LA REVOLUTION AGRICOLE
On peut à juste titre qualifier de révolution les profondes modifications qu'a subies l’ancien système de culture au cours du XIX”° siècle, car elles ont été accompagnées d'une transformation complète de la structure agraire, des techniques agricoles et surtout de la mentalité paysanne.
Ces bouleversements ne se sont pas effectués brutalement ; ils ont pris corps peu à peu sous l'influence sporadique de facteurs économiques et humains fort dissemblables dont l’action conjuguée a permis de passer insensiblement de systèmes de culture reposant sur la satisfaction immédiate des besoins vitaux à un mode d’exploitation tourné vers la spéculation et le profit.
La situation géographique du canton, à l'intersection d’une z0ne de contact et d'un axe de circulation, favorisait les apports étrangers tandis que la diversité des sols offrait un terrain de choix pour expérimenter des plantations dont les voyageurs vantaient les mérites. Cette réceptivité de la région aux influences extérieures se traduisit dans l’histoire agricole du XIX®° siècle par une série de tentatives dont le but était d'introduire et de développer des cultures de rapport, susceptibles d'accroître les ressources en numérai-
re de la paysannerie.
Le müûrier apparaît comme un des premiers agents qui ait contribué à l’éclatement de l’ancienne agronomie, moins peut-être à cause de son rôle économique qu'à cause de l’évolution psychologique dont il a été le principal facteur.
Sous l’impulsion des intendants qui avaient cherché à en multiplier les plantations, <« l'arbre d’or » s'était peu à peu introduit dans le système de culture traditionnel sans en menacer la fragile
ordonnance.
Planté en bordure des champs ou en lignes espacées pour permettre les cultures intercalaires, il n’empiétait qu'au minimum sur les terres à céréales. Les cultivateurs pouvaient se consacrer à la sériciculture sans que leurs productions essentielles ne souffrissent du manque de soins, car l'élevage du ver à soie s'insérait entre les roulages et les moissons, dans un temps mort du cycle ancestral
des travaux agricoles.
Enfin, la vente de la soie grège constituait un appoint en numéraire fort précieux en un siècle où les impositions n'avaient cessé de croître.
Il est difficile de préciser la date exacte de l'apparition du müûrier dans le canton mais le premier essor des plantations se situe vraisemblablement vers le milieu du dix-huitième siècle. D'après l'intendant de BALAINVILLIERS (1) les vers à soie réussissaient bien mieux sur les côteaux pré-cévenniques que dans les plaines du bas-Gard où l'humidité de l'air et la chaleur donnaient une feuille trop grasse et trop riche en eau. Favorisée par les conditions climatiques de la région, la culture du mûrier devait rapidement s’étendre, en particulier sur les collines qui avoisinent DURFORT. En 1807 (2) il y avait déjà 17.000 mûriers dans le canton dont 8.000 pour le seul territoire de la commune de DURFORT-St-MARTIN. On peut chiffrer à 15.000 quintaux métriques la production moyenne de feuilles de müûrier, ce qui correspondait à la faculté d'élever
, annuellement plus de 1.000 onces de graine.
Pendant la période révolutionnaire, la sériciculture avait marqué un temps d'arrêt consécutif à la fermeture des débouchés étrangers qui avait paralysé l’industrie de la soie. On avait même enregistré un certain recul à SAUVE où les habitants n'avaient pas remplacé les arbres détruits par le terrible hiver de 1789.
Avec la reprise du commerce extérieur, les plantations recommencèrent à se multiplier dès les dernières années du régime napoléonien, en particulier dans la plaine du Bay où le müûrier, qui, jusqu'alors n'avait occupé que la bordure des terres, prit possession du champ lui-même. Les premiers quartiers que l’on consacra à sa culture furent ceux dont le sol était trop ingrat pour recevoir des céréales. A Canaules, les lieux-dits où l’on rencontre les terres à müûüriers au moment de la confection du cadastre (1813) n'avaient constitué jusque là que des pâtures. Ils portent d’ailleurs, des noms très significatifs : la Bartasse (les Broussailles), les Grèzes ‘(les Grès). Ces terres étaient situées pour la plupart dans des basfonds où l'arbre était très exposé aux gelées de printemps, mais la récolte n'était pas compromise car de nouveaux bourgeons venaient remplacer ceux qui avaient été tués par le froid et la végétation se trouvait simplement retardée.
Après 1820, les nouvelles plantations ne se limitèrent plus aux terres les moins fertiles et le mûrier commença à faire son apparition dans le terroir qui, depuis des siècles, était réservé aux céréales. Cette prise de possession avait été rendue possible par deux facteurs essentiels qui avaient sensiblement modifié les composantes de l'équilibre agricole traditionnel.
