‹ Le Salavès: Étude monographique du canton de SauveChapitre 40 sur 78 · DE LA REVOLUTION A NOS JOURS · texte numérisé non relu

DE LA REVOLUTION A NOS JOURS

Comment le groupement des propriétaires de fourches allait-il franchir la grande tourmente individualiste qu'est la Révolution de 89 ? Déjà, lors de la passation du bail de 1782, on perçoit les prémices de ce grand mouvement d'idées: au nom de la liberté du commerce, quatre gros propriétaires forment opposition et refusent de livrer leurs fourches au bailliste. Il est curieux de retrouver dans les arguments que développe leur procureur, un écho fidèle des doctrines des physiocrates et de TURGOT (1): « les fourches qu’ils recueillent sont pour eux (les opposants), une denrée comme le sont bien d’autres, le blé par exemple; il est du droit commun que chacun doit avoir la liberté de disposer de son bien et de vendre ses denrées… Ils ne mettent aucun empêchement à ce que les autres habitants qui recueillent des fourches se syndiquent, s'ils le trouvent à propos, mais ils entendent, de leur côté, vendre leurs fourches à leur gré, ainsi qu'ils ont la liberté de vendre leurs autres denrées. En conséquence, ils se refusent à ce que leurs fourches soient comprises dans l’adjudication ». C’est le principe de l’appartenance obligatoire au syndicat qui est mis en cause pour la première fois. Le monopole de l'association est en danger; cependant, l'Intendant, par une ordonnance du 14 octobre 1783 et le Conseil du Roi, par un arrêt du 20 mars 1785, confirment le bail et déboutent les demandeurs, en s'appuyant sur les arrêts précédents.

L’entente entre producteurs allait traverser un plus grave péril lorsque les autorités qui l'avaient toujours protégée eurent disparu après 89. Lors du renouvellement du bail, en 1791, les producteurs firent appel au Directoire du Département pour qu’il donne force obligatoire aux décisions de l’Assemblée des producteurs, en se substituant à l’'Intendant. Par un arrêté du 12 Août 1791, le Directoire départemental refusa d'autoriser le syndic à passer le bail en la forme ordinaire, libre ensuite aux propriétaires de se réunir entre eux comme bon leur semble, sans cependant que ceux qui n'auraient pas adhéré à la convention, puissent être soumis à l'exécuter. Au nom des principes libéraux, on permet aux producteurs

(1) A.D.G. Série C 185 - liasse

d'organiser la vente comme il leur plaît, mais au nom de ces mêmes principes on leur interdit d'intégrer dans leur syndicat ceux qui désirent écouler leur récolte autrement. L'entente, qui se voit retirer toute investiture officielle, va perdre définitivement le caractère semi-public, et le monopole absolu dont elle avait joui depuis l’intervention de DE BASVILLE. On peut toutefois penser que cette réunion d'agriculteurs pour la vente en commun de leurs produits conserva un Caractère spécial aux yeux des autorités puisqu'elles ne l'interdirent jamais, en vertu de la loi « Le CHAPELIER »2

Les producteurs furent obligés de souscrire un acte privé d’association; c’est suivant cet acte que le syndic passe un nouveau bail novennal avec Maître CAMPEL,, le 25 janvier 1792. En vertu des liens qui unissaient auparavant association de producteurs et communauté des habitants, les représentants officiels de la Municipalité continuent à assister à la passation du bail.

Cependant, les dépréciations successives du papier-monnaie vont obliger l’adjudicataire à résilier son bail, le 5 Pluviose, an IV. On ne trouve plus, alors, de bailliste et les propriétaires organisent une Régie Commune pour la transformation et la vente à la consommation. Pour la première fois, on va se trouver en présence, non seulement d’un syndicat de vente, mais aussi d'une coopérative pour l'usinage des fourches brutes. L'association atteint un stade supérieur à une époque où, paradoxalement, le courant individualiste triomphe partout. C’est là une preuve de la solidité des liens communautaires qui unissent, depuis un siècle, les producteurs sauvains. =

Malheureusement, cette formule inédite d'organisation vient à une époque où l'inflation des assignats a précipité le marasme économique. En peu de temps, on assiste à un engorgement des magasins et à un effondrement total des prix. C’est la fin de l'expérience de la Régie commune, car les producteurs reviennent alors à l’ancienne formule de la vente en commun à un seul adjudicataire qui, en période de rétrécissement du marché, avait l'avantage de teur garantir un prix stable pendant la durée du bail. En 1797, un bail est passé pour six ans au sieur Claude SAILLER, au prix de 4 livres 6 sols la douzaine. En 1803, c’est au prix de 5 livres 2 sols que Maître CAMPEL reçoit, pour neuf ans, l'adjudication des fourches. Ces deux baux renferment une clause prévoyant des destructions annuelles.

