LA FABRIQUE DE SOUS-VETEMENTS
Souvent désignée sous le générique de bonneterie, l’industrie du sous-vêtement doit, en réalité, en être distinguée. Confondue, à l’origine, avec la fabrique de bas et de bonnets, elle s'en est peu à peu différenciée jusqu’à constituer une branche d'activité complètement autonome. |
Le critère permettant de délimiter ces deux fabrications doit être recherché non pas dans la nature des articles tricotés, mais dans la matière première utilisée et surtout, dans la clientèle contactée.
La bonneterie emploie principalement de la soie naturelle et du nylon, tandis que l'industrie du sous-vêtement ne consomme presque exclusivement que du coton, de la laine ou de la rayonne. La première intéresse seulement la fraction la plus aisée de la clientèle féminine, alors que la deuxième s'adresse aux personnes des deux sexes et à toutes les couches de la population. Le marché est done totalement différent, suivant l'activité considérée; chacune d'elles possède, de ce fait, une vie vraiment indépendante.
La fabrique de bas de soie qui représentait, récemment encore, l'essentiel de l’industrie des petites villes de St-Hippolyte, Ganges, Sumène et Le Vigan a, depuis longtemps, disparu des ateliers sauvains. La production de sous-vêtements constitue l'originalité du textile de notre chef-lieu de canton par rapport à celui des bourgades cévenoles voisines. A QUISSAC seulement l’on rencontre une activité identique, mais il s’agit d’une usine créée par un fabricant de SAUVE.
Le premier article produit par la fabrique de sous-vêtements, dans la région, fut la chaussette à mailles grosses et moyennes, de consommation courante. Vers 1880 apparut dans les Basses-Cévennes une petite machine à tricoter rectiligne, le métier DUBIED qui, sous l'impulsion de quelques bonnetiers sauvains, connut rapidement une grande faveur. Les acquéreurs préférèrent confier ces métiers à des ouvrières à domicile plutôt que de les grouper dans laurs ateliers. Chaque petit industriel possédait, dans les villages cévenols voisins, une gérante qui répartissait le travail entre les tricoteuses de sa localité. Elle distribuait le coton ou la laine fournis par l'entrepreneur et collectait les chaussettes terminées. Le renfort était fabriqué à SAUVE, sur des métiers spéciaux; il était rercis aux ouvrières à façon qui le branchaient sur leur machine et tricotaient le talon et le pied. Elles faisaient, en général, une dou-
zaine de paires par jour, ce qui leur assurait une rémunération quotidienne de un franc cinquante. Cette activité s'étendit jusque dans des communes éloignées comme Lasalle, Sainte-Croix-de-Caderle, Saint-Mertial où les fabricants sauvains trouvaient une main-d'œuvre féminine inoccupée depuis la disparition de la filature à domicile.
Le bon marché de ces articles leur assura un débouché facile et donna une nouvelle vigueur au textile sauvain. Les grandes possibilités d'écoulement affranchirent les fabricants de la tutelle des négociants nimois et l'industrie de notre chef-lieu de canton retrouva son indépendance.
Les bénéfices réalisés par les entreprises les plus importantes furent investis dans l'achat d'un nouveau métier à mailles, le métier circulaire, que l’on importa, à l'origine, d'Angleterre et de Hollande. Cette machine, qui travaille en continu, permet une production en grande série et une économie sensible de main-d'œuvre.
Cependant, lorsque cette invention fit sont apparition à SAU- VE, aux environs de 1900, la commune n'était pas encore électrifiée et .deux hommes étaient nécessaires pour faire tourner les métiers de gros diamètre. On avait soin de laisser tomber une maille afin de pouvoir ouvrir suivant une génératrice, le cylindre d'étoffe terminé. Des ouvrières taillaient à l'intérieur de la pièce ainsi obtenue, diverses sortes de sous-vêtements féminins. Pour économiser cette maind'œuvre de coupe et de couture, on préféra rapidement, utiliser tel quel le rouleau sortant du métier et lui donner une façon rudimentaire, grâce à un procédé d'enformage assez primitif. Le futur bas ou la future camisole étaient enfilés, après avoir été mouillés au préalable, sur les moules de bois dont ils épousaient grossièrement les contours, en séchant au soleil. Après cette opération, il ne restait plus qu'à accomplir les menus travaux de finition : surjettage du pied ou des manches, couture des boutonnières, fixation des attaches.
Bientôt, les camisoles de SAUVE, vendues à un prix excessivement réduit, devinrent la grande spécialité du textile local. C'est, en effet, un des traits caractéristiques de l'industrie française du sousvêtement que sa dispersion dans un grand nombre de départements, chaque petit centre se consacrant à la production d'un article bien déterminé. Un marché presque illimité s'offrit aux dessous tricotés qui remplacèrent fort économiquement la lingerie féminine traditionnelle. Les camisoles de deuxième choix, objets de grande consommation, assurèrent la prospérité des plus gros établissements de SAUVE. .
Le coût élevé du métier circulaire interdisait aux petits artisans à domicile de s'en procurer et, seuls, les industriels importants bénéficièrent des progrès de la fabrique de sous-vêtements. Il en résulta une reprise du processus de concentration, un moment interrompu avec l'extension de la machine à tricoter les chaussettes. Ce groupement de l'activité textile dans quelques usines bien outillées allait être à l'origine d'un événement lourd de conséquences pour la vie économique de notre chef-lieu de canton.
Les deux plus gros fabricants, DEVEZE et DUFOUR, décidèrent de transférer leur entreprise dans la ville de NIMES et déménagèrent la totalité de leur équipement industriel. Nous avons déjà vu les répercussions de cet exode sur le plan démographique, le personnel de ces deux établissements ayant suivi leurs employeurs. Il semble que ce soient surtout des raisons de convenance personnelle qui aient incité les deux plus importants manufacturiers à aller s’établir au chef-lieu du département. Ainsi, le caprice de deux particuliers suffit à réduire presque de moitié le potentiel textile de la communauté sauvaine. :
I1 faut toutefois ajouter que les transformations récentes des conditions économiques et sociales, en égalisant le coût de la maind'œuvre à Nimes et à Sauve, avaient supprimé le principal avantage dont avaient joui les employeurs sauvains. Par ailleurs, ceux-ci se sentaient isolés ,tant au point de vue des possibilités d’approvisionnement en matière première, qu'au point de vue des facilités d'écoulement; si, avant les progrès de l'automobile, les représentants des filateur$ du Nord de la France ou les acheteurs pour le compte des gros intermédiaires plaçaient facilement Nimes sur leur itinéraire de prospection, un voyage jusqu'à SAUVE risquait souvent de leur faire perdre un temps précieux. Enfin, le meilleur marché du courant électrique et la présence de spécialistes susceptibles de réparer rapidement la mécanique compliquée des métiers, peuvent avoir été autant de raisons qui influencèrent les deux fabricants sauvains dans leur décision de s'établir à Nimes.
Par une fâcheuse coïncidence, deux industries dérivées de l’activité textile traditionnelle disparurent brusquement, à peu près à la même époque. Une fabrique de pantoufles de feutre, fondée à la fin du siècle dernier par Alphonse DUFOUR, avait occupé jusqu'à une cinquantaine d'ouvriers. Elle périclita rapidement après la mort de son animateur et ferma complètement ses portes en 1914.
Ce fut un motif d'ordre différent qui entraîna l'abandon de la production de coton hydrophile dans laquelle s'était spécialisée la maison SARRAN, depuis 1885. L'usine où l’on cardait le coton brut s'était établie dans le lit même du Vidourle dont les eaux calcaires convenaient particulièrement au blanchiment de l’ouate. En 1916, un incendie détruisit complètement cet établissement à qui la guerre procurait une grande activité. Faute de capitaux, il ne put jamais être rééquipé et la vingtaine de cardeurs qu'il employait ne retrouvèrent plus leur occupation.
La fin de la grande guerre fut marquée par la disparition complète de la fabrique de bas; les métiers séculaires à plat sur lesquels une dizaine de vieux artisans s’obstinaient à travailler ne furent plus en mesure de lutter avec les métiers perfectionnés où le rôle de l'ouvrier se réduisait à une simple surveillance. De même l'industrie de la chaussette s’éteignit lentement, le rendement de la machine à tricoter utilisée ayant été largement dépassé par de nouvelles inventions fonctionnant à l'électricité.