D'une part, on voyait s'éloigner le spectre de la famine, car la libre circulation des grains donnait au cultivateur la certitude qu'il pourrait se procurer les céréales nécessaires avec le numéraire que la sériciculture lui apportait en quantité croissante. En outre, l’arrivée massive par le port de Marseille, des blés danubiens, dont le
(1) BALAIÏINVILLIERS. Mémoires (1788) Bibliothèque Municipale de Montpellier Manuscrit 48. Voir Diocèse de NIMS et Diocèse d'ALES. (2) A.D.G. 12 M 52 - Enquête agricole de 1807
prix très bas concurrençait les blés languedociens, garantissait un approvisionnement régulier à un tarif raisonnable.
D'autre part, les ressources réservées au bétail se trouvaient accrues avec l'apparition des premiers fourrages artificiels. Déjà, en 1788, un mémoire adressé à BALAINVILLIERS (3) mentionnait qu'aux environs de SAUVE et d'ANDUZE on bonifiait les terres en semant de la luzerne dans les terrains gras et limoneux et de l’esparcette sur les sols maigres et légers.
Dans son mémoire de 1805, 3. B. DUBOIS (4) signale à propos des prairies artificielles! que « quelques Sauvains éclairés ont commencé à donner l'exemple par des essais heureux. Le sainfoin a particulièrement réussi et la culture en serait très avantageuse si elle était généralisée dans le canton ». L'extension des prairies temporaires aux dépens de la jachère morte se poursuivit régulièrement dans la première moitié du XIX”*° siècle et libéra partiellement le cultivateur du complexe du fourrage.
Une véritable fièvre de plantation s’empara des paysans du canton qui, en un demi-siècle, quadruplèrent la production de cocons. Au moment où les maladies s’abattirent sur les vers à soie, le total des graines mises à l’incubation dans le canton dépassait 4.000 onces (5) ce qui nécessitait la feuille de plus de 60.000 mûriers. Au cours de la seule année 1857 où déjà l'épidémie menaçait sérieusement la sériciculture, on avait planté encore plus de 2.000 feunes arbres.
A cette époque, le principal producteur demeurait la commune de DURFORT-St-MARTIN avec plus de 15.000 mûriers, dont 3.500 - pour le seul grand domaine de VIBRAC. A SAUVE, les plantations avaient réoccupé la plaine du Vidourle et on y dénombraiïit 10.000 arbres en pleine production. Dans la-plaine du Bay, où on comptait 35.000 mûriers en 1857 contre 5.500 en 1807, certains villages qui ignoraient la sériciculture au début du siècle, étaient devenus des centres d'éducation du ver à soie. À St-JEAN-DE-CRIEULON où, en 1807, on pouvait à grand peine élever une once de graine, on avait mis, en 1857, 250 onces à l’incubation. Cette petite commune qui, à la Révolution, n’était (6) d’après Rivière, qu'un vallon infertile, couvert de landes et de bruyères, était devenue, en cinquante ans, un petit village au terroir bien cultivé. Les habitants s'étaient partagé la portion orientale du domaine de Vibrac qui avait été morcelé après la Révolution. 3
Pour mettre en valeur ces terres, jusqu'alors utilisées uniquement comme pâturages, ils avaient multiplié les plantations de müriers-et avaient réussi à rattraper le retard qu'ils avaient sur les communes voisines.
(3) A.D.H. Série C. 47 - Mémoires adressés à de BALAINVILLIERS sur les facultés des habitants de l’intendance du Languedoc.
(4) J. B. DUBOIS Ouvr. cité.
(5) Voir A.D.G. 12 M 91 Statistique agricole de 1857
(6) Rivière - Statistique du Gard - 1843
Tandis que dans les viilages l'élevage du ver à soie était resté strictement familial, il était pratiqué dans les mas sur une grande échelle et la majorité des exploitations dépassait 50 onces. La main-d'œuvre temporaire était fournie par les jeunes Cévenoles qui descendaient jusqu'aux moissons. Souvent, le propriétaire de müûriers se différenciait de l’éleveur de vers à soie. Un entrepreneur, le magnanier, s'occupait entièrement de l'éducation des vers et utilisait pour cela la feuille et les locaux mis à sa disposition contre une redevance forfaitaire. Parfois même, sur les très grandes exploitations, les plantations de müriers dépassaient les possibilités d'élevage et la feuille fraîche était vendue sur place aux petits propriétaires des villages voisins.
En admettant qu'à cette époque, le rendement moyen ait été de un kilogramme de cocons pour un gramme de graines mises à l'incubation, un quintal de feuilles qui se payait cinq francs permettait d'obtenir deux kilogrammes de cocons vendus cinq francs le kilo, ce qui donnait un revenu brut partagé également entre l’éleveur et le propriétaire de mûriers.