. À cette époque, le Préfet du Gard, J. B. DUBOIS, qui s'intéresse aut Cultures de la Garrigue sauvaine et plus particulièrement au micocoulier, s'émerveille devant l'organisation des propriétaires et rêve de l'étendre à d'autres productions: « qui sait s’il ne serait pas souhaitable que, dans certaines localités, on formât de semblables institutions pour maintenir les qualités de quelques produits de la nature ou de l’industrie et en étendre le succès: » (2)

(2) J. B. DUBOIS Article cité

Pr rt

En 1812, l'engorgement est considérable et le syndicat est gêné dans ses manipulations par les propriétaires qui vendent leurs fourches sans passer par le bailliste. Finalement, le nouveau bail est adjugé au sieur BERNARD, au prix de 5 livres la douzaine et sous la réduction d'une fourche par douzaine de vertes et de deux cents douzaines de fourches facturées.

Par ailleurs, le Gouvernement cherche à assimiler la vente en commun des fourches au revenu d'un établissement public et à la soumettre aux charges et retenues dont sont passibles les biens et produits communaux. Les producteurs s'élèvent contre cette menace d’un nouvel impôt et le Greffier de la Mairie de SAUVE rédige le rapport qui a servi de point de départ à notre étude. L'auteur cherche à montrer, à travers l'historique de l'entente, l'indépendance des producteurs vis-à-vis de la communauté; il signale que la Cour des Comptes qui avait voulu imposer le Syndicat pour le même motif, avait été déboutée par l'Arrêt royal du 23 décembre 1736. Il serait, poursuit le Greffier, injuste de « charger de quelque nouvel impôt, un sol qui fournit une contribution foncière proportionnée à ses revenus réels et dont le produit paie, encore, un droit considérable, lors de l'enregistrement des baux ». (3)

Le greffier profite de la rédaction de ce rapport pour demander au Préfet que le syndicat soit placé sous la protection des autorités supérieures, c’est-à-dire que l’on revienne au régime de l'entente obligatoire. « Les meilleurs établissements, ajoute-t-il, ont besoin d’un appui tutélaire pour se soutenir contre l'ignorance et le caprice de quelques individus ». (3)

Malgré leurs efforts, les producteurs ne purent jamais obtenir le renouvellement des anciens arrêts royaux et le syndicat conserva un caractère strictement privé. L'acquisition d'un patrimoine immobilier allait pourtant renforcer sa personnalité.

Jusqu'à la Révolution, l'existence de l'association était établie par la coutume et les. divers arrêts royaux et les baux en étaient la confirmation écrite. Après 89, le syndicat cessait d'exister de plein droit et, avant chaque renouvellement du bail, les propriétaires devaient passer un véritable acte d'association qui n’engageait que les signataires, pour une période limitée. Désormais, par l'achat de biens propres, la continuité de l'association dans le temps allaît être rétablie.

En 1813, les casernes de SAUVE, vendues aux enchères, avaient été adjugées au notaire, Maitre VERDEILLE. Les propriétaires s'avisèrent qu'ils pourraient avoir là, un local suffisamment spacieux pour y installer leurs ateliers et leurs magasins.

Le 18 Mars 1815, ils passèrent un contrat qui leur transférait la pleine propriété de tout le corps de bâtiments, sous réserve des droits que la Mairie s'était conservés d'y tenir la prison et le temple. protestant.

G) A.D.G. Série C 185 Pièce 1

L'acte de vente des casernes (4) se présente comme une véritable déclaration des statuts de l'association. Les producteurs sont obligés de définir cette personne morale qui va être détentrice d'un patrimoine distinct de celui des membres du syndicat. Cette codification des règles de fonctionnement constituera, désormais, pour l'association, un cadre juridique dans lequel les baux futurs viendront obligatoirement s’insérer. :

La notion de personne morale étant assez imprécise à l'époque, l’article 3 de l'acte de vente insiste sur la nette délimitation entre le patrimoine collectif de l'association et les patrimoines particuliers de ses membres : « Aucun propriétaire ou particulier ne pourra s'attribuer le droit de diviser ou morceler ce bâtiment ou d’en jouir ou disposer autrement que par l'organe et l'intervention du Conseil de la Société. Les casernes séront considérées comme une dépendance nécessaire de toutes les propriétés qui produisent... des fourches dans la commune de SAUVE. »

L'article suivant indique que les propriétaires qui se retireraient de la société, perdraient tout droit sur la jouissance des casernes; ils ne pourraient le récupérer qu'en revenant au sein de l'association. Enfin, le dernier article renferme le mode de dévolution de l'actif au cas où la dissolution de la société serait décidée à la majorité de ses membres.

