignifiant dans la vie économique.

Chaque propriétaire possédait son jardin et sa chènevière dans le quartier des Horts situé sur les meilleures terres proches de la ligne de puits qui avait fixé la population. Le sol soigneusement ameubli était constamment bonifié par l'apport du fumier de mouton dont c'était la principale utilisation. En plus du chanvre, on y faisait venir des légumes secs, quelques rares légumes verts, comme les choux et les blettes et des plantes aromatiques telles que persil et fenouil.

Les vignes étaient reléguées aux confins du terroir, sur les sols argileux où les céréales ne donnaient rien. Aussi, il n'y a rien d’étonnant à ce que les rendements n'aient pas dépassé 12 hectolitres à l'hectare (19).

Le vignoble avait d’ailleurs une tout autre allure qu'aujourd'hui. Les plants étaient tous mêlés sans que l’on cherchât à sélectionner les espèces ; les souches étaient tenues à 1,50 mètres du sol, et l’espace entre les rangées était souvent occupé par des cultures intercalaires comme l'indique le terme de « terre et vigne » qui revient, fréquemment dans les compois. Parfois même, la vigne grimpait en treille sur les arbres ; on retrouve dans les archives locales des actes de cession de terres bordées de « perras » (20) portant vigne.

Le vin ne faisait l’objet d'aucun commerce car chaque propriétaire ne cultivait en vigne que la superficie nécessaire à sa consommation familiale. A Savignargues, en 1672, les deux plus petits exploitants dont la propriété ne dépasse pas, au total, trois hectares, possèdent chacun environ un hectare de vigne, soit autant que les plus riches propriétaires de l'endroit.

Le terme d’olivette « ruinée » que nous rencontrons souvent dans les compois de Savignargues et de Canaules, nous montre que l'olivier était à la limite de sa culture dans la plaine du Bay et que les gelées hivernales y étaient particulièrement néfastes pour cet arbre fragile. Seuls les cultivateurs de DURFORT avaient réussi à donner une certaine importance à leurs olivettes sur les collines exposées au Sud.

Quelques lignes d'arbres fruitiers tels que poiriers et cerisiers venaient compléter le paysage agricole de la plaine du Bay, tandis que les châtaigniers de la zone pré-cévennique. apportaient un pré- QE complément hivernal aux habitants de DURFORT et de FRES-

(19) Voir A.D.G-M20M 52 L' Recensement de 107 Gand lai

(20) Poiriers sauvages.

Tous les sondages faits dans les archives du canton nous permettent de conclure que l’agronomie ancienne n'était que rarement orientée vers la vente des produits du sol.

Il s'agissait avant tout de subsister et l’activité de la majorité des cultivateurs se bornait à obtenir les produits indispensables à la nourriture et à la vie domestique. Que ce soient les artisans de SAU- VE cherchant un complément de ressources dans une exploitation intensive de leur terroir, ou les petits propriétaires des villages du canton écartelés entre les cultures vivrières et l'élevage, tous avaient pour but immédiat la satisfaction de leurs propres besoins. Seule la nécessité de se procurer le numéraire indispensable pour le paiement des impôts et des droits féodaux poussait le cultivateur à livrer sur les marchés de SAUVE et d'ANDUZE quelques produits excédentaires, lorsque la récolte avait été particulièrement bonne.

Cependant, les fermiers et les métayers qui exploitaient les grands domaines des mas pour le compte des riches bourgeois de SAUVE et de la région étaient tenus d’écouler chaque année une part importante de leur récolte de céréales afin d’acquitter leurs redevances. À ces revenus venait s'ajouter le produit de la vente des brebis et des agneaux qu'ils écoulaient aux foires de SAUVE et d'ANDUZE, au départ et à l'arrivée des transhumants. Mais les gros ménagers étaient en trop petit nombre pour donner un certain relief à la vie économique des campagnes.

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