Le domaine de Vibrac s'était spécialisé dans la vente de la feuille fraîche aux habitants du village voisin, DURFORT ; le quart des terres arables était planté en mûriers dont le produit net atteignait chaque année 15.000 francs-or et représentait le tiers des revenus de l’exploitation (7)
L’essor considérable de la sériciculture devait avoir de profondes répercussions sur la vie et la physionomie du canton. Les müûriers devinrent un des éléments essentiels du paysage non seulement à travers la campagne, mais aussi à l’intérieur même des villages.
Tous les éleveurs en avaient planté dans leur cour, l'abri des maisons les protégeait des gelées de printemps. Leur jeune feuille servait à nourrir les vers dans les premiers âges en attendant la repousse des bourgeons sur les müûriers de plein champ atteints par la gelée. à
Pour loger les « canis » sur lesquels les vers étaient élevés, il fallut transformer les maisons d'habitation. Les grands bâtiments étroits à deux étages que l'on voit un peu partout dans le canton, datent de la première moitié du dix-neuvième siècle.
Parfois on se contentait d'ajouter un étage supplémentaire aux anciennes demeures et ces rajouts sont encore facilement décelables de nos jours.
Dans une région où le bois de menuiserie était fort rare, le mûrier avait pris une grande place dans la vie domestique ; il était utilisé dans la fabrication des tables et des chaises ou encore des volets, des portes et des encadrements. Plus tard, quand le vignoble prendra le pas sur la sériciculture, c'est au bois de mürier que
(7) Registre des Délibérations du Conseil Municipal. Archives locales de DURFORT 1852 à 1859 - Délibération de Février 1858.
l'on fera appel en la confection des tonneaux et des piquets de vigne.
Tous les sous-produits de l'élevage des vers à soie étaient employés dans l’agriculture et rendaient divers services aux exploitants. La litière était déposée au pied des mûriers ou d’autres plantes cultivées et constituait un engrais de premier ordre, équivalent par sa teneur en azote à cinq fois son poids de fumier de ferme. On tamisait les déjections qui étaient destinées à l’engraissement du porc familial car elles étaient très riches en principes nutritifs.
Fin Août, on taillait les mûriers et on engrangeait les fagots utilisés, pendant l'hiver, pour la nourriture à l’étable des chèvres et des brebis. Ù
Même les rameaux dépouillés de leurs feuilles trouvaient leur emploi à l’époque des vendanges. Ces dernières étaient plus tardives qu ‘aujourd'hui et le Ban des vendanges n'était publié qu'aux premiers jours d'Octobre lorsque les pluies d'automne avaient déjà fait leur apparition. Pour pouvoir faire circuler les charrettes chargées de raisins sur les chemins transformés en fondrières on étendait des branchages de mûrier aux passages les plus difficiles.
Le müûrier était devenu, peu à peu, un des pivots de l'exploitation agricole et cette primauté sur toutes les autres cultures avait fortement imprégné la psychologie paysanne. En même temps qu'il rendait de multiples services aux cultivateurs, « l'arbre d'or » avait décuplé les rentrées de numéraire et éveillé chez les paysans un esprit de négoce qui devait faire éclater définitivement lès cadres de
l'agronomie traditionnelle. Les échanges commerciaux et les foires .
connurent une ampleur qu'ils n'avaient plus atteinte depuis les époques les plus florissantes du Salavès. En 1847 (8) nous voyons le Conseil Municipal de SAUVE demander la prolongation d'un jour de la foire du 29 juin qui « acquiert de plus en plus d'importance... du fait qu'elle est placée à une époque très favorable ; le numéraire est alors plus commun car on vient de faire la récolte du ver à soie... »
Lorsque la pébrine et la flâcherie viendront décimer les élevages de vers à soie et anéantir la richesse principale du canton, les paysans ne reviendront pas à l’ancien système agronomique, mais chercheront une nouvelle culture susceptible de leur procurer des ressources en numéraire équivalentes à celles qu'ils tiraient du müûrier. La maladie qui avait fait son apparition aux environs de 1850, ne commença à produire ses effets sur l’agriculture du canton qu'à partir de 1857. Tandis que cette année-là on avait encore planté 2.000 mûriers, en 1859, on n'en plantait plus que 715 et en 1860, à peine 300. Au cours des années suivantes, les arrachages dépasseront de plus en plus les plantations. surtout dans la plaine du Bay. Les éleveurs qui, en 1860, mettaient à l'incubation plus de 5.500
(8) Archives locales de SAUVE. Registre des Délibérations du C. M. de 1845 à 1853 - Délibération du 14 Novembre 1847.
onces de graînes se découragèrent devant les progrès foudroyants de la maladie et, en 1866, diverses délibérations de Conseils Municipaux nous apprennent que la récolte était devenue à peu près nulle.