Le premier bail qui suivit l'achat des casernes, fut celui du 15 Janvier 1821 (5). De nouvelles clauses prévoient’ l'affectation des casernes au bailliste, Alexandre SALLES de SALLELES. Il reçoit la jouissance des bâtiments de la société pour la durée de son bail, moyennant une redevance annuelle de deux cents francs. Il est prévu, également, qu'à l'expiration du bail, il pourra conserver certaines pièces qui lui serviront de magasin pour les fourches restant à vendre.

L'association se maintint sous cette forme tout au long du dixneuvième siècle, mais, en 1903, à l'expiration du bail passé avec le sieur FORESTIER, les propriétaires abandonnèrent ce mode d’exploitation bi-centenaire pour une formule nouvelle qui leur semblait mieux adaptée aux exigences de l’économie moderne. Ils imaginèrent de confier la vente et l’usinage des fourches à une société anonyme dont ils seraient eux-mêmes les actionnaires. Ils passèrent, avec la société, un bail qui lui conférait la jouissance des casernes pendant trente ans.

Cependant, cette société devait rapidement devenir un instrument entre les mains des plus gros propriétaires qui en étaient les promoteurs. Il fallait, en effet, posséder plus de cinq actions de cent francs pour devenir administrateur. Les petits récoltants étaient défavorisés et, à l'expiration du bail, en 1933, là majorité des proprié-

(4) Archives Notariales de SAUVE, Me VERDIER, Notaire. Registre 1815-1816 Acte du 18 mars 1815.

(6) Archives notariales de SAUVE, Me VERDIER - Notaire - Registre 1821-1822- 1823 - Acte n. 6

taires refusèrent de laisser les casernes à la disposition de la société. Il s'ensuivit un procès retentissant entre les producteurs et cette société et, au bout de plusieurs années, les casernes furent restituées aux propriétaires récoltant des fouréhes.

Ceux-ci revinrent à la forme coopérative en créant l'association « des Producteurs de Fourches Réunis », qui est l’héritière de l'ancienne entente entre propriétaires. Elle se consacre à la fois à l'usinage et à la distribution des fourches et autres produits du micocoulier.

Ce retour à l'ancien mode d'exploitation démontre que la formule coopérative paraît être la plus proprice à l'écoulement d'une marchandise dont la production se trouve concentrée dans un même terroir. MAR EE

Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, les cultivateurs ont eu à faire face à un resserement des débouchés. Le marché de la fourche de micocoulier s'est trouvé gravement menacé à la fois par l'abandon de l'antique procédé de dépiquage et par l'apparition de la fourche à dents de fer, dite « américaine ».

L'adoption, en France, des égreneuses, après 1850, puis des batteuses mûes par une locomobile à vapeur, après 1890, devaient porter un coup fatal au dépiquage sur l'aire. Les producteurs furent, peu à peu, contraints d'abandonner {a fabrication des « ventadouires » et des « espaliadouïres » pour se consacrer uniquement à la fabrication de la fourche standard, dite « charretière », propice à de nombreux usages : fenaison, manutention des. pailles et foins. Plus grave fut la menace constituée par l'introduction sur le marché français, des fourches en fer, à la fin du XIX”* siècle. Leur plus grande solidité les fit préférer aux fourches de bois pour la manuteution des produits pondéreux : fumiers, racines fourragères. Les producteurs sauvains durent trouver de nouveaux débouchés ; les cultivateurs indigènes d'Afrique du Nord, qui ne pouvaient acheter les fourches en fer, à cause de leur prix élevé, sont devenus les meilleurs clients des coopérateurs sauvains, qui leur envoient surtout des produits de dernier choix, à des prix nettement inférieurs à ceux pratiqués dans la métropole.

Néanmoins, la production annuelle qui, en 1914, s'élevait encore à 6.000 douzaines, n'était plus que de 3.000 douzaines pendant les années 30. La pénurie des métaux ferreux accrut la demande “pendant la guerre et on a vendu jusqu’à 4.700 douzaines en 1942 et 4.000 douzaines en 1947. Mais, depuis cette date, on est revenu aux chiffres d'avant-guerre et, en 1950, on à vendu seulement, 2.500 douzaines de fourches.

La chute enregistrée depuis la première guerre mondiale correspond, en partie, à la cessation complète des achats de l'intendance. L'armée absorbait, chaque année, un fort contingent de fourches en bois, destinées à la cavalerie. Elles étaient préférées aux fourches en fer car, avec elles, on ne risquait pas de blesser les chevaux

en leur apportant leur nourriture (6). La motorisation de l'armée a entraîné la disparition de ce débouché sûr et régulier.

