CULTURE DU MICOCOULIER ET TECHNIQUE INDUSTRIELLE
Parmi les divers arbres fruitiers qui prospèrent dans la « terra rossa » issue de la décomposition des calcaires, le micocoulier constitue la culture la plus dense et la plus remarquable de la garrigue de SAUVE. Il semble avoir trouvé son terrain de prédilection dans les lapies et les dolines qui constellent le plateau karstique jusqu'au bois de Coutach. C'est dans ces creux argileux que les premiers fourchiers ont du être exploités, en particulier dans le quartier des « Issarts >» où une véritable forêt de micocouliers vient lécher les murs du vieux SAUVE. Par la suite, la culture s’est étendue sur l’autre rive du Vidourle, jusque dans la garrigue de Perdiguier; mais le micocoulier y est planté en ligne ou en bordure des champs et sa végétation ne possède plus la spontanéité qui la caractérise dans les fentes des lapies.
Ce qui rend remarquable la culture du micocoulier, c’est la taille spéciale dont il est l’objet pour en faire un arbre à fourches. La graine qui germe donne naissance à une seule tige que l’on coupe presque au niveau du sol lorsqu'elle atteint l’âge de cinq ou six ans. C’est de cette cépée que vont partir les rejets destinés à devenir des fourches. On a soin, par la suite, de maintenir cette souche le plus bas possible afin de pouvoir plus facilement taïller les futures fourches et d’avoir moins de bois inutile à nourrir. Cette cépée atteint en vieillissant d'énormes dimensions et rappelle, en plus trapu, les vieux saules tétards des pays bocagers.
Chaque tronc se trouve chargé d’un grand nombre de rameaux à la fois, mais presque tous d'un âge différent, ce qui assure une production à peu près identique tous les ans. On laisse croître les rejets sans en prendre aucun soin jusqu'à ce qu'ils atteignent une certaine grosseur et surtout une longueur suffisante pour faire une fourche (de 1 m. 60 à 1 m. 90 environ). S'il arrive qu’un de ces rejets ne pousse pas assez droit, ce qui est rare, on le coupe au ras de la cépée pour l'empêcher de consommer inutilement une partie de la sève destinée à l'accroissement des autres. Quand la branche conservée — le manche de la future fourche — a atteint la longueur voulue, en général au bout de deux à trois ans, on arrête sa croissance en coupant son extrémité pendant l'hiver. L'endroit où la section est pratiquée se situe immédiatement au-dessus des bourgeons qui paraissent aptes à former la plus belle fourche ou, comme on dit à SAUVE, la plus belle « fleur de lys ». C’est, en effet, une caractéristique de la variété cultivée à SAUVE de pousser à
l’aisselle de chaque feuille trois boutons qui forment entre eüxt comme une espèce de fleur de lys. Au printemps, les trois bourgeons vont donner naissance à des rameaux qui constitueront les trois dents de la fourche. Il se peut que des bourgeons inférieurs produisent des rameaux latéraux ; le cultivateur les élague vers la mi-juin pour qu'ils ne préjudicient pas à la croissance des fourchons en détournant une partie de la sève. Il s'agit de hâter au maximum la végétation des rameaux destinés à devenir les becs de la fourche en canalisant vers eux tous les principes nutritifs disponibles.
Il faut, en même temps, veiller à ce que les trois branches qui constituent les fourchons, parviennent simultanément au même degré de grosseur. Il faut éviter qu'un rameau trop gourmand n’accapare la majorité de la sève et ne se développe aux dépens des deux autres, ce qui aurait pour résultat de donner une fourche dissymétrique dont certaines dents offriraient une résistance à la rupture insuffisante. On ralentit la croissance du rameau le plus vigoureux en l'effeuillant et même, si cela ne suffit pas, en lui sectionnant l'extrémité, de façon à arrêter la montée de la sève et la diriger vers les rameaux les plus chétifs. Aussi simple qu'elle paraisse, cette opération demande des soins attentifs et une longue pratique. Si l'on coupe trop de bois au rameau gourmand, on risque de le faire périr, si l’on n’en coupe pas assez, on est parfois obligé de laisser la fourche une année de plus sur le plant afin que les branches plus minces atteignent la grosseur de la première.
D'autre part, la végétation des fourchons varie avec la vigueur et l'âge de l'arbre, la nature du sol et l’état hygrométrique de l'air. Chaque cas devient un cas d'espèce soumis à l'expérience de l’arboriculteur. C'est ainsi que pendant un printemps et un été trop humides, il faut visiter les fourches assez fréquemment et les élaguer à propos : quinze jours de négligence suffisent pour rendre les becs inégaux et retarder ou perdre une récolte. Au contraire, lorsque le temps est particulièrement sec, on ne peut enlever du bois qu'avec beaucoup de précautions car, si l’on en coupe plus qu'il ne faut, les rameaux sont exposés à se dessécher et mourir.
Si toutes ces pratiques ont été minutieusement suivies, la fourche arrive à maturité six à sept ans après la première pousse du rejet. Un micocoulier est donc en état de donner une récolte treize à quatorze ans après avoir été semé, les rejets sont d'autant plus nombreux que la cépée est ancienne, mais leur croissance est moins rapide.
La récolte qui se faisait autrefois à la fin de l’hiver a lieu depuis quelques années à la mi-automne, lorsque les feuilles ont fini de tomber et que la sève est moins abondante. C'est, d'ailleurs, la seule opération dont l’époque ait varié depuis les premières relations qui nous ont été faites sur la culture du micocoulier. Le procédé lui-même est invariable ; les manches sont coupés au ras du tronc ; on utilise un maillet et un ciseau appelé « escouapié ». On opère de manière à ce que la tranche de la section soit rigoureusenn lisse et que l’eau de pluie ne corrompe pas le bois en y séjournant.
En plus de deux ou trois binages annuels pour aérer les racines et détruire les herbes parasites, toute la culture réside donc dans une série de tailles appropriées dont les principales ont lieu quelque temps avant les pousses du printemps et de l'automne. Un temps de lune invariable (trait caractéristique de l’agronomie arabe) dont on se transmet religieusement le secret de génération en génération, est affecté à chaque opération. Mais le véritable secret, c’est une longue expérience et une connaissance parfaite de cette arboriculture originale, que seule peut faire acquérir une sérieuse pratique échelonnée sur un grand nombre d'années. C’est ce qui explique le désintéressement de plus en plus marqué des jeunes générations envers une culture pourtant rémunératrice.
L’ingéniosité du cultivateur ne saurait cependant suffire à produire des fourches de qualité marchande, car la fourche plate et dissymétrique que l’on vient de couper sur l'arbre, ne pourrait être utilisée telle qu'elle est. Une industrie de transformation, pour le moins aussi remarquable que la culture, va s’en emparer et la façonner avant de la livrer au commerce.
Si la culture s'est perpétuée au cours des siècles en restant identique à elle-même, il n’en a pas été ainsi pour l’industrie des fourches qui a subi de sérieuses transformations. Toutes ces modifications sont le résultat d’un changement de structure par suite de la différenciation entre culture et fabrication. Autrefois, le paysan était en même temps l'artisan qui, au cours des journées pluvieuses et des longues soirées d'hiver, usinait lui-même, à domicile, les fourches qu'il avait récoltées sur ses micocouliers. C’est du reste ce que l’on peut voir aujourd'hui encore, en Espagne, où la production à conservé sa structure archaïque. Le « forcaïre » est à la fois arboriculteur, boisselier et marchand de fourches ; il y a quelques années à peine, le paysan d'ALENTORN qui avait terminé sa fabrication attelait sa mule ou son bourricot et s’en allait vendre ses fourches sur les marchés voisins de CATALOGNE. Cette organisation archaïque, symbole du décalage économique entre les deux versants des Pyrénées, nous ramène de quelques siècles en arrière. Il suffit, en effet, de parcourir certaines provinces d'Espagne pour avoir un tableau fidèle de l’agriculture de la France méditerranéenne sous l’ancien régime.
Il y a plusieurs siècles que l’on a dépassé, à SAUVE, le stade primitif de l'économie familiale. Lors de la passation des premiers baux d'association, à la fin du XVII”"*° siècle, sur 150 cultivateurs de micocouliers, il n’y en avait plus qu’une dizaine qui manufacturaient eux-mêmes leurs fourches (1). Il existait depuis longtemps déjà, des ouvriers spécialisés travaillant dans leur atelier pour le compte
(1) A.D.G. Série G 185 Pièce (1)
de négociants qui leur donnaient à usiner les fourches qu'ils achetaient aux producteurs. C'est cette division ancienne du travail qui explique les nombreux perfectionnements dont a bénéficié l’'industrie sauvaine.