Dès que la ruine de la sériciculture fut une certitude, la vigne apparut aux paysans de la plairie du Bay comme la culture qui leur permettrait de retrouver dans un bref délai, leur richesse perdue. Ils avaient l'exemple tout proche des cultivateurs du bas-Gard qui, dans la première moitié du XIX”*° siècle, avaient multiplié les vignes sur les défrichements de la garrigue. Les principaux obstacles qui, jusqu'alors s'étaient opposés à l'extension du vignoble étaient en voie de disparaître.
Si la sériciculture avait connu un grand essor à une époque où les moyens de communication étaient encore fort onéreux ,c’est parce que la soie grège était un produit d'une grande valeur sous un volume réduit dont le transport ne représentait qu’une faible partie du prix de revient. Avant la construction du réseau ferré, le vin, marchandise pondéreuse et encombrante, était grevé de lourdes charges lorsqu'on l’expédiait au loin et les frais de transport rendaient impossible une extension des débouchés. Le rail, en abaissant de près de cinq fois le coût des expéditions et en les accélérant allait modifier complètement les données du problème de l’écoulement de la production vinicole. à
Lorsque la crise séricicole se précise dans le canton, on parle sérieusement de la construction du Rodez-Méditerranée par Ganges, Sauve et Quissac, avec raccordement en gare de Gallargues à la ligne Montpellier-Beaucaire.
A la même époque, la généralisation de la charrue à roues et du travail par attelage allait permettre la mise en valeur des bancs calcaires du Berriassien qui, jusqu'alors, étaient couverts de pâturages et « d'harmas ».
Les gros propriétaires fonciers avaient pensé réaliser une opération fructueuse en vendant une partie de leurs terres incultes aux habitants des villages qui voulaient employer les revenus de la sériciculture à agrandir leur petit domaine. Ainsi, en étudiant la matrice cadastrale de SAINT-NAZAIRE-des-GARDIES, nous apprenons que les propriétaires de Caunelle avaient, en 1848 et 1849, cédé de petites parcelles de terres hermes à des Logrianais. En 1856, lorsque le Sauvain Albert THOMAS vend sa propriété de BAREL, sise sur le territoire de St-NAZAIRE, le mas est partagé entre deux acquéreurs tandis que le tiers du domaine, environ 40 hectares, est morcelé entre les habitants de LOGRIAN et de CANAULES. Ce sont toutes ces terres nouvellement acquises par les petits propriétaires qui, après avoir été défrichées, seront 'les premières conquêtes du vignoble naissant. .
Enfin, avec le développement du commerce colonial et de la navigation maritime à vapeur, le port de Marseille était devenu un centre distributeur de tourteaux d'arachide et de coton qui constituaient un précieux engrais pour l’agriculture méridionale. Ils permettaient à la fois de réduire le nombre de têtes de bétail en éco-
nomisant le fumier de ferme, et de diminuer les terres réservées aux céréales en accroissant les rendements.
Une délibération du Conseil municipal de St-NAZAIRE-des- GARDIES (9) qui insiste sur l'urgence de la construction du Rodez- Méditerranée, résume toutes les conditions favorables à l'extension du vignoble : «… L'agriculture se ressentira de la manière la*plus efficace de l'établissement d'une voie ferrée, attendu qu'elle pourra lui permettre de faire usage des engrais que la cherté des. transports lui interdit. En présence des traités de commerce et dans l'espoir de jouir des bienfaits du chemin de fer, des défrichements s’opèrent chaque jour et déjà, de grands tènements herms ont été convertis en vignobles qui prendront un plus grand développement quand la certitude d'un transport facile et économique se sera réalisé. Confiant dans la sollicitude du gouvernement pour les intérêts de populations si cruellement éprouvées par la maladie du ver à soie qui est aujourd'hui la ruine du propriétaire. »
Pendant toute la première moitié du XIX”"*° siècle, la superficie plantée en vigne dans le canton était restée à peu près constante autour de 500 hectares. Dans la plaine de Bay, le nombre d'hectares plantés en vigne était à peu près équivalent au nombre de familles d’exploitants et la production locale était légèrement supérieure à la consommation car les rendements avaient augmenté depuis le début du siècle. L'excédent de récolte était écoulé à dos de mulet, vers les Cévennes et le Gévaudan. A SAUVE, on dénombre 220 hectares de vignes, mais il s'agit, pour la plupart, d’enclos mêlés d’arbres fruitiers dont la production moyenne est inférieure aux besoins de la population. *
Lorsque se dessine la faillite du ver à soie, le vignoble est en proie à l’oïdium et les rendements ont diminué de 90 %. Mais dès que le soufre aura permis de conjurer cette maladie cryptogamique, les cultivateurs du canton commenceront à planter de nouvelles vignes. Les propriétaires de Logrian où les atteintes de l'oïdium semblent insignifiantes sont les premiers à étendre leur vignoble ; en 1857, ils ont déjà planté cinq hectares et en 1858, une douzaine d'hectares. En même temps, les défrichements se multiplient dans la plaine de Bay et, en 1858, 46 hectares sont prêts à recevoir des ceps. En 1860, l’oïidium est en régression dans tout le canton et la superficie totale en vignes passe de 508 à 568 hectares. Dès lors, l'impulsion est donnée et en douze ans, le vignoble va quintupler sa superficie dans la plaine de Bay. Rapidement, il ne se contente plus des terres gagnées sur les « harmas », et il s'étend aux dépens des céréales et des müûüriers que l'on arrache avec une frénésie égale à celle qui avait présidé à leur plantation. Les grandes propriétés suivent l'exemple des petits exploitants et convertissent une partie de leur domaine en. vignoble. A St-NAZAIRE-des-GARDIES, Îles ceps qui occupaient 20 hectares en 1857, s'étendent sur 200 hectares en 1872 (10) ; si on estime à une cinquantaine d'hectares la part des
(9) Archives locales de St-NAZAIRE-DES-GARDIES - Dél. du 4 février 1862. (10) Voir A.D.G. 13 M. 201 - Enquête sur l'apparition du Phylloxera.
