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CHAPITRE I

L'ANCIENNE INDUSTRIE LAINIERE

La permanence des productions artisanales contraste. vivement avec les multiples variations de la vocation agricole du canton. De même que les boisseliers étaient restés, au cours des siècles passés, attachés à leur industrie traditionnelle, les artisans du textile demeurèrent fidèles à la même branche d'activités. Seuls, les bouleversements du marché du vêtement entraînèrent des transformations qui se traduisirent alternativement dans le choix de la matière première utilisée et dans la présentation du produit fini.

Les symboles de cette continuité furent, à l’origine, les métiers de bois ancestraux où l’on tissa, tour à tour, les rustiques cadis, les pessots et les fütaines, puis, plus tard, les métiers à plat où l'on fabriqua des bas « tant de laine, soye et coton >» jusqu’au début du vingtième siècle. Ce précieux instrument occupait la place d'honneur dans l’étroite demeure de l'artisan dont il constituait souvent l’unique capital. On comprend que les fabricants d’étoffes et de bas 8e soient difficilement résolus à abandonner ce gagne-pain traditionnel, en dépit de longues périodes de mévente.

De plus, que ce soit la boissellerie ou le textile, leur pratique est le fruit d'un dur apprentissage qui fait toute la valeur professionnelle de l’ouvrier. Ce potentiel en nature est complètement anéanti si l’on change d'activité. Cette spécialisation ne se retrouve pas dans l’agriculture; elle explique, en partie, la persistance des anciennes industries en face des transformations des cultures chez une population très perméable aux influences extérieures.

Depuis leur origine, les principales activités artisanales sont restées concentrées au chef-lieu de canton. Les fileuses, les ourdisseurs et les tisserands épars dans les villages voisins restèrent toujours dans l'orbite des marchands et fabricants de SAUVE. Si l'on fait exception des quelques dizaines de métiers battant à DUR- FORT, l'étude de l’industrie cantonale va se résumer à celle du tex-

tile sauvain.

Sous la dynastie des Bermond, les Basses-Cévennes étaient déjà réputées pour leurs étoffes de laine. Les troupeaux élevés dans la région donnaient, en abondance, des toisons de première qualité,

Les olivettes des collines pré-cévenniques fournissaient l'huile indispensable à l'ensimage. La densité de la population accrochée à la faille, l'aptitude des habitants à tirer profit des apports étrangers et l'existence de courants commerciaux très actifs, favorisèrent le développement de l’industrie lainière qui occupa, de très bonne heure, une place primordiale dans l’économie du Salavès.

Comme pour la manufacture des fourches, une très ancienne division du travail avait réparti la fabrication des tissus entre de nombreux intermédiaires. Au départ, le facturier en laine collectait les toisons pour les faire laver, huiler et filer. Il livrait les écheveaux aux ourdisseurs qui étaient spécialisés dans la confection des fils de chaîne ou « estame ». Filature et ourdissage étaient, la plupart du temps, réalisés dans les campagnes du Salavès et de la région de Lasalle. Les femmes maniaient la quenouille et le fuseau, tandis que les hommes se consacraient au peignage et à la fabrication de l’estame lors de la morte-saison agricole ou au cours des longues soirées d'hiver.

Le tisserand, au contraire, était un véritable artisan occupé une grande partie de l’année à la confection du cadis. Il fallait une très longue pratique pour arriver à lancer la navette avec habileté et rapidité et atteindre ainsi un rendement qui permit d'affronter une sévère concurrence. Aidé par ses enfants ou son apprenti qui le pourvoyait en canettes, le tisserand, levé dès l'aurore, poursuivait jusqu’à une heure fort avancée, sa tâche monotone, rythmée par le claquement régulier du peigne qui s’interrompait parfois, juste le temps de renouer un fil cassé. Anduze et Sauve étaient les deux principaux centres de la fabrique de cadis qui avait essaimé dans les villages pré-cévenols de Monoblet, Saint-Hippolyte, Pompignan. On travaillait surtout en vue de la foire de Beaucaire où l’on écoulait une grande part de la production.

Une fois terminée, la pièce de drap passait à. l'atelier du foulonnier d'où, après avoir été dégraissée et foulée, elle sortait prête à recevoir la teinture. Le cadis des Basses-Cévennes était tissé avec des laïines de pays non triées; le mélange de toisons blanches et noires donnait une étoffe de couleur brunâtre qu'il n'était pas possible de teindre. L'habitude de vendre des tissus en apprêt se conserva à Sauve, après que l’on eût abandonné la fabrication de cette étoffe grossière et l’art de la teinturerie ne vint jamais compléter l'industrie textile locale. Aujourd’hui encore, les bonnetiers expédient, soit à NIMES, soit à SAINT-HIPPOLYTE, les articles qu'ils doivent faire teindre.

Avec la Renaissance, on assista à une nette amélioration dans la présentation des étoffes tissées dans la région. Les toisons furent triées suivant leur couleur; un plus grand soin fut apporté au peignage des laines destinées à la confection de l’estame; en même temps, on accrut la largeur des pièces de drap afin de pouvoir les écouler dans les provinces éloignées où la demande était différente de celle du Languedoc. Le commerce de ces étoffes appelées « pessots » et, parfois, « serges tramières » ou tout simplement « trad

nières », car la trame était constituée de laine cardée, connut un grand essor à partir du dix-septième siècle.

On réussit même à les introduire sur des marchés étrangers à la faveur des guerres de Louis XIV qui interdirent l'accès des côtes italiennes aux vaisseaux anglais (1). Les laines des Basses-Cévennes étaient pareilles à celles employées en Angleterre pour la fabrication des « sempiternes » ou « serges impériales », héritée des provinces flamandes. Il suffit aux tisserands du Salavès de modifier le montage des chaînes et des peignes sur le métier pour offrir des serges absolument identiques. On alla même jusqu’à imiter le plomb aux armes d'Angleterre pour expédier ces étoffes dans le Royaume de Naples où les marchandises françaises étaient prohibées. Lorsque le marché italien se fut rouvert aux navires britanniques, les . sempiternes des Cévennes trouvèrent un nouveau débouché en Espagne, à l'occasion de la guerre de Succession. Malheureusement, les fabricants du Gévaudan et des Hautes-Cévennes, qui tissaient des laines inférieures mêlèrent leurs envois à ceux des Basses-Cévennes et, bientôt, les serges languedociennes perdirent leur réputation et furent éliminées des marchés extérieurs.

‘Au cours du dix-septième siècle, on vit apparaître, également à Sauve, une nouvelle fabrication, comme en témoigne le terme « fustainier » que l’on retrouve dans les documents relatifs à cette époque. D'après Ivan GAUSSEN (2), c’est dès la fin du seizième siècle que la confection d’étoffes mêlées de laine et de coton se serait introduite à Sommières.

Les procédés rudimentaires que l’on employait alors pour la filature ne permettaient pas de fabriquer des chaînes de coton suffisamment résistantes et les tisserands ne pouvaient utiliser la nouvelle fibre textile que pour la trame de leurs étoffes. Le produit de cette combinaison était une sorte de velours assez grossier, la fûtaine, dont les Sauvains continuèrent à se vêtir jusqu’à la fin du 19° siècle. Déjà, différents des autres habitants du $Salavès par certaines de leurs mœurs et par la particularité de leur patois, les habitants de Sauve s’en distinguèrent aussi par leur costume. (3)

Cependant, l'apparition du coton allait accélérer la désaffection des artisans locaux envers l’industrie des tissus de laine, déjà con-

(1) A.D.H. Série C 2349-1729 : Projet de rétablissement de la fabrique des serges.

(2) Ivan GAUSSEN. Les foires et marchés de SOMMIERES en Languedoc, NI- MES - Imprimerie CHASTANIER 1921

(3) On m'a conté, à ce sujet, une anecdote significative. À la fin du siècle dernier on jouait à QUISSAC une pièce dont l’action se plaçait sous la Terreur. L'acteur amateur qui incarnait Robespierre n'ayant pas eu le temps de quitter ses vêtements de travail fit son entrée en scène en costume de futaine. Un spectateur s’écria en le voyant apparaître : « Sabié pas que Roubespière era de Saouvo » (Je ne savais pas que Robespierre était de Sauve).

currencée par les progrès de la fabrique de bas. En 1783, le rapport des inspecteurs des manufactures ne signale plus que 200 pièces de serge au bureau de visite de DURFORT et ne mentionne plus le bureau de SAUVE (4) où, en 1761, on avait encore recensé 7.000 pièces de drap (5). La Révolution et l'Empire virent la disparition complète de cette production au profit d'une fabrication bien plus rémunératrice.

(4) A.D.H. Série C 2585 6) A.N-F. 12 1349.

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