Le commerce des camisoles fut sérieusement concurrencé par Ja mode de la chemise américaine, La grande majorité des femmes
adoptèrent celle-ci et il fallut se contenter de la clientèle rurale et de celle des personnes d’un certain âge. Les industriels sauvains achetèrent de nouveaux métiers de plus petit diamètre qui leur permirent de s'orienter vers d’autres fabrications fort diverses, tout en restant fidèles au principe traditionnel de la production à bon marché. Il n'aurait, d’ailleurs, pu être question pour eux, de lutter dans le domaine de la qualité avec les bonnetiers de Troyes qui avaient conquis la primauté en matière de lingerie fine et d'articles de luxe et de demi-luxe. Les fabricants de SAUVE continuèrent à se consacrer au tricotage de sous-vêtements de consommation courante à mailles grosses et moyennes.
Les filés de coton arrivent indifféremment des trois grands centres de production français : Nord, Alsace et Normandie. Il s’agit en grande majorité, de cotons de qualité moyenne. La laine représente, actuellement, à peine 20 % des matières premières utilisées. Quant à la rayonne, elle n'est employée qu’en période de pénurie.
Au chapitre des articles féminins, la fabrication des camisoles est maintenant largement dépassée par celle des combinaisons et des culottes indémaillables. La gamme des sous-vêtements masculins va sans cesse en s’élargissant: slips, maillots de corps, loups de mer (iricots à manches courtes). Suivant la teneur des carnets de commande, telle ou telle de ces spécialités prend le pas sur toutes les autres.
A la sortie de la confection, des ouvrières expérimentées trient les articles et les répartissent en deux catégories suivant les défauts de fabrication plus ou moins apparents: mailles filées, rattrapages, etc. Ce que l’on appelle premier choix, est réservé à la clientèle des grands magasins parisiens et des grossistes en mercerie. Le deuxième choix constitue la plus grande partie de la production; ce sont les articles de bataille qui, par l'intermédiaire des courtiers toulousains sont répartis à la masse innombrable des marchands forains. Le sous-vêtement de SAUVE est ainsi vendu au déballage sur tous les marchés de province et de la banlieue parisienne. Les territoires coloniaux absorbent un contingent important de cette catégorie d'articles ; l'Afrique Occidentale et Equatoriale, achètent surtout des maillots et des tricots pour homme, tandis que Madagascar fait une grande consommation de loups de mer. Enfin, les commandes régulières de l’Intendance, assurent une cadence minimum en période de mévente.
Il semblerait, à première vue, que la fabrique de sous-vêtements à bon marché doive échapper aux crises économiques, car elle répond à une demande qui parait plus rigide que celle de la bonneterie et des articles de luxe. En réalité, l'étude du marché du vêtement en période de restriction du pouvoir d'achat, nous apprend que les consommateurs réduisent, d’abord, les dépenses consacrées à l'halillement et en premier lieu, celles réservées au renouvellement de leur linge de corps. On peut, en effet, se permettre de porter des sous-vêtements usés et reprisés, alors qu’un costume ou une robe élimés ne peuvent pas passer inaperçus. Enfin, les articles de SAU-
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VE s'adressent à une clientèle qui demeure assez peu sensible au lancement d’une nouvelle mode et qui ne peut être ranimée pendant les époques de marasme.
Malgré leur bas prix de revient, les productions sauvaines doivent lutter avec une concurrence de plus en plus sévère de la part des industries allemandes et italiennes, sur les marchés d’exportation et même sur le marché français. Par ailleurs, les bonnetiers de Roanne se sont spécialisés dans des fabrications identiques à celles de Sauve et de Nimes et ils leur disputent leurs débouchés traditionnels.
L’incustrie sauvaine continue à se caractériser par l'alternance des périodes de prospérité et de mévente avec les conséquences habituelles: chômage temporaire, réduction des horaires de travail, faillite des entreprises marginales. Les mouvements de reprise se dessinent brusquement et leur amplitude est d'autant plus grande que la crise a été sévère. Le manque de trésorerie interdit de travailler pour le stock quand les carnets de commande sont dégarnis; d’autre part, la diversité et la variabilité de la demande empêchent de connaître l’article qui fera prime sur le marché au moment du redémarrage.
Au premier trimestre 1952, la fabrique de sous-vêtements sauvaine, qui avait occupé près de 300 personnes en 1947-48, n’employait plus que 200 ouvriers et ouvrières travaillant à horaire réduit. Ces coups d'accordéon successifs vident, chaque fois, le chef-lieu de canton d'une fraction de son capital industriel et humain et marquent une nouvelle étape de sa décadence économique.
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QUARTIER des COOPÉRATIVES , Coopérative d'Approvisionnements et Coopérative de Battage
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(Photo Pierre Gaujoux)