paysans des villages voisins, il faut attribuer 420 hectares de plantiers aux 12 gros exploitants de la commune. Mais c'est dans Îles communes où domine la petite propriété que la proportion des vignes est la plus grande car les petits exploitants consacrent tout leur domaine à cette nouvelle spécialisation. A Savignargues on a converti en vignoble 215 hectares sur les 277 que compte la commune, soit plus des trois-quarts de la superficie totale. La vigne y apparait déjà comme une monoculture à laquelle sont sacrifiées toutes les autres productions. |
Dans la région de DURFORT, on ne passa pas brusquement de la sériciculture à la viticulture : pendant une dizaine d'années, les , propriétaires se tournèrent vers l'élevage des bestiaux qu'ils engraissaient avec les milliers de quintaux de feuille de mûrier disponibles tous les ans. Dans une délibération de Février 1868 (11) le Conseil Municipal de DURFORT demande l'établissement d’une foire aux bestiaux à DURFORT le 1er octobre de/chaque année, car, « depuis l'insuccès de la récolte des vers à soie, les propriétaires se sont vu contraints de transformer le rapport de leur propriété et d'élever des bestiaux sur une plus grande échelle ». Une autre délibération nous apprend que la première foire se tint le fer octobre 1869 et qu'elle connut un concours de monde inattendu.
Ce n’est que lorsqu'ils auront vu leurs voisins se lancer avec succès dans la viticulture que les habitants de DURFORT feront provision de cépages dans le bas-pays et en planteront une cinquantaine d'hectares. Mais à peine ce nouveau vignoble commence-t-il à être en plein rapport que les premiers symptômes du phylloxéra apparaissent sur le territoire de la commune. :
Le « pourri des racines », comme on l'appelait alors, fut décelé pour la première fois dans le canton en 1870, à Savignargues, COommune la plus orientale, d'où il se propagea vers l'Ouest. Les territoires de Canaules, St-Nazaire et Logrian furent atteints en 1872, et, en moins de deux ans, les jeunes vignes de la plaine de Bay furent ravagées par l'insecte destructeur qui affectionnait particulièrement les plants d'alicantes et d’aramons. Poursuivant sa marche vers l'Ouest, le phylloxéra fit, en 1873, son apparition à DURFORT et, l’année suivante à SAUVE et à FRESSAC. En 1875, les plants ré-. cents avaient été complètement détruits et il ne subsistait plus de l’ancien vignoble que quelques cépages au bois dur comme la clairette et le picpoul qui avaient un peu mieux résisté.
A Canaules, seuls deux propriétaires fortunés qui possédaient de nouvelles vignes en bordure des ruisseaux purent les inonder pendant l'hiver en élevant des digues et les préserver ainsi du phylloxéra (12).
Les populations rurales du canton furent sévèrement frappées pour la deuxième fois en moins de vingt ans. Toutes les économies qui avaient été investies dans les défrichements et la plantation
(11) Archives locales de DURFORT - Registre des délibérations du C. M. 1866-1875
(12) On peut voir encore aujourd'hui à Canaules les vestiges de ces travaux d'irrigation
du vignoble étaient définitivement perdues. Cette nouvelle crise laissa le paysan sans réserves de numéraire pendant une vingtaine d'années et incapable d'entreprendre de sitôt de nouvelles expériences.
