L'HÉRITAGE HISTORIQUE
La situation du Salavès à l'intersection de la faille des Cévennes et de la vallée du Vidourle, a fait de lui, depuis des temps très éloignés, une zone de passage et de peuplement. Il semble même que l’on soit en présence d'une des contrées les plus anciennement habi-
tées du Bas-Languedoc,
Les grottes qui s'ouvrent dans les étages calcaires à Sauve et à Durfort, paraissent avoir servi de refuge à l’homme dès la fin du néolithique. On à découvert à Durfort, dans la « Baume des Morts », des poinçons en cuivre pur qui laissent supposer que cette grotte a été habitée bien avant l'âge du fer. Les ossements humains qui ont été mis à jour en grand nombre, démontrent que l'occupation de cette caverne s'est prolongée durant plusieurs générations. (1).
Les vestiges de l’'oppidum gaulois de MUS donnent une idée de la densité de peuplement à l'époque Celte. Cette ville fortifiée était juchée sur une butte calcaire escarpée située à deux kilomètres au Nord de Sauve. L'épaisseur des murailles, l'extension de l'enceinte et l'amoncellement de ruines à l’intérieur témoignent de l'existence passée d’une importante agglomération. On y trouve notamment les vestiges d’un aqueduc dont la construction semble postérieuse à celle de l’oppidum. Ce canal, large d'environ 40 centimètres, amenait les eaux d'une fontaine distante de huit kilomètres. Il enjambait le petit ravin du Conturbie, à côté du hameau des Montèzes (commune de Monoblet) sur un pont de pierre dont ne subsistent plus que les assises à flanc de colline. Cet aqueduc était bâti dans toute sa longueur sur de la maçonnerie et il était revêtu intérieurement de deux couches de ciments différents : l’un rougeâtre, et l’autre gris, identiques à ceux du Pont du Gard.
Peut-être les ruines de Mus sont-elles ce qui subsiste de l’antique Vindomagus, l'un des 24 « pagi » dépendant de la République Volsque de Nîmes, dont de nombreuses villes de la région revendi-
quent l'héritage.
Les pièces de monnaie romaine à l'effigie de Constance IT (2) et de Théodose qui y ont été retrouvées, attestent que l'oppidum a été
(1) A. JEANJEAN. L'homme et les animaux des cavernes des Basses-Cévennes. Mémoires - Académie de Nîmes 1869-70.
(@) Voir Mémoire de la Sté Scientifique et Littéraire d'Alais 1885 - Tome XVII Imprimerie J. MARTIN. ALES 1886. Atticle de G. FEVRINIER « Recher-
ches sur la ville de Mus ».
habité au moins jusqu'à la fin du 4"* siècle après Jésus-Christ. Son abandon semble coïncider avec le développement de Sauve. Rien ne permet d'affirmer avec certitude que Sauve existait à l’époque romaine. J. Astruc (3) et A.L.G. Viguier (4), rapportent qu'on aurait découvert des thermes antiques en récurant la fontaine de Sauve, mais qu'on n'aurait pas su les conserver.
Il est possible que la ville ait été fondée par les légions romaines qui assiégeaient l'oppidum de Mus. A.L.G. Viguier prétend, en effet, que Sauve tire son nom de Salvidiennus, un des généraux de Jules César ayant combattu dans notre région. Tout concourait à fixer une importante population dans ce site. L'eau jaillissait abondamment en toute saison de la fontaine résurgente du Vidourle. Cette rivière dont le cours est souterrain depuis St-Hippolyte, possède un lit aérien qui reste à sec une grande partie de l’année et le voyageur remontant le long du Vidourle, rencontrait à Sauve un gué naturel toujours praticable. La falaise escarpée sur laquelle la vieille ville est bâtie en acropole est le type de refuge cher aux populations méditerranéennes. Enfin, le site de terroir était extrêmement favorable à l'habitat car le rebord de la faille où Sauve s’est construite était l'emplacement idéal pour commander efficacement aux deux grandes divisions du territoire : bois et pâtus de la garrigue de Coutach et terres à céréales de la plaine du Vidourle.
