LA BOUTONNIERE DE DURFORT
Le bombement qui se dressait au Nord-Ouest de Durfort a été évidé en son centre par l'érosion qui a mis à nu des terrains anciens d'origine liasique. Le fond de la combe est constitué par les calcaires gris du Sinémurien entre les bancs duquel gisent les filons de galène et de blende exploités autrefois à Durfort et actuellement à St-Félix-de-Pallières.
Tout autour de la combe, les assises marno-calcaires du charmouthien alternent avec des couches de silice jaunâtre où seul se complait le châtaignier. Sur le rebord méridional de l’anticlinal se développent les marnes bitumineuses du toarcien ; elles se présentent sous la forme de feuilles schisteuses dont la consistance rappelle celle de l'ardoise. Le faciès supérieur de ce dernier étage est constitué par des marnes grises qui font la transition avec les terrains de l’infrajurassique.
Ceux-ci débutent par le Bajocien dont les bancs de calcaires noirâtres alternent avec des marnes argileuses schistoïdes très friables dans lesquelles le ruisseau de Conturbie a creusé son lit ; cet étage présente également d'importants rognons siliceux où réapparaissent les châtaigniers.
Les calcaires magnésiens du Bathonien ont très bien résisté à l'érosion et constituent le magnifique escarpement de dolomie sur lequel repose l'antique château de Fressac. Les blocs dolomitiques sont criblés de petites cavités et leur décomposition donne une terre végétale jaunâtre, jadis utilisée par les verriers.
Les formations du lias qui sont très imperméables ne présentent que des nappes d’eau peu abondantes. Cependant entre les marnes supraliasiques et les calcaires du bathonien il existe un niveau d'eau assez conséquent. C'est ainsi qu'’au-dessous du Saltre naît une fontaine à gros débit : la source des Sarrasins, et qu'au Sud- Ouest de Durfort, la Font-del-Vert donne fraîcheur et verdure au vallon où elle jaillit.
Ce rapide tour d'horizon géologique nous a permis de mettre en évidence la multiplicité des étages qui sont représentés à l’intérieur même du canton.
Depuis les terrains liasiques jusqu’à l'Eo-crétacé, il n'y a guère de formations secondaires que l'on n'y puisse rencontrer et ce bariolage est une des composantes essentielles de l’évolution agricole de la région.
Par contre, l'exiguité du canton fait que l'on ne constate pas d'importantes variations climatiques entre les différentes zones. Nous sommes trop près de la mer pour que l’ensemble échappe au climat caractéristique du pourtour de la Méditerranée auquel, cependant, la proximité des Cévennes vient apporter quelques légères nuances. Les étés sont d'autant plus difficiles à supporter que la brise de mer ne parvient pas jusqu'au Salavès. Les herbes de la garrigue jaunies et desséchées, la végétation repliée sur elle-même, le lit complètement à sec des ruisseaux, la réverbération du soleil sur les rochers blancs, tout concourt à donner une impression da paralysie et d'étouffement.
Vers la fin Août et au début de Septembre, une série d'orages remontant les vallées du Vidourle et du Gardon d’'Anduze, rafraichissent l'atmosphère et annoncent l'approche des pluies d'équinoxe. Celles-ci tombent soit sous la forme d’averses violentes poussées par le « marin », soit sous la forme d'une pluie fine et conti-
nue qui persiste plusieurs jours et vient souvent contrarier les vendanges : c'est « l'Ayalas » apporté par les vents du Sud-Est, chargés de nuages. Si Octobre est le mois le plus pluvieux de l’année, Novembre est un des mois les plus secs à cause de la fréquence des journées de Mistral qui vient abaisser fortement la température.
Au climat froid et humide de Décembre succède un temps plus clément vers la fin Janvier. On assiste alors à un départ précoce de la végétation dont le signal est donné par la floraison des amandiers. En dépit des pluies d'équinoxe, la région reste toujours à la Merci d'un retour offensif du froid et des gelées. À la fin de l'hiver, des dépressions se creusent sur le golfe du Lion par contraste thermique entre la mer tiède et les massifs enneigés de l'Aigoual et du Lozère. A l'aube, des coulées d'air froid:glissent sur le flanc méridional des Cévennes et se répandent dans les plaines, provoquant un abaissemernit brutal de la température et des gelées d’autant plus meurtrières que la végétätion est plus avancée. Les dégâts sont plus graves dans les bas-fonds où il y a stagnation des couches d’air froid qui ne font que circuler au-dessus des garrigues.
La vigne qui se trouve dans le canton à la limite de son aire de culture intensive est particulièrement exposée à ces gelées tardives. Le viticuiteur tremble pour sa future récolte lorsqu'il voit le Liron coiffé d’une calotte neigeuse et il redoute les sautes de mistral qui: risquent d’immobiliser les nappes d'air froid dans la plaine. Les nuits de lune sont des nuits de veille pendant lesquelles des équipes de garde se relaient auprès du pagoscope et le village est souvent réveillé par la sirène de la coopérative qui appelle les vignerons aux appareils fumigènes. Jusqu'au lever du soleil qui réchauffera rapidement l’atmosphère, un nuage artificiel est répandu sur les bas-fonds pour atténuer la déperdition de chaleur du sol en freinant le rayonnement nocturne.
Si cette protection est efficace lorsque la température ne s'abaisse pas au-delà de — 3° ou — 4°, elle s'avère inutile lorsqu'on se trouve en présence d'une gelée noire. >
C'est ainsi que le 22 février 1948 (1) après une légère chute de neige suivie d’un commencement de dégel. les nappes d'air froid canalisées par la vallée du Gardon, provoquèrent un abaissement brutal de la température à —— 22°. Plus des trois-quarts de la récolte du canton furent anéantis et il fallut même arracher, dans la plaine de Bay, des vignes entières dont les ceps avaient été tués par la gelée.
Les pluies de printemps, qui cessent presque complètement en Avril, manifestent une certaine recrudescence en Mai et obligent Île viticulteur à de fréquents sulfatages (1948-1949). Avec les mois de juin, les vannes célestes se referment et la plaine souffre rapidement du manque d’eau que le sol argilo-marneux n'a pu retenir.
(1) Voir Paul MARRES : « La Costière du Gard ». CHASTANIER. Nimes 1950 page 9 4
L'étude des archives communales nous montre que le canton n'a pas toujours subi les méfaits de la sécheresse et qu'à certaines époques la pluviosité a été parfois excessive. Partout on retrouve les indices de ces variations de conditions climatériques.
En 1722, les habitants de Canaules exposent à Monseigneur Parisière (2) qu’ils ne peuvent se rendre à l’église de Saint-Nazaire pendant l'hiver, à cause des trois torrents qui coupent le chemin. ln Janvier 1791, c'est la communauté de Savignargues qui se plaint d'être entourée de « valats » infranchissables à certaines époques de l'année (3). Même son de cloche en 1801 à Saint-Nazaire dont les habitants réclament un instituteur car leurs enfants ne peuvent fréquenter la plupart du temps les écoles des communes voisines par suite de la crue des ruisseaux environnants (4).
Pour qui connait aujourd'hui ces « torrents » inoffensifs où serpente un mince filet d'eau jaunâtre onze mois sur douze, ces doléances paraissent quelque peu exagérées, mais, en réalité, elles concordent avec des observations analogues faites dans d’autres régions. Il ne faut pas voir là une évolution du climat, mais une confirmation de la théorie suivant laquelle des périodes humides alternent au long des siècies avec des périodes sèches. Ces variations climatériques peuvent expliquer en partie les fréquents changements que l’on constate dans la vocation agricole de la contrée. =:
Ainsi, malgré la diversité des sols, le canton de Sauve ne nous appraît pas comme particulièrement favorisé au point de vue des conditions physiques. Les rares plaines sont recouvertes d'un sol ingrat très pauvre en humus et très difficile à retourner par suite de la présence de bancs calcaires à une très faible profondeur. De plus, les cultures arbustives y sont sous la menace constante des gelées de printemps. Les collines calcaires sont trop sèches pour porter une autre végétation que les plantes xérophiles : chênes-verts, buis, aspic et salsepareille.
Les dolines tapissées d’une terre végétale très fertile sont d'un accès difficile et apparaissent comme très réduites lorsqu'on les compare à l'immense plateau karstique.
Dans la zone précévennique, seules la petite plaine de La Lèque et les minces bandes de calcaires à entroques, présentent un certain intérêt agricole.
Le sous-sol de la zone de fracture offre quelques ressources qui n'ont jamais pu être mises en valeur rationnellement. Les sulfures de plomb et de zinc que recèle le sinémurien sont connues depuis les Romains, mais leur exploitation n'a jamais dépassé le stade de l'ex-
{2} GOIFFON. Dictionnaire topographique du diocèse de Nîmes. (article Saint-Nazaire).
(3) Archives communales de Savignargues. Liasse - Délibération du 12 janvier 1791.
(4) Archives de St-Nazaire - Registre - Délibération du 28 Pluviose An IX
ploitation domestique. Les difficuités d'évacuation et le manque d'eau pour le lavage des minerais ont été les principaux obstacles à une extraction intensive. Après la Libération, des forages furent effectués au Nord-Est de Durfort pour sonder les possibilités pétrolifères de cette portion de la faille des Cévennes. Devant la dislocation et le bouleversement des couches géologiques inférieures, tout espoir d’attein-
dre la nappe d'hydrocarbures fut abandonné et les recherches furent arrêtées.
Quant à la source sulfureuse de Fonsange qui jaillit par intermittence au pied de la montagne de Coutach, elle n'a connu une certaine notoriété médicale que sur le plan régional au début du 19° siècle.
Pourtant, dans ce pays où l’agriculture est placée dans des conditions défavorables et où les ressources du sous-sol sont très difficilement exploitables, l’activité économique a toujours été intense. C'est parce que le canton de Sauve constitue une zone de contact non seulement au point de vue de la géographie physique, mais aussi au point de vue de la géographie humaine. Depuis des temps immémoriaux, des populations se sont accrochées à la faille des Cévennes et se sont'ingéniées à tirer le maximum des conditions naturelles. L'histoire de la contrée sera donc le meilleur des guides pour l'étude de sa mise en valeur.