UN EXEMPLE DE MALTHUSIANISME ECONOMIQUE
DU XViil”° SIECLE
La vente en commun des fourches s'était traduite par une amélioration continue des prix, en faveur des producteurs. La douzaine de fourches qui valait 10 sols en 1680, avant la constitution de la première entente, était déjà payée 50 sols par les adjudicataires du bail de 1688. La collusion de certains acheteurs provoqua un léger fléchissement des cours en 1703, mais, après l'intervention de l’intendant, les prix reprirent leur courbe ascendante pour se stabiliser aux environs de 65 sols, entre 1730 et 1766.
Cependant, cette augmentation des prix à la production n'avait pas eu pour corollaire une élévation des prix à la consommation. La plus-value perçue par les propriétaires avait été compensée par une réduction progressive de la marge bénéficiaire du bailliste. Les consommateurs n'avaient pas été lésés par la constitution d’un monopole de vente, du fait que depuis 1711, on avait toujours inséré dans le baïl, la clause qui limitait le prix de vente des fourches manufacturées pendant toute la durée de l’adjudication. Entre 1711 et 1775, bien que le prix d'achat des fourches brutes fût passé de 56 sols à 73 sols la douzaine, le plafond imposé au bailliste demeura fixé à 100 sols la douzaine. Le profit du baïilliste avait été en décroissant, car ses charges étaient demeurées constantes. C’est à lui qu'incombait intégralement la rémunération des ouvriers, facturiers et les frais de magasin. Par ailleurs, il devait verser chaque année sa quote-part sur les indemnités dûes au syndic et aux experts. Enfin, c’est lui seul qui supportait les risques d’un engorgement du marché et la charge des invendus. Depuis 1711, une clause de l'adjudication prévoyait que les fourches encore en magasin à l'expiration du bail, seraient détruites en pure perte pour le bailliste. Les producteurs avaient voulu ainsi se prémunir contre la négligence ou l'incapacité d'un adjudicataire et éviter la constitution de stocks qui auraient pesé sur les prix, lors de la passation du nouveau bail.
Jusqu’en 1766, l'association avait donc fonctionné à l'avantage de toutes les parties. Les producteurs étaient assurés d'écouler toute leur production à un taux rémunérateur et de se retrouver en présence d'un marché complètement assaini, au moment du renouvellement du bail. Les consommateurs achetaient à un prix invariable. des fourches dont la qualité marchande était allée en s’améliorant. Enfin, le bailliste lui-même devait y trouver son compte, malgré la réduction de ses bénéfices, puisqu’à chaque adjudication on
voyait se présenter un grand nombre d'enchérisseurs. Cependant, la prospérité même de l'entente allait la placer dans une situation difficile.
Les profits réalisés par les producteurs avaient entrainé la multiplication des fourchiers et un accroissement des quantités offertes annuellement sur le marché. Vers 1750, quelques hivers rigoureux ayant fait périr la quasi-totalité des oliviers, les habitants de SAUVE les avaient remplacés par de nombreuses plantations de micocouliers. De 1727 douzaines en 1739, la production s'était élevée à 2.665 douzaines en 1758. Cette année-là, le bailliste possédait en magasin, 5.200 douzaines d'invendus, soit la valeur de deux récoltes.
Néanmoins, lors du renouvellement du bail, en 1764, David DE- VEZE surenchérissant sur l’adjudicataire, prend les fourches à 3 livres 13 sols la douzaine, soit une augmentation de 8 sols par rapport au prix payé pendant le bail précédent. Cette élévation des cours provoque un afflux supplémentaire de fourches et la recette de 1766 atteint 3.000 douzaines, bien que les experts se soient montrés extrêmement sévères pour la réception des fourches brutes. Ils en avaient refusé plus de 300 douzainés comme impropres à la fabrication, alors que lors des baux antérieurs, on en coupait annuellement cent douzaines au maximum. L’accroissement du stock est tel qu’en 1767, il reste les trois quarts de la récolte en magasin à la date du 5 Août, époque où, d'ordinaire, toutes les fourches ont été absorbées par les besoins du dépiquage. L'adjudicataire qui a payé aux producteurs le montant de la recette, se trouve dans une situation critique et cherche à se démettre de sa charge. Il s'adresse au Conseil des habitants et demande la passation d'un nouveau bail à la folle-enchère.
Pour la première fois, les membres de l'association vont se trouver en face du problème de la surproduction. Jusqu’alors, c’est le baiïlliste qui avait cherché lui-même à trouver des solutions, mais en 1767, l'engorgement est si grand que l’adjudicataire se rend compte qu'avec le prix auquel il s’est engagé à payer les fourches vertes, il est en train de courir à sa ruine.
Il aurait certes été possible aux producteurs d'imposer le respect des clauses du contrat et d'obliger l’adjudicataire à recevoir leurs fourches jusqu'à expiration du bail, mais l'effondrement des cours qui en aurait résulté, aurait lourdement pesé sur les offres de prix, lors de la nouvelle adjudication. L'essentiel, pour les propriétaires était de trouver une solution qui leur garantisse un prix rémunérateur au cours des années à venir.
Leur maîtrise absolue de l'offre permettait d'envisager plusieurs solutions. De nombreux économistes, et en particulier A. C. PIGOU (1) ont démontré que le bénéfice maximum en cas de moncpole de vente, était atteint pour une quantité déterminée de
{1} A.C.P. PIGOU : Economics of Welfare
marchandises. Si l’on
P considère la courbe de la demande, cette quantité Q. est telle que l’aire du rectangle OPo X Qo soit maximum.
Les vendeurs de fourches se trouvaient en présence de deux catégories d’utilisateurs bien
Po x distinctes. Les dépiquages absorbaient, chaque année, une quantité cons-
O tante de fourches et il aurait fallu une hausse
Qo Q
importante de la mar-
, chandise pour détourner
les acheteurs. A côté de cette demande rigide, existait une demande bien plus élastique constituée par les besoins de la fenaison et du battage au fléau, pour lesquels les fourches de micocouliers n’étaient pas indispensables. Il semble que dès le début de l’entente, les producteurs aient délibérément négligé ce dernier marché. Pour le conquérir, il aurait fallu appliquer des tarifs peu élevés qui auraient considérablement réduit le bénéfice global de l’association. ASTRUC nous rapporte, vers 1720 que les paysans des contrées où l’on bat le blé avec le fléau « ne peuvent point se déterminer à acheter assez cher des fourches qui ne leur sont pas absolument nécessaires, ou du moins, dont ils savent se passer». Les producteurs s'étaient contentés du marché méridional où ils étaient assurés d’écouler leurs fourches à un prix
avantageux.
Avec l’accroissement de la production, les besoins de ce marché allaient être largement dépassés, malgré les efforts du bailliste CAMPEL, pour s'assurer des débouchés rentables dans d’autres régions où l’on pratiquait le dépiquage, notamment au PIEMONT. II était impossible à l'association de limiter la production annuelle car elle n'avait pas les pouvoirs de règlemeriter la plantation des fourchiers.
D'autre part, le micocoulier est un arbre qui, comme le caféier et l'hévéa, ne devient de plein rapport que de longues années après avoir été planté. Lorsqu'on prend conscience de la surproduction, il ne peut plus être question de faire arracher les plants. Il ne restait plus aux producteurs de fourches qu’à chercher à tirer le meilleur parti d’une récolte dépassant les besoins des pays méridionaux, acquéreurs au prix fort.
; Dans son traité sur le « Mécanisme des Prix » (2) Jean MAR- CHAL nous indique que le détenteur d'un monopole agricole n'est
(2) Jean MARCHAL « Le Mécanisme des Prix » 2e édition Librairie de Médicis Paris 1948
pas maître du volume de sa production et qu'il s’agit pour lui de vendre à un prix tel que son chiffre d’affaires soit maximum. Pour résorber les quantités qui, jetées sur le marché, provoqueraient un dépassement du prix optimum, le monopoleur agricole a le choix entre le stockage, la dénaturation, la dérivation vers un marché extérieur et, enfin, la destruction.
Le stockage est la solution qui se présente immédiatement à l'esprit et c’est celle qu'’adoptèrent les premiers baillistes qui eurent à faire face à la surproduction. Dans le cas des fourches, ce ne pouvait être qu’une solution provisoire car il était impossible de réduire la production pour les années à venir. De plus, il n’y avait jamais de récolte déficitaire. Au contraire, à l’époque où les magasins commençaient à ne plus pouvoir se vider, c'est-à-dire vers 1760, les dernières plantations de micocouliers arrivaient à maturité et la production annuelle allait sans cesse croissant. D'autre part, le bois de 'micocoulier qui a été travaillé à la chaleur, se déforme peu à peu avec le temps et les stocks perdent, à la longue, une grosse partie de leur valeur marchande. C’est pourquoi le bailliste, Maître CAMPEL, eut l’idée d'orienter les cultivateurs de micocouliers vers une autre production.
La dénaturation consiste à transformer un produit de façon à pouvoir l’écouler sur un autre marché intérieur. Un exemple que connaissent bien les viticulteurs languedociens est la distillation du vin en alcool. Il ne pouvait être question de modifier les fourches déjà récoltées; la seule transformation qu'il était possible de pratiquer était celle de la jeune pousse sur l'arbre lui-même. C'est ce qu'avait compris Me CAMPEL lorsqu’en 1758. il proposa qu'une partie des micocouliers soit élevée en cercles pour cuves et tonneaux. Malheureusement, ce conseil ne fut pas suivi par les habitants inconscients du danger de surproduction et aveuglés par les bénéfices qu'ils avaient retirés de la vente des fourches.
La dérivation des stocks vers un marché extérieur ne fut jamais envisagée. Elle aurait consisté à appliquer un tarif élevé dans les pays méridionaux où l'utilité des fourches de micocouliers était maximum et à écouler le surplus de la production à bas prix dans les autres contrées. Cette solution se serait heurtée à de nombreux obstacles et aurait été difficilement viable. L'insuffisance et la cherté des moyens de transport, les barrières économiques entre provinces, l'adoption d'un tarif différentiel suivant les utilisateurs constituaient, à l’époque, autant de problèmes insolubles.
Il ne restait plus qu'une solution qui était la destruction des quantités excédentaires. Ce fut celle-là qu'adoptèrent les producteurs sauvains, tout comme à la même époque, la Compagnie des Indes Anglaises qui jetait à la mer les épices qu'elle ne pouvait plus écouler.
Après l'intervention de l’Intendant, le bailliste DEVEZE revint sur sa décision d'abandonner son bail à la folle-enchère. Le 11 février 1769, les producteurs passèrent avec lui, un accord par lequel le prix d'achat dés fourches vertes était réduit de 73 sols à 61 sols la douzaine, En contre-partie de l’abaissement de prix qui lui était
consenti, le bailliste se soumettait à faire détruire chaque année, en pure perte, 300 douzaines de fourches parmi celles qui avaient été reçues pour bonnes par les experts.
Désormais la surproduction s'aggravant, la pratique des destructions va devenir une des conditions essentielles des baux (3ÿ Lorsque le bail dé David DEVEZE arrive à expiration, en 1773, la nouvelle adjudication a lieu aux enchères comme les précédentes, avec cette différence que ce n’est plus l'offre de prix que l’on accroît, mais la quantité de fourches à couper en pure perte. Le prix d'achat est fixé une fois pour toutes à 66 sols la douzaine et le bail est adjugé au dernier surenchérisseur, Maître CAMPEL, qui se soumet à faire détruire annuellement 500 douzaines de fourches.
Malgré ces réductions, les magasins demeurèrent encombrés et, en 1775, les producteurs passèrent un traité avec le baiïlliste qui s'engageait à faire briser chaque année 300 douzaines supplémentaires, soit au total 800 douzaines de fourches sur une récolte que l’on peut évaluer à 3.000 douzaines. En compensation, on autorisait l’adjudicataire à augmenter son prix de vente à la consommation de 5 à 6 livres la douzaine.
C'était la première fois, depuis 1711 que le plafond imposé au baïlliste était relevé. En pleine crise de surproduction, les cultivateurs sauvains avaient trouvé le moyen de faire financer les destructions par les consommateurs.
Ce qui apparaît, au point de vue moral, comme une monstruosité n’est, au point de vue économique, que la conséquence logique du monopole dont jouissait l'association. Il est curieux de voir que les lois économiques qui ont été élaborées pour des cas abstraits se trouvent vérifiées, lorsqu'on se rapproche dans la réalité, des don-
-nées théoriques posées par les auteurs. Dans le cas de l'entente
pour la vente en commun des fourches, la concurrence est insigni-
fiante et les producteurs possèdent la maîtrise absolue du marché
des fourches à dépiquer.
D'autre part, comme il s'agissait d’un produit agricole, le coût marginal des fourches brutes tendait vers zéro, ce qui écartait tout calcul de valeur dans l'esprit des propriétaires. Les conditions posées par COURNOT ou par A. C. PIGOU se trouvaient réalisées et nous constatons que les théories de ces deux auteurs ont été confirmées par les faits.
Cette pratique des destructions se poursuivit tout au long du XIXe siècle, chaque fois qu'il y eut des menaces d’engorgement du marché. Elle ne s'atténua que lorsque l'entente eut réussi à écouler à bas prix, une part importante de sa production dans les territoires d'Afrique du Nord. ;
(3) Voir Bail de 1773, Annexe - Atticle 1.
Ce malthusianisme économique était bien loin du but qu'avait poursuivi de BASVILLE, en apportant son appui au groupement de propriétaires. L'Intendant avait cherché à protéger à la fois producteurs et acheteurs contre les abus des intermédiaires, ce faisant, il avait rendu l'entente entre propriétaires si puissante que, finalement, les intérêts des consommateurs devaient être lésés.
Cette évolution met en évidence le danger des associations de vente qui ne sont pas maîtresses du volume de leur production. Lorsqu'on se trouve en présence d’une marchandise dont toutes les sources sont entre les mains d'une même entente, les consommateurs deviennent les victimes des manipulations plus ou moins heureuses que le monopoleur entreprend pour maintenir un cours rémunérateur.