Il faut arriver en 675 après Jésus-Christ pour voir le nom de Sauve mentionné pour la première fois. Il apparait dans une charte du roi wisigoth WANBA sous la forme de SAMBIA qui serait une corruption du latin SAL VIA. Ce lieu marquait la limite entre les trois diocèses de Nîmes, Uzès et Lodève (5). :
A cette époque, toute la Septimanie vient de subir les vagues d'invasion franque et la population qui a déserté les plaines, vit dans des villages fortifiés accrochés aux contreforts des Cévennes. Les invasions arabes achèveront l’œuvre de destruction et le huitième siècle marque l’anéantissement des vestiges de la civilisation Gallo-Romaine.
Pourtant, dès le règne de Charlemagne, la garrigue Languedocienne va renaître à la vie économique sous l'impulsion des moines et, en particulier, de l’ordre des Bénédictins. Dans nos contrées, ceuxci sont avant tout des éleveurs possédant d'immenses troupeaux de moutons qu’ils envoient estiver dans les montagnes du Gévaudan. Les drailles qu'empruntent les transhumants vont constituer les points vitaux d'où rayonnera la remise en valeur de notre région.
Un excellent fil conducteur pour étudier l'histoire du Salavès au Moyen-Age, est le tracé de ces drailles qui ne sont autres que les anciennes voies Romaines, elles-mêmes établies sur l'emplacement des antiques chemins celtes. ;
(6) J. ASTRUC. Mémoires pour servir à l'Histoire Naturelle du Languedoc. (4) A.L.G. VIGUIER. Notice sur la ville d'Anduze. (5) Voir MENARD. Histoire de NIMES Tome | - page 95
Les villages perchés dans des sites sauvages, les vieilles métairies et les chapelles romanes en ruines qui semblent disséminées au hasard dans la plaine, nous apparaissent unis par un lien logique lorsque nous examinons le réseau des anciennes drailles.
La principale artère traversant le Salavès était la route des Ruthènes qui conduisait de Nîmes au Rouergue par Ganges et le Vigan. Venant de Quissac, elle franchissait le Vidourle à Sauve sur le pont romain construit en aval de la source, traversait la vieille ville, puis, se dirigeant vers St-Hippolyte, elle enjambait le ravin du Rieumassel ee ous pont dont on aperçoit encore les assises dans le lit de a rivière.
Deux autres chemins, jadis très fréquentés, traversaient également le canton ; la grande draille de Sommières à Anduze par Sérignac et Tornac coupait la partie Est, tandis qu’au Nord la transversale unissant les deux nœuds de draille de Ganges et d'Anduze passait par DURFORT. Enfin, une autre voie partant de Sauve, se dirigeait vers le Pont Saint-Esprit, via Aigremont et Uzès.
Dès la fin du huitième siècle, on voit les Bénédictins de Saint- Benoît d'Aniane, s'assurer les positions-clefs de ce réseau. En l'an 808, Charlemagne place sous la sauvegarde de l'évêque de Nîmes, la « celle >» Bénédictine de Tornac (6), ce monastère était situé à la jonction des deux drailles unissant Ganges et Sommières à Anduze. Il était distant d'une demi-lieue seulement de la Madeleine où ces deux drailles rejoignaient la Regordane qui conduisait de Nîmes au pays des Gabales. 6
A la même époque, une autre « celle » bénédictine dépendant du monastère de Tornac, s'établit au Colombier, au centre de la plaine du Bay, sur les bords de la voie romaine de Sauve à Uzès. Plus tard, les Bénédictins de Gellone s’assurèrent un point d'appui à Sauve où ils fondèrent un monastère en l’an 1029.
Ces monastiers possédaient eux-mêmes, tout au long des drailles, des chapelles et des métairies destinées à servir de « pousadou » (7) aux troupeaux transhumants. C'est ainsi que le prieuré de Saint-Nazaire-des-Gardies sur la draille de Sommières à Anduze était rattaché à l’abbave de Tornac et que celui de Comiac de Florian, sur
la voie de Sauve à Uzès, dépendait du monastère de Sauve.
D'autres ordres religieux, possesseurs de troupeaux, s’assurèrent eux aussi, des « pousadous » le long de ces chemins ; le Chapitre cathédral de NIMES possédait le prieuré de Puech Flavard (Puech-
Redon) sur la draille de Sommières à Anduze et son annexe de Savignargues sur la voie de Sauve à Uzès.
Toutes ces fondations vont devenir des centres de défrichement et de reconquête des terres abandonnées au cours des siècles précédents. 4
(6) Histoire générale du Languedoc - Edition Privas Tome II - Preuves page 93. Chronique NIMES. Col. 28.
(7) Halte où les troupeaux en marche trouvent gîte et nourriture,
Cette même période voit l'épanouissement de la maison féodale des BERMOND de SAUVE et d'ANDUZE qui a su s’attirer l'appui et la protection de l'ordre bénédictin par de nombreuses donations.
C'est en l'an 929 que Pierre 1°, frère de Bernard, évêque de Ntmes, fonde la baronnie de Sauve et d'Anduze. Par le jeu d'’alliances matrimoniales, la famille des BERMOND se trouvera bientôt maîtresse de toutes les places fortes commandant les vallées cévenoles, depuis la Roque-Aynier au Sud de Ganges, jusqu'à Alès. Elle devint ainsi une des maisons les plus puissantes de la noblesse méridionale ; elle battait monnaie et disposait de nombreux vassaux dévoués.
Lorsque les querelles entre les abbayes bénédictines eurent affaibli la puissance de l'ordre, la maison de Sauve atteignit son apogée et le mariage de Pierre BERMOND VI avec Constance, fille du Comte de Toulouse RAYMOND VI, à la fin du XII" siècle marque le faîte de sa puissance.
Les villes de Sauve et d'Anduze qui participent à la prospérité de leurs seigneurs figurent alors parmi les cités les plus actives et les plus peuplées du Bas-Languedoc. Sauve possède déjà ses consuls élus et ses privilèges ; ses foires commencent à attirer un grand nombre de marchands et le courant d’affaires y est si intense que les mesures de Sauve sont utilisées comme élalons jusque dans des régions éloignéés (8).
Une colonie juive, constituée probablement par des familles de changeurs, s’est établie à Sauve et son importance est telle qu'elle y possède sa synagogue, son four et son abattoir où les bêtes sont tuées suivant le rite hébraïque (9).
Cet essor économique devait survivre à l’écrasement des Bermond lors de la Croisade des Albigeois. Quand les seigneurs du Nord déferlèrent sur le Midi, les barons de Sauve et d'Anduze prirent fait et cause pour leur allié, le Comte de Toulouse. Après la mort de Raymond VI, Pierre Bermond VII fut obligé de faire sa soumission à
Louis VIT et de reconnaître qu'il tenait de lui Sauve et Anduze (Mai 1226),
Infidèlé à la parole donnée. Pierre Bermond VIT s'associa à la révolte de Trencavel ef, après que les armées royales se fussent em-
(8) MESURES de SAUVE : Mesures agraires : | séterée — 19 ares 99
Ï séterée — 4 quartes — 100 dextres
GRAINS: | salmée = 2 hl 3 dl 1 salmée — 4 septiers — 16 quartes — 24 boisseaux.
VIN : 1 muid = 6 hl 8 dl 5 cl
Ï muid = 2 tonneaux — 72 quarteaux — 576 pots
HUILE : 1 carte ou canne = 9 litres 96
D'après le TABLEAU de COMPARAISON des POIDS et MESURES du GARD Gaude fils, Imp. Nîmes, 1816.
(9; F. FABREGUES : Histoire de Maguelone - Tome II - Chapitre XVIII - page 479
parées de Sauve et de Durfort en 1248, il fut dépossédé de ses terres pour avoir forfait sa seigneurie.
Les premiers actes de Saint-Louis furent d'asseoir sa souveraineté sur une contrée qui constiluait un excellent moyen de pénétration dans le Comté de Melgueil que le pape avait inféodé aux évêques de Maguelone en 1211. Peu après la soumission de Sauve et de Durfort, le roi établit dans ces deux places fortes un châtelain préposé à la défense du territoire et à la garde des châteