‹ Le Salavès: Étude monographique du canton de SauveChapitre 44 sur 78 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'EQUIPEMENT FONCIER

La question de l'équipement agricole se présente sous un jour distinct dans chaque partie du canton.

A l'Ouest, nous trouvons deux agglomérations dont les cultivateurs vont en s’appauvrissant d'année en année tandis qu'à l'Est, les : milieux ruraux connaissent, depuis un demi-siècle, un enrichissement constant. A l’intérieur même de ces deux zones, le problème se pose différemment suivant la structure et le mode d'exploitation des propriétés.

La disparition des cultures fruitières a achevé la ruine des petits cultivateurs sauvains, dont le seul capital consistait dans les quelques outils nécessaires à l'entretien des arbres. Le morcellement el l’exiguité de leurs biens interdisaient une autre forme de mise en valeur que le travail manuel. Les quelques-uns qui se consacrent encore à des activités purement agricoles, exploitent de petits lopins de vigne disséminés à travers les garrigues. En 1951, sur un total de 9.000 hectolitres de vin déclarés en mairie de SAUVE, ils représentent à peine une production de 700 hectos, soit une moyenne de 10 hectos pour chacun des 70 récoltants demeurant dans l'agglomération. Ce chiffre apparaît comme dérisoire en face des 8.300 hectos souscrits par les 20 exploitants des mas de la plaine du Vidourle et de la garrigue crétacée. Le centre de gravité de l’activité agricole s'est déplacé du centre, vers la périphérie.

La même situation se retrouve dans le Nord-Ouest du canton; les mas pré-cévenols de Saint-Martin-de-Saussenac et de Fressac ont réussi à conserver, tant bien que mal, leur potentiel cultural, alors que les villageois de DURFORT assistent inconsciemment à la dépréciation continue de leur cheptel mort et vif.

Depuis 1930, le nombre d'animaux de trait possédés par les habitants de la commune a diminué de moitié. En 1952, on peut estimer qu’un cultivateur sur deux se loue à la journée, soit chez un plus gros propriétaire, soit chez un exploitant des mas voisins. En retour, celui-ci lui prête un attelage lorsqu'il a un labour à faire

sur ses propres pièces. Âu moment des vendanges, plusieurs familles se réunissent pour former une « colle » où les uns apportent le cheval et le matériel, les autres la main-d'œuvre de coupe.

Cette dépréciation du capital agraire résulte, non seulement de la faible superficie et de la pauvreté du sol des terres mises en valeur par les habitants de SAUVE et de DURFORT, mais surtout de l’absence totale de réserves en numéraire — tant qu'il s’est agi de cultures arbustives et d'élevage familial, un travail acharné pouvait compenser le manque d'outillage. Lorsque la vigne est devenue la culture essentielle, les petits exploitants qui, tous, ont voulu s'y consacrer, se sont heurtés à la loi des rendements maxima. L'impossibilité de constituer l'équipement nécessaire à la viticulture les a placés dans une position défavorable par rapport aux autres vignerons, dont l’avance est allée en s’accentuant.

L'absence séculaire de ressources en numéraire explique aussi que le phénomène d’appropriation des grands domaines ne se soit pas accompli dans la partie occidentale du canton. Les agglomérations de SAUVE et de DURFORT sont environnées de mas d’une cinquantaine d'hectares dont les terres s'étendent jusqu'aux abords méme de ces deux localités. La plupart, surtout à SAUVE, appartiennent à des personnes étrangères au canton qui se préoccupent fort peu de les voir exploités rationnellement et les abandonnent à des fermiers ou à des métayers qui se contentent de mettre en valeur les champs entourant l'habitation et délaissent souvent les écarts périphériques. Ainsi, peut-on voir de vastes friches joignant les lopins de terre cultivés intensément par les petits propriétaires villageois.

Le problème est particulièrement évident pour l'immense domaine de Vibrac, qui s'étend à moins de deux kilomètres de l’agglomération de DURFORT. Les terres à blé jadis réputées par le grosseur des épis qui y venaient, sont devenues, aujourd'hui, des landes incultes ; ies prairies naturelles irrigables qui bordent le Crieulon ont été envahies par des herbes parasites, enfin, les vignes que le propriétaire avait plantées au début du siècle, ont dépéri faute de soins et sont maintenant complètement abandonnées. C’est un des paradoxes des conditions juridiques actuelles que ces champs fertiles en déshérence à proximité d’un village dont les habitants émigrent les uns après les autres, faute d’une surface utile suffisante pour conduire une exploitation rentable.

Bien que près de la moitié des terres labourables de la plaine de : Bay fassent partie de domaines à habitat dispersé, leur mise en valeur est, en général, bien plus satisfaisante que dans l'Ouest du canton. La transformation qui s’est produite dans le mode d’exploitation des grandes propriétés paraît être à l'origine de cette situation favorable. Les mas appartenant à des personnes n’y résidant pas ont été, peu à peu, rachetés par des habitants des villages voisins ou par des émigrants cévenols qui s'y sont établis pour les faire valoir directement. Les quelques étrangers qui possèdent encore une propriété dans la plaine de Bay, observent une politique de présence pour contrôler le métayer ou le « païre » qui l'exploite.

La mise én valeur intensive de cés grands domaines a été une des causes de l'arrêt de leur morcellement entre les cultivateurs des villages voisins. Les « maziers » de Saint-Nazaire n’ont plus vendu que quelques parcelles situées au Sud de la voie ferrée de Lézan à QUISSAC. Celle-ci marque, aujourd'hui, la limite du terroir exploité par les habitants de LOGRIAN car ces derniers n'ont pu acquérir des terres situées en deçà. Le remblai artificie! où circule le rail a joué, ici, un rôle assez inattendu dans l’évolution de la structure agraire.

A l'opposé de ce qui a eu lieu dans la plaine de St-Nazaire, on constate un mouvement de remembrement dans les communes à habitat groupé de l'Est du canton. La diminution de la parcellisation semble avoir été favorisée par la disparition de la division ancestrale du terroir en cantons spécialisés et par la fin de la ruée vers les prairies naturelles et de leur émiettement.

A ces éléments de regroupement, il faut ajouter la dépossession des petits lopins de terre appartenant à des « brassiers » (1) et le maintien intégral des héritages à cause de la faiblesse du taux de natalité. Ainsi, malgré le morcellement des grandes propriétés, la tendance au remembrement l'a emporté depuis la confection du premier cadastre. A SAVIGNARGUES où, pour une superficie totale de 277 hectares, on dénombrait 695 parcelles en 1820, on n'en recense plus que 505, sur le cadastre refait en 1933.

La nécessité d'un regroupement administratif se fait moins sentir que dans la partie orientale du canton. Il suffirait d’encourager la tendance actuelle en favorisant les échanges entre particuliers et en contrôlant, éventuellement, les ventés de propriétés pour éviter l’'alotissement des champs de grandes dimensions. De cette facon, on arriverait à mieux adapter la structure agraire aux nouvelles techniques d'exploitation qui se font jour dans la plaine de Bay.

La mécanisation poussée de l’agriculture y constitue, en effet, le phénomène dominant de la vie rurale de ces deux dernières décades. Les nremiers tracteurs furent des tracteurs à chenille dont quelques grcs propriétaires des mas ou des villages firent l'acquisition pour accélérer les travaux qu'ils consacraient aux céréales et pour disposer d’une plus grande partie de leur temps au profit de la viticulture. L’émulation aidant, on put dénombrer, en 1939, une dizaine d'exploitations motorisées dans les deux communes de CANAULES et de SAINT-NAZAIRE. On notait déjà, à l'époque, une tendance en faveur des tracteurs à voie étroite pouvant être employés aux labours de la vigne.

Après 1944, l'essor de la motoculture reçut une nouvelle impulsion avec l'apparition des tracteurs à roue, équipés de moteur à essence de moins de trente chevaux et susceptibles d'être utilisés à

(1) Nom donné autrefois aux petite cultivateurs qui, par suite de l'exiguité de leur héritage, étaient obligés de se louer à la journée chez les gros propriétaires

(Quartier de la Brasserie à LOGRIAN).

une grande variété de travaux. Les premiers modèles introduits dans le pays, après la Libération, furent importés des U.S.A... En 1946, le parc de machines agricoles du canton était, avec une trentaine de tracteurs, bien plus important que celui des cantons limitrophes. Il représentait, à lui seul, plus de la moitié du total de l'arrondissement du Vigan.

Ce parc s’accrut d'une dizaine d'unités, entre 1947 et 1950 avec la vogue des « Ferguson » fabriqués en Angleterre, qui ne cessa qu'après la restriction autoritaire des importations. Aujourd'hui, les propriétaires qui se motorisent, achètent différents modèles français, sans que l’on puisse déceler une préférence affirmée pour une des trop nombreuses marques qui se disputent la clientèle des vignerons.

Au premier trimestre 1952, on dénombre, dans tout le canton, quanrante-cinq tracteurs, dont les deux tiers sont rassemblés à CA- NAULES et à SAINT-NAZAIRE. La structure des propriétés, dans cette dernière commune à habitat épars et leur superficie variant autour de 70 hectares expliquent facilement que onze exploitants sur treize, se livrent à la motoculture. Il est, par contre, plus étonnant de constater que plus du tiers des vignerons de CANAULES soient possesseurs d’un tracteur, quand on sait, qu’en France, un paysan seulement sur vingt-deux en est propriétaire (2).

Si l’on classe les déclarants de récolte de CANAULES en ordre décroissant d'après leur superficie en vigne, on s'aperçoit que ce sont les seize plus gros viticulteurs qui se sont motorisés, à l’exception cependant d'un vieil original. Les exploitants travaillant plus de sept hectares de vigne possédaient autrefois deux ou plusieurs animaux de trait ; tous ont maintenant remplacé un ou deux chevaux par un tracteur. La physionomie et la vie agricole du village connaissent, de ce fait, une nouvelle phase de transformations.

Le voyageur présent à l'heure du retour des labours ne manque pas d’être impressionné par le défilé des tracteurs rentrant à vive allure, qui lui donnent l’illusiof de vivre un film d’anticipations. A côté de cette note de modernisme, la motoculture apporte de nombreuses améliorations dans la mise en valeur de nos campagnes. Son efficience permet, avant tout, grâce à la polyvalence des nouveaux modèles et à la gamme étendue de leurs outils portés, d'accélérer le rythme des travaux agraires les plus longs et d'atténuer ainsi, l’antagonisme latent entre la vigne et les autres activités culturales.

Le dilemme sulfatage ou fenaison se trouve résolu d’une part par l'emploi de « tobogans » tractés ou d'appareils portés pour la pulvérisation des bouillies anticryptogamiques et, d'autre part, par l'utilisation des lames coupeuses et même de pick-up ballers pour la coupe et le ramassage des fourrages artificiels. Luzernières et sainfoinières sont en train d'occuper définitivement, dans les grandes propriétés, les terres que l’on laissait en jachère, faute de main-

(2) Fin 1951 163.000 tracteurs immatriculés pour 3.563.000 exploitations agricoles (Argus de l’Automobile du 28 Février 1952). |

d'œuvre au moment de la récolte. Enfin, le travail au phare permet de prolonger, tard dans la nuit, les courtes journées d'automne et: d'ensemencer, en temps voulu, les champs à céréales, en profitant au maximum des périodes où il ne pleut pas. ?

La mécanisation de l'agriculture dans la plaine de Bay ne parait pas devoir s'arrêter à la constitution d’un parc de tracteurs impressionnant. En 1951, un des plus gros exploitants de CANAULES a fait l'acquisition d'une moissonneuse-batteuse. Cette apparition semble, toutefois, prématurée car elle n’a pas été suivie de la construction d'un séchoir mécanique pour les grains qui sont coupés et dépiqués encore chargés d'humidité. Pour remédier à cet inconvénient, est né un curieux mode de battage, dit dépiquage à point fixe. Le propriétaire qui veut faire appel à la moissonneuse-batteuse utilise d’abord, sa moissonneuse-lieuse ordinaire; ensuite, lorsque les gerbes sont suffisamment sèches, il les fait dépiquer à même le champ. Ce procédé de battage revient meilleur marché que le battage à la machine sur l'aire et épargne la confection d'un gerbier.

La modernisation continue du cheptel d'exploitation dans la plaine de Bay contraste, depuis un demi-siècle, avec la dépréciation permanente du capital foncier de l'Ouest du canton.

Elle contribue largement au déplacement vers l'Est, du centre de gravité économique; et elle permettra, sans doute, à cette partie du canton de faire plus facilement face à une grave crise viticole.

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