Par une cruelle ironie du sort, l’année où le phylloxéra fit des progrès foudroyants fut l’année même (1872) où l’on inaugura le tronçon Ganges-Gallargues du Méditerranée-Rodez qui devait permettre d’'écouler facilement la production du nouveau vignoble. A la même époque on étudiait sérieusement un projet de transversale Mas-des-Gardies-Quissac destinée à relier directement le bassin d’Alais à Montpellier en desservant les villages de la plaine de Bay.
La présence du rail en plein centre agricole du canton suffit à empêcher le cultivateur, découragé par ses expériences de mono-. culture, de retourner à l’ancien système de culture extensive reposant sur la satisfaction des besoins locaux.
Exception faite pour Savignargues, toutes les communes du canton, n'avaient consacré qu'une portion des terres labourables à la viticulture. Les traditions céréalières qui s'étaient maintenues intactes, surtout chez les gros propriétaires, aidèrent l’agriculteur à traverser cette période difficile.
La jachère morte tendait à disparaître avec le déclin de l'élevage et la généralisation de l'emploi des sons et repasses dans l’alimentation du bétail. L'utilisation accrue des tourteaux comme fumure permettait un assolement biennal faisant alterner blé et avoine sur le même champ. Cet engrais arrivait des huileries sous forme de plaques que l’on broyait avant l’épandage dans des moulins actionnés par une mule. Enfin, l'apparition des premières faucheuses javeleuses allait épargner une main-d'œuvre de spécialistes fort onéreuse et raccourcir considérablement le temps de la moisson.
La production des communes de Canaules et St-Nazaire était devenue largement excédentaire et alimentait un important courant commercial, surtout à destination des marchés d’Anduze et de St- Jean-du-Gard. Les délibérations municipales réclamant l'établissement d’une gare au pied des Gardies témoignent de cette transformation des cultures grâce à l’utilisation massive des tourteaux :
« Le commerce de Canaules fournit les engrais nécessaires à la plus grande partie des propriétaires des environs ; ce commerce des tourteaux ne peut aller qu’en croissant par suite de la maladie de la vigne qui obligera à ensemencer de plus grandes étendues qu'on ne le faisait jadis. » (13)
Une délibération de 1881 signale qu'on reçoit annuellement à Canaules 60 wagons de tourteaux et que certaines années on en a dégaré jusqu’à 130 wagons en provenance de MARSEILLE-SAINT- CHARLES.
(13) Archives locales de Canaules - Registre des délibérations municipales de 1874 à 1878 (9 mai 1875)
Si les gros et moyens exploitants qui disposaient éncore de quelques capitaux s’orientèrent vers la culture des céréales, les petits propriétaires durent faire à nouveau appel au ver à soie pour se procurer un revenu minimum. Les épidémies de pébrine et de flâcherie avaient été enrayées grâce aux méthodes de sélection imposées par les travaux de Pasteur. Les rendements des graines mises à l’incubation étaient doubles de ceux de la première moitié du XIX® siècle, en raison d'une pratique moins empirique de l’éducation. Malheureusement, la chute de la production française, par suite de la maladie des vers, avait coïincidé avec la période de libreéchange et le percement de l'isthme de Suez. Les industriels français prirent l'habitude d'importer de grosses quantité de soies d’Extrême-Orient arrivant dans nos ports à des prix extrêmement bas. Lorsque, après 1870, la soie méridionale réapparut sur le marché, elle eut à lutter contre une très forte concurrence étrangère qui, malgré le protectionnisme, maintint les prix français à un niveau très inférieur à celui de 1850.
Néanmoins, les petits propriétaires se retournèrent vers la sériciculture car elle seule leur permettait de se procurer de précieuses disponibilités sans investir de capital. L'élevage du ver à soie revint à l'honneur surtout dans les villages où, par suite de la structure de la propriété, le vignoble avait fait les plus gros progrès. Grâce à l'augmentation des rendements, la production en cocons des villages de Canaules et Savignargues devint supérieure à ce qu'elle était avant la maladie. Cependant, pour planter des vignes, on avait arraché les champs de müûrier et la quantité d’onces mises à l’incubation dépassait rapidement les possibilités locales. Le prix de la feuille de müûrier monta en flèche : en 1880, le quintal qui valait deux francs à SAUVE et trois francs à DURFORT, se vendait cinq francs à CANAULES et six, francs à Savignargues (14)
__ Les éleveurs de ces villages durent faire appel à des trésors d'ingéniosité pour nourrir les vers dans les derniers âges. Ils allaient chercher de la feuille jusque dans les environs de Ganges à ‘ une quarantaine de kilomètres de chez eux. Quand le soir venait, le propriétaire attelait sa charrette et partait prendre livraison de la feuille fraîchement coupée. Il marchait toute la nuit car il lui fallait être de retour à l’aube avant que les premiers rayons du soleil ne viennent échauffer le précieux chargement.
Toutefois, exception faite pour Canaules et Savignargues, la sériciculture ne reprit jamais son importance passée dans le reste du canton. Dans les communes à habitat dispersé, les gros « maziers » ne voulurent jamais plus se consacrer à une spéculation d'un profit aléatoire. Dans les villages de DURFORT, LOGRIAN et St- JEAN-DE-CRIEULON, l’émigration avait.surtout. frappé les familles nombreuses. Celles-ci avaient toujours figuré parmi les plus importants éleveurs et la sériciculture, faute d'une main-d'œuvre sufrisante au moment de l'éducation des vers, ne put jamais reprendre son essor.
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(14) A.D.G. 13 M 221 Déclarations de récolte de vers à soie de 1880-81-82.
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Enfin, à SAUVE, l'élevage du ver à soie périclita de 1880 à 1890 pour des raisons toutes particulières. Dans l'étude des variations de cultures depuis 1850, nous avons laissé de côté l’évolution du chef-lieu de canton. La révolution agricole y avait pris des formes différentes sous l'action de facteurs particuliers, en rapport avec l’activité industrielle de la ville.
Dès 1846, une crise sévère, due à la mévente des textiles atteint l'industrie sauvaine et de nombreux ouvriers sont jetés sur le pavé. Or, cette crise éclate à un moment où les prix agricoles et notamment celui du pain sont en hausse constante. Le 10 Janvier 1847 le Conseil Municipal décide l'ouverture d’un atelier de charité sur les chemins considérant que « beaucoup de families sont dans un dénuement total » (15). Cette mesure ne pouvait apporter qu’un - soulagement éphémère à la condition misérable de la classe ouvrière et il fallut rechercher des solutions susceptibles de procurer un minimum de ressources aux sans travail.
On eut alors l’idée de demander au Préfet d'autoriser le défrichement des terrains communaux non boisés de Coutach comme on l'avait fait jusqu'à la Révolution :
< L’anéantissement total de la fabrication de tissus dont notre ville fait le commerce a forcé les fabricants de renvoyer un grand nombre d'ouvriers ; il paraît même certain que plusieurs de ces messieurs vont fermer leurs ateliers et renvoyer encore un nombre considérable d'hommes et de femmes qu'ils occupent et qui ne gagnent leur vie que de cette manière. Il faut donc demander l’autorisation de défricher les terrains non boisés de Coutach où ne croissent que des plantes parasites et où on n’a jamais vu ni un chêne vert, ni un chêne blanc. Ces terrains une fois ensemencés procureraient beaucoup de blé, de légumes et d’autres denrées et amèneraient, par ce moyen, l'abondance dans notre petite cité comme elle le faisait jadis lorsque les défrichements étaient permis. » (16)
Cette requête fut agréée et la communauté obtint la distraction de 173 hectares soumis au régime forestier qui furent amodiés entre les habitants de SAUVE moyennant une redevance très minime.
Cette nouvelle ruée vers les essarts ne se limita pas au terroir communal : les Sauvains qui possédaient encore quelques disponibilités firent l'acquisition de petites parcelles de bois et de pâtus dans la garrigue crétacée. Les sieurs FERMAUD et SOULIER, propriétaires du domaine de PERDIGUIER, cédèrent ainsi 24 ha de bois et 40 ha de pâtus pour être défrichés ; ils furent imités par les frères VALETTE qui vendirent 24 ha de pâtus dans le terroir de VAL- FONS.
Cependant cette fièvre des défrichements ne dura que le temps de la crise industrielle ; dès qu’un mouvement de reprise s’amorça
(15) Archives municipales de SAUVE - Registre des délibérations municipales 1845- 1853 - Délibérations du 10 janvier 1847.
(16) Voir Archives municipales de SAUVE - idem - Délbération du 15 Mai et du 25 Juin 1847.
dans la bonneterie beaucoup de journaliers abandonnèrent les éssarts les plus ingrats. En 1860, 36 ha seulement des biens amodiés par la municipalité étaient encore mis en valeur, les autres pâtus communaux distribués en 1849 avaient été rachetés par deux gros propriétaires. De même sur les 90 ha de parcelles acquis à des particuliers dans la garrigue crétacée les deux tiers redevinrent rapidement des friches et des landes où seuls des « clapas » et des murs en pierre sèche témoignent aujourd'hui, de cette occupation passagère.
Pourtant en 1872, avec la mise en exploitation du Rodez-Méditerranée, la vocation fruitière des essarts qui n'avait pu s'épanouir pleinement faute de débouchés prit un essor extraordinaire et l'arboriculture qui n'avait été jusque-là qu'une ressource d'appoint devint pour les Sauvains, une source nouvelle de richesses.
De tous les arbres fruitiers qui prospéraient pêle-mêle dans les enclos, le cerisier fut celui dont le produit se révéla le plus facilement transportable à une grande distance. La variété de cerise la plus communément cultivée, « la cerise de SAUVE » est un superbe bigarreau à la chair dure et ferme, qui supporte très bien les voyages. Dès que le chemin de fer fut ouvert, la culture prit son essor dans un terrain particulièrement favorable. Une des espèces les plus répandues parmi celles qui croissent à l’état spontané sur la « terra rossa » de décomposition des calcaires, est le mérisier ou « Mahaleb Sainte-Lucie ». Cet arbre constitue un merveilleux portegreffe pour le cerisier qui commence à porter des fruits la troisième année et atteint un rendement intéressant dès la cinquième année.
Les habitants de SAUVE, héritiers d'une vieille tradition arboricole, n’eurent qu'à se baisser pour multiplier leur verger en un temps record. En 1880, soit huit ans à peine après l'entrée en service du chemin de fer, la eulture était déjà florissante et la cerise de SAUVE avait conquis la notoriété sur le marché français et mème étranger. A cette date, on expédiait, au cœur de la récolte, jusqu’à 23 wagons par jour à destination de PARIS et de l'Angleterre.
Les achats étaient effectués par l'intermédiaire de courtiers agissant pour le compte de gros commissionnaires des halles centrales de PARIS qui recherchaient les cerises de SAUVE parce qu'ils pouvaient les expédier avec profit à LONDRES, à BRUXELLES et même jusqu'en RUSSIE. Si l’on se rapporte aux chiffres relevés par les agents des Contributions directes sur les registres du P.L.M. aux environs de 1885, on peut évaluer à plus de 100.000 kilogs les expéditions annuelles par rail. Le kilo de cerises s’achetait alors de 60 à 70 centimes, le rapport de cette culture dépassait 60.000 frsor chaque année. À la même époque le revenu total des 500 ha de terres labourables de la commune était estimé à 37.000 frs par les Contributions directes. Si l'on se réfère au rendement moyen fixé par cette administration à six kilogs par cerisier, on peut chiffrer entre 20 à 25.000 le nombre d'arbres en pleine production. Il est impossible de leur attribuer une superficie bien définie, car le. nouveau verger s'étendait à travers toute la garrigue et se méêlait intimément aux cultures arbustives traditionnelles,
La production demeura entre les mains des petits cultivateurs et des journaliers qui entouraient de soins minutieux les quelques dizaines de cerisiers qu’ils avaient greffés dans leurs enclos. Cette culture demeura limitée à la petite propriété car elle exigeait une main-d'œuvre importante à certaines époques bien précises. Au moment de la récolte toute la population disponible était employée pour la cueillette des cerises et leur transport par les « marchespieds » des essarts jusqu'aux ateliers d'expédition qui occupaient un nombreux personnel féminin.
Un souci louable de publicité se manifestait dans la présentation et l'emballage. Les bigarreaux étaient artistement disposés la queue en dedans dans de petites corbeilles d’osier contenant environ cinq kilos de fruits. On avait soin de placer sur le dessus les plus belles cerises qui constituaient un « chapeau » fort appétissant. Les expéditeurs se montraient d'une si grande sévérité dans la réception qu'ils allaient jusqu’à refuser les fruits démunis de leur queue.
Avec ce développement prodigieux de la culture du cerisier, la mise en valeur de la garrigue de SAUVE avait perdu définitivement son caracière traditionnel de culture d'appoint. Toutes les autres activités agricoles furent délaissées, en particulier l'élevage du ver à soie dont les derniers âges coïncidaient avec l’époque de la récolte des cerises. Par des voies et des moyens différents de ceux de la plaine du Bay, un bouleversement complet s'était effectué dans la mentalité des cultivateurs sauvains qui s'étaient eux aussi, orientés résolument vers la recherche des profits spéculatifs. L'esprit de négoce ancré solidement chez les habitants et le réseau ancestral de relations commerciales joints aux conditions favorables du terroir avaient permis ce brusque passage de l’agronomie ancienne à une forme moderne d'exploitation. On peut considérer les Sauvains comme des précurseurs en matière de production fruitière car ce n'est qu’au vingtième siècle que le commerce des fruits et primeurs commença à prendre, en France, l'essor qu’il connaît aujourd’hui.
Si l’évolution fut moins rapide dans les autres villages du canton, à cause des nombreux déboires qu’avaient connus les cultivateurs dans leurs tentatives successives de spécialisation, elle était cependant complètement terminée à la fin du dix-neuvième siècle. La voie était ouverte pour une culture dont les profits rémunérateurs allaient attirer la grande majorité des exploitants agricoles.