L'opération initiale de la fabrication consiste en un chauffage des fourches fraîchement coupées, dans un four à bois ; jadis, à SAUVE (et aujourd'hui encore, en Espagne) cette opération se faisait en plein air ; on posait les fourches vertes en appui les unes. contre les autres, de façon à ce qu’elles fassent un certain angle avec le sol ; sous le chapeau ainsi constitué, on plaçait un tas de broussailles sèches auxquelles on mettait le feu.
Sous l’action de la chaleur, l'écorce se décolle du liber et on la détache rapidement en longues lanières, à l’aide d’un couteau ou d’une petite serpe. Le manche, assoupli par la température à laquelle on l’a porté, est redressé sur ur pilier muni d’encoches où on lui donne un profil rigoureusement droit. On utilise aussi les propriétés élastiques du bois encore chaud pour communiquer aux trois fourchons une disposition symétrique et un certain rayon de courbure. L'’instrument essentiel pour réaliser cette opération est un moule de bois en forme d'échelle à trois barreaux (d’où son nom d’escalette). On introduit le trident dans cette grille en faisant passer chaque bec au-dessous de la traverse médiane et au-dessus des deux traverses extérieures ; ils acquièrent ainsi une forme incurvée qui facilite la rétention des pailles et fourrages. On maintient les fourchons latéraux à une même distance du fourchon central en plaçant entre eux des bouts de bois d’égale longueur appelés « téoule£ » parce qu'autrefois on utilisait des morceaux de tuile.
Il faut enfin que le plan du trident fasse un certain angle avec le manche, ce qui facilite la préhension des pailles jonchant le sol. Ce pliage s'effectue dans une sorte d’étau qui permet de donner au manche une inclinaison de près de 45° par rapport aux fourchons et de le laisser un long moment dans cette position. Cet étau que les Sauvains appellent « métier », est le seul instrument qui ne soit pas représenté dans l'atelier du « forcaïre » espagnol. Il n’est d’ailleurs pas mentionné par ASTRUC (2) dans la description de l'industrie des fourches de SAUVE, au début du dix-huitième siècle. Ih semble qu'on se trouve en présence d'un perfectionnement assez récent.
Il ne reste plus qu'à faire acquérir définitivement au trident la forme qu’on vient de lui donner. Toujours enserrée dans « l'escaletto », la fourche est laissée pendant une vingtaine d'heures dans le four que l’on clôt hermétiquement. Par dessication, les fibres de micocoulier vont conserver désormais la courbure qu'on leur a imprimée.
Avant d'introduire la fourche dans le four, l'ouvrier sauvain ne manque pas d'enrouler une spirale d'écorce autour du manche et de
(2) Jean ASTRUC - Ouvrage cité
l'entre-becs. Lorsque la fourche est brunie par la fumée, la partie protégée par l'écorce demeure blanche et dessine une agréable arabesque, une fois la lanière enlevée.
Au sortir du four, on démoule, on épointe les becs et on polit l'extrémité du manche pour faciliter son maniement. La fourche est terminée. Il n'a pas fallu plus de vingt-quatre heures pour transformer la fourche brute en une fourche prête à être vendue.
Il semble qu'autrefois le processus de fabrication ait été bien plus lent et que l'extension du commerce ait entraîné une réduction des délais de manutention. Il n’y a qu’à regarder ce qui se passe encore en Espagne, où les diverses opérations de la fabrication sont réparties tout au long de l’année agricole. On coupe les fourches en Décembre, à la mauvaise saison. Après avoir été chauffées, elles sont pelées et redressées. On les abandonne ensuite à sécher dans de grands hangars jusqu’au début du printemps. A la fin Avril, on les met à tremper pendant une dizaine de jours ; l’eau possède la propriété de restituer leur élasticité aux fibres de micocoulier, ce qui permet de travailler les becs et de les introduire dans les moules. On replace ensuite les fourches sous les hangars jusqu’à complète dessication et, vers la mi-juin, lorsqu’approchent les dépiquages, on démoule et on effectue les dernières opérations de finition.
L'évolution de l'industrie sauvaine s’est donc traduite par une accélération du rythme de fabrication. L’avancement de la récolte de Mars à Novembre correspond également, à la nécessité de se trouver le plutôt possible sur le marché. La transformation des débouchés a exigé un étalement de la vente sur toute l’année, alors qu’autrefois la grande majorité des demandes se plaçait au début de l'été. :
Mais cette évolution n'a été possible que grâce à la concentration des instruments de fabrication qui a résulté de l'entente entre les producteurs. En effet, la production des fourches de micocoulier déjà remarquable par la culture et la technique industrielle, présente, depuis des siècles, une organisation qui n’est pas moins originale.
MULNE ST. 4, héia a
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