D'autre part, la mécanisation de l’agriculture, l'emploi des pick-up ballers et des botteleuses pour la manutention des pailles. et fourrages, raréfie, de plus en plus, l'usage des fourches. Les seuls débouchés qui resteront ouverts seront les pays de montagne, où toute motorisation demeure impossible et les pays coloniaux, à agriculture rudimentaire. Un effort de lancement devrait être fait dans ces pays pour arriver à compenser les marchés qui se ferment peu à peu ; il est à remarquer que, si l’on fait exception de l'Afrique du Ncrd l'aire de vente des fourches de micocouliers ne s’est guère étendue depuis le XVIII" siècle, malgré les moyens d'expansion qu'offrent les transports modernes. Les principaux consommateurs demeurent les départements des anciennes provinces de Languedoc, de Provence et de Dauphiné.

Une publicité dans des journaux spécialisés à destination de la Savoie et des départements pyrénéens, pourrait porter ses fruits dans l'immédiat. A plus lointaine échéance, on pourrait sonder les possibilités des territoires d'Afrique et du Moyen-Orient. La faiblesse des prix de revient permettrait de pratiquer un dumping temporaire susceptible d'imposer les fourches de SAUVE dans ces pays et. de leur assurer un écoulement régulier.

Cependant, la recherche de nouveaux débouchés ne saurait être possible si la dépréciation de la marchandise, que l'on constate depuis quelques années, venait à s’aggraver. Un des grands avantages de l'association avait été une garantie constante de la qualité, car la sévérité des experts conduisait à n’admettre à l'usinage, que les fourches de très bonne valeur marchande. La pratique des réductions avait contribué à la réputation des produits de SAUVE, car on détruisait, après chaque récolte, les fourches de dernier choix.

Les défauts que l’on constate, actuellement, ne sont pas imputables à la fabrication, mais à la culture du micocoulier lui-même. Les propriétaires de fourchiers n'apportent plus, en général, les soins minutieux qu'exige la taille des pousses destinées à former les fourches. Malgré la sévérité du contrôle de la coopérative à Ja réceplion, les fourches vertes acceptées ne présentent pas les mêmes qualités de fini que jadis. Lorsque les vieux cultivateurs, héritiers des traditions centenaires auront disparu, la culture des fourches sera en grand danger. Il serait opportun de former de jeunes spécialistes susceptibles d'assimiler la technique délicate de la taille. Etant donné la structure actuelle de l'exploitation, il s'avère impossible d'intéresser les jeunes propriétaires à acquérir cette formation ; le petit nombre de fourchiers possédés par chacun ne peut pas faire apparaître comme rentable le long apprentissage nécessaire; il faudrait que les Coopérateurs sauvains, qui se sont si souvent imposés comme dés précurseurs, montrent, une fois de plus,

(6) Cette propriété a fait adopter les fourches de SAUVE par les Haras et les écuries de course.

le chemin et mettent en commun leurs têènements de micocouliers. Les cultivateurs que l’on éduquerait pourraient ainsi trouver un champ d'action suffisamment étendu pour que leur formation soit rentable. Chaque propriétaire n'aurait plus alors qu’à tenir en état ses parcelles, le travail délicat étant accompli par des spécialistes. . C'est à cette seule condition qu'il sera, je crois, possible de trouver des jeunes gens qui veuillent apprendre la technique de la taille et, en maintenant la qualité des produits, de sauver la culture du micocoulier. D'autre part, il serait ainsi possible de contrôler la production et de l'adapter à la demande.

Il faudrait aussi envisager l'étude d'un décret qui rendrait obligatoire l'appartenance à la coopérative. La leçon du passé nous montre tous les bienfaits que les producteurs en ont retirés. Le nombre de fourches actuellement usinées par les industriels dissidents est certes minime, mais leur affectation à la coopérative permettrait à ses administrateurs d’avoir une politique constructive.

11 ne faudrait pas surestimer l'importance de l'industrie des ‘ fourches dans l’économie du canton. En 1949, le revenu brut de la récolte a atteint trois millions et demi de francs, tandis que la récolte de vin pour la seule commune de CANAULES s'élevait à plus de cent millions de francs. La production des fourches n’a toujours été qu'une industrie d'appoint ; sous l’ancien régime, à une époque où le numéraire était rare, elle constituait une précieuse ressource, ce qui explique l'intérêt que lui portèrent les intendants.

Aujcurd'hui, il y a quelque 250 coopérateurs, ce qui représente, en 1950, une moyenne annuelle de 120 fourches et de 12.000 frs de recette brute par propriétaire. La fabrication occupe une vingtaine d'ouvriers pendant quatre à six mois, suivant l’ampleur de la récolte.

Ces chiffres sont loin de justifier l'étude importante que nous avons consacré à cette industrie, mais son histoire méritait bien que l'on s’y arrêtât.

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