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LE DEVELOPPEMENT DE LA BONNETERIE

La fabrique de bas, de gants et de bonnets au crochet est une très vieille activité féminine. Cependant elle ne commença à prendre l'allure d’une industrie qu'après l'invention, en Angleterre, du métier à maille. Celui-ei fut introduit dans le Gard par le Nîmois GRIZOT qui, aux environs de 1680, ramena clandestinement, de LONDRES, les dessins de toutes les pièces qui le composent. La première utilisation du « métier à cueillir » fut la confection des bas dont la demande avait été décuplée par l’adoption de la culotte, en matière de vêtements. La bonneterie prit rapidement une grande importance, non seulement dans les grandes villes du Languedoc, mais aussi dans les bourgs des Basses-Cévennes et en particulier à SAUVE.

Cette nouvelle fabrication rencontra, dans notre région, un terrain très favorable. L'extension du commerce des « drapades » cévénoles avait modifié la structure de l’industrie locale. Peu à peu, . certains facturiers en laine avaient réussi à intégrer toutes les opérations et à faire entrer sous leur coupe les divers artisans intervenant dans la filature. le tissage et la finition. Le tisserand lui-même était devenu un simple ouvrier à domicile travaillant à façon, sur de la marchandise qui ne lui appartenait plus. Cette sujétion de l’industrie lainière à quelques riches marchands-fabricants, facilita la nouvelle orientation de l’activité textile.

D'autre part, il semble que les artisans sauvains aient cherché à se soustraire à la sévère règlementation instituée par l’ordonnance de Juillet 1696. Pour maintenir la qualité des diverses étoffes, des arrêtés fixaient avec minutie la largeur des peignes, la longueur et le nombre des fils de chaîre à utiliser pour chaque fabrication. Des inspecteurs étaient chargés de contrôler l'exécution de ces prescriptions, tandis que, dans chaque centre important, un corps de jurés-gardes avait pour mission d'apposer sa marque sur toutes les pièces terminées. Cette tutelle devint rapidement insupportable aux tisserands. du Salavès qui avaient toujours travaillé sans aucune contrainte.

Enfin, l'emprise croissante des jurandes et des corporations sur la vie spirituelle de leurs membres incita les Nouveaux Convertis, qui étaient restés, au fond de leur cœur, fidèles au protestantisme, à exercer une activité jouissant encore d'une certaine liberté de par sa nouveauté,

Cependant, les marchands fabricants qui avaient développé ie commerce des bas dans les grandes villes craignirent de voir le contrôle de la fabrication leur échapper si la bonneterie s’éparpillait dans les campagnes. Soutenus par les facturiers en laine qui voyaient leur main-d'œuvre les abandonner, ils demandèrent que la profession fut soigneusement réglementée. Le 30 Mars 1700, ils obtinrent un arrêt général qui autorisait la fabrication des bas au métier dans 17 villes bien déterminées, parmi lesquelles se trouvaient seulement pour le Languedoc, Toulouse, Nimes et Uzès. Pour que le travail puisse être aisément surveillé, la manufacture de bas « tant de soye, fil, laine, poil, coton et castor » était strictement prohibée dans tous les autres points de la province.

Les faiseurs de bas cévenols ne s’inclinèrent pas et continuèrent leur fabrication. Finalement, une convention fut passée le 10 Février 1713 devant l’intendant de Basville, autorisant les artisans des campagnes à se consacrer à cette industrie, sous certaines conditions bien précises. Ils étaient tenus de suivre les statuts des bonnetiers nimois et ils étaient astreints au droit de visite des jurés gardes de cette ville. D'autre part, ils devaient obligatoirement avoir été reçus maîtres devant la jurande de Nîmes et payer, chaque an-

née, un droit d'enregistrement à celle-ci GS

Cette sujétion administrative se transforma rapidement en une dépendance économique de plus en plus étroite et les faiseurs de bas du Salavès cessèrent d'être tributaires des négociants sauvains pour passer sous la tutelle des marchands nimois.

On peut essayer d'expliquer cette évolution par la Révocation de l'Edit de Nantes qui obligea un grand nombre de riches bourgeois sauvains à Cmigrer en Suisse ou à interrompre toute activité commerciale. Cependant le facteur essentiel de cette substitution du négoce nimois au négoce local réside dans les transformations profondes du marché textile. D'une part, la place de plus en plus importante des matieres exotiques entrant dans la fabrication battit en brèche le quasi-inunopole dont les facturiers en laine avaient joui jusqu'alors pour l’approvisionnement des métiers. D'autre part, la spécialisation des articles et l'élargissement des débouchés dépassèrent les capacités des marchands sauvains dont le réseau traditionnel de relations commerciales ne sortait pas du cadre régional. Même lorsque un arrêt de 1756 eut rendu à la bonneterie son entière indépendance, les fabricants des Cévennes restèrent sous la coupe des négociants nimois et ils conservèrent la coutume de porter leurs bas tricotés à Nimes chez l'apprêteur qui faisait aussi fonction de courtier et achetaïit comptant. ‘

Jusqu'’aux environs de 1740, les bas de laine représentèrent les neuf-dixièmes de la production totale. Ils se distinguaient surtout

(1) A.D.H. Série C 2633

par leur qualité médiocre, mais leur bon marché facilitait leur ‘écoulement (il est curieux, à ce sujet, de constater qu'à deux siècles de distance, les caractères originaux de la bonneterie sauvaine se retrouvent inchangés dans l’industrie actuelle). Un artisan fabriquait à l'époque, de trois à cinq paires de bas chaque jour. La douzaine de bas de femmes à deux fils qui se vendait alors huit livres exigeait seulement une faible quantité de laine valant environ une livre et, demi (2). Le fort pourcentage de main-d'œuvre incorporé dans le prix de vente permettait aux fabricants. de comprimer sensiblement leurs tarifs, en cas de nécessité.

Vers le milieu du dix-huitième siècle, la fabrique de bas de soie fit de rapides progrès avec le développement du mûrier dans les Basses-Cévennes. En 1768, les bas de soie étaient même devenus la principale production. La qualité des articles n'était guère supérieure à celle des bas de laine, car on n’utilisait presque uniquement que de la soie de pays. Le caractère familial de la filature était un sérieux obstacle à son perfectionnement. Les sériciculteurs dévidaient eux-mêmes leurs cocons dont ils ne prenaient même pas la précaution d’étouffer la chrysalide dans leur four à pain. Le mari filait le matin, la femme l'après-midi et la servante le soir, tandis qu'un jeune enfant actionnait la manivelle du tour. Les soies obtenues étaient sales et très irrégulières. Concurrencés par les bonnetiers nimois qui utilisaient des soies espagnoles de qualité supérieure, les faiseurs de bas du Salavès optèrent pour le coton pendant le règne de Louis XVI

Sous l'impulsion des négociants nimois qui achetaient sur la place de Barcelone des quantités croissantes de coton indien, la filature de cette fibre s'était répandue dans la Gardonnenque et dans les Basses-Cévennes.

Les rames étaient cardées et filées au rouet par les paysans de la région qui délaissèrent la préparation de l’estame. On préférait le coton, car il était moins sale que la laine imbibée d'huile et bien moins difficile à travailler. Les bonnetiers purent ainsi s’approvisionner facilement en fils de coton dont l'emploi se généralisa dans l'industrie du bas. Jusqu'à la fin du XIX”"° siècle, les différentes fibres textiles furent, tour à tour, utilisées car les fabricants suivirent fidèlement les exigences d'une demande fort versatile.

Le premier débouché qui s'était ouvert à la bonneterie gardoise avait été le marché espagnol et le marché des Indes Occidentales. Les élégantes Madrilènes et les riches créoles recherchaient surtout les bas de soie à coin, tandis que les Catalanes faisaient grande consommation de bas de laine écarlates. Cependant, l'arrêt de 1758 qui avait autorisé l'exportation des métiers à bas favorisa la constitation d’une activité concurrente en Catalogne. Ses promoteurs réussirent même à s'attacher le concours d'ouvriers languedociens Pour protéger leur industrie naissante, les Espagnols mirent des droits prohibitifs sur les articles français en 1778 (3) et, plus tard,

A.D.H. Série C 2260 (Mai 1745) 6) A.D.G. 12 M 49. Rapport sur l'Industrie du Gard (1813)

firent défense d'importer des bas à coin de couleur, tant dans la métropole que dans les Colonies.

Eliminés des marchés de Cadix et de Lisbonne, les négociants Nîmois développèrent leurs envois à destination de la Russie et des Allemagne. Les fabricants sauvains réussirent à maintenir le chiffre de leurs exportations en se consacrant à la confection de bas et de bonnets de coton dont la Catalogne absorbait des lots très importants, car le bon marché des articles de SAUVE leur permettait de supporter des droits d'entrée très élevés.

Pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, tous les marchés extérieurs se fermèrent et la bonneterie connut une longue période de marasme. Pourtant, dans son mémoire de 1801, J.B. DU- BOIS (4) signale qu'elle occupait à SAUVE, 600 ouvriers dont un tiers seulement pour la soie. Il rapporte que les bas de soie étaient pareils à ceux fabriqués à SAINT-HIPPOLYTE et à GANGES, que les bas de coton égalaient ceux du VIGAN et de SUMENE, mais que

les bonnets de coton, qui étaient la spécialité de SAUVE, étaient d’une qualité inférieure.

Les divers recensements effectués sous l'Empire, nous permettent de nous faire une idée exacte de l’état de l’industrie sauvaine à cette époque. Le tirage de la soie occupait seulement quatre particuliers pendant une quarantaine de jours au chef-lieu de canton ; vingt-cinq ouvriers groupés dans huit petits ateliers filaient les cocons récoltés à DURFORT, dont la production annuelle s'élevait à 160 kilogs de soie contre 100 kilos à SAUVE (5). Il y avait alors au chef-lieu de canton près de 200 ouvriers fabriquant des bas de soie, reais la plupart travaillaient pour le compte de marchands nimois; seuls, trois entrepreneurs occupaient au total quinze ouvriers et huit artisans isolés échappaient à cette tutelle.

Le déclin de la bonneterie avait amené certains fabricants de SAUVE à acquérir des machines à filer et à se consacrer à la filature industrielle du coton. En 1811, 200 ouvriers rassemblés dans 21 établissements produisaient annuellement plus de 8.000 kilos de filés (6), SAUVE et le Vigan étaient alors les seuls centres textiles garduis où le « jenny » était utilisé. L'introduction de cette nouvelle machine avait fortement réduit le nombre de bras occupés dans la filature et avait ruiné l'industrie familiale du rouet.

Bas et bonnets de coton étaient fabriqués dans 10 usines qui comptaient au total 130 ouvriers et dans une vingtaine d'ateliers familiaux. Les divers recensements signalent que cette activité avait diminué de moitié depuis la Révolution.

Enfin, il faut également mentionner une industrie dérivée du développement rapide de la bonneterie dans la région. Il existait, en effet, à SAUVE, quatre ateliers de serrurerie où l’on fabriquait et où

(4) J. B. DUBOIS - Ouvr. cité.

(5) A.D.G. 12 M 49 (6) A.D.G. 12 M 50 Etat de l'industrie en 1811

l'on réparait les métiers à bas. Les maîtres-serruriers embauchaient à temps des compagnons étrangers, lorsque la demande était pressante. Le fer qu'ils utilisaient leur parvenait de Bourgogne, via Lyon, tandis que le charbon arrivait des mines d'ALAIS. Un tiers environ des métiers montés à SAUVE, étaient vendus dans les centres textiles avoisinants.

Le trait caractéristique de l’état de l'industrie sauvaine, au début du XIX”° siècle est le phénomène de concentration qui se dessine dans la filature et la bonneterie de coton. Certes, les usines occupent en moyenne une dizaine d'ouvriers seulement, mais le règne de l'artisan à domicile paraît près de sa fin. Le processus de groupement est assez simple: dans la filature, le prix élevé du métier renvideur exclut toute possibilité de travail à domicile; dans la bonneterie, les faiseurs de bas isolés étaient devenus de véritables travailleurs à façon et le transfert des métiers dans les ateliers des marchands-fabricants ne faisait que changer le mode de rémunération, le salaire à la journée remplaçant le salaire aux pièces.

Sous la Restauration, la bonneterie de coton demeura stationnaire, car le marché des bas subit le contre-coup de l'adoption du pantalon long par les hommes. Par contre, les bas de soie connurent une nouvelle faveur à la suite des commandes importantes passées par les Etats-Unis.

A SAUVE, leur fabrication reprit son ancienne importance au détriment de la filature de coton qui disparut complètement car le manque de capitaux empêcha les industriels de se procurer les « mule-jenny » dont l’usage se répandaiït dans le Nord de la France.

En 1834, il y avait à SAUVE, 450 métiers produisant des bas et des bonnets de soie, et 170 métiers fabriquant des bas communs et des bonnets de coton (7). Une trentaine de faiseurs de bas étaient recensés dans le canton, principalement à DURFORT. La filature et l’ouvraison de la soie avaient pris de l’importance avec l'essor de la sériciculture; à SAUVE, notamment, il y avait plusieurs moulins à ovale pour la torsion de la soie grège.

Malgré l'importance prise par l’industrie de la soie, SAUVE était en tête de toutes les villes du Gard pour la production d'’articles de coton. Elle fut moins touchée par la crise qui s’abattit sur la fabrique de bas de soie à partir de 1835. La fermeture complète du marché américain frappa durement cette activité déjà ébranlée par le remplacement du soulier découvert par la bottine qui permit aux élégantes de se passer d’un article relativement coûteux. Tous les métiers sauvains se reconvertirent rapidement pour travailler le coton et, en 1839, il ne restait plus dans la ville, un seul bonnetier utilisant la soie comme matière première. Contrairement aux autres villes des Basses-Cévennes, SAUVE ne revint jamais à la fabrique de bas de soie et se distingua ainsi de SAINT-HIPPOLYTE, de GANGES et du VIGAN.

(7) A.D.G. 14 M 102 et 103

La bonneterie de coton subit, elle aussi, les contre-coups de la crise générale de 1847-1848. De nombreuses usines renvoyèrent leur personnel et les ouvriers furent obligés, comme nous l'avons déjà vu, soit d’'émigrer, soit de se consacrer à des défrichements de garrigue. Un mouvement de reprise se dessina vers 1856, malgré la naissance d’une industrie concurrente en ALLEMAGNE. En 1860, il y avait à nouveau à SAUVE, près de 500 métiers tricotant le coton.

Les ouvrières à domicile, inoccupées depuis la disparition des bas de soie dont elles cousaient les broderies, trouvèrent une précieuse ressource dans le travail à la main du filet et, surtout, du crochet. Sous la dénomination de « filet » on englobait la fabrication des gants et des résilles, avec des cordonnets de filoselle qui provenaient des déchets de cocons cardés. Les ouvrières au crochet produisaient des fichus et des bonnets de laine qui connurent une grande faveur entre 1855 et 1890. :

Aussi grande qu'apparaisse la diversité dans la présentation des articles tricotés à SAUVE, à là main ou au métier, un trait commun suffisait à identifier leur origine. La bonneterie de SAUVE se distingua toujours par la qualité inférieure et le prix de revient excessivement réduit de ses fabrications. Si l'on examine, en détail, les composantes de celui-ci, on s'aperçoit que tous les éléments entrant en ligne de compte, favorisaient cette production bon marché. La matière première utilisée était la plupart du temps de dernier choix: alors que les bonnetiers du VIGAN fabriquaient uniquement des bas de coton fil d'Ecosse (8), les Sauvains ne tricotaient que des bobines de coton grossièrement tordu. Le prix de la journée de travail resta toujours inférieur à celui des autres bourgades des Basses- Cévennes, exception faite pour SUMENF; d'autre part, sa durée fut toujours supérieure d’une heure et le repos du lundi ne fut jamais observé à SAUVE. Enfin, les frais généraux étaient réduits à l’extrême car seul. l'amortissement d'un outillage fabriqué à bon compte dans le pays. constituait une charge sérieuse. Sous le second Empire, la concentration industrielle s'était accentuée et la moyenne des usines s'était élevée à une quarantaine d'ouvriers: en cas de crise, les patrons renvoyaient un certain nombre de bonnetiers et comprimaient à volonté leurs frais de fabrication. Quand la situation se rétablissait, ils réembauchaient et occupaient au maximum tous leurs métiers disponibles.

Toute l’histoire de la bonneterie sauvaine est une succession de périodes de prospérité et de périodes de marasme car, en plus des crises économiques générales, elle subissait également, des crises dues à son caractère particulier. Les articles de SAUVE étaient écoulés par l'intermédiaire des négociants nimois dans les pays étrangers peu industrialisés où la population ne jouissait encore que d’un faible pouvoir d'achat. La bonneterie étant une activité qui exige davantage de main-d'œuvre que de capitaux, fut une des premières industries à se développer dans ces pays dont les gouvernants la protégèrent énergiquement contre la concurrence étrangè-

(8) Fil de coton à deux brins très tordus ensemble

re. Les bonnets et les bas de SAUVE furent ainsi chassés, comme

nous l'avons vu, successivement de Catalogne, d'Amérique et d'Allemagne.

Les exigences de la vie moderne et surtout de la mode vestimentaire entraînèrent l'abandon définitif du bonnet de nuit et des bas et mi-bas de coton. L'industrie sauvaine, durement frappée dans ses fabrications traditionnelles, connut un moment difficile au début de la troisième République. Le brassage des populations et le progrès des communications avaient égalisé le prix de la journée de travail, tandis que le législateur avait uniformisé sa durée légale. Placés dans une position moins favorable, les fabricants sauvains s'orientèrent alors vers une nouvelle branche d'activité, faisant surtout appel à la main-d'œuvre féminine à domicile. L'industrie sauvaine prit, dorénavant, un nouvel aspect, mais ses caractères originaux n’en subsistèrent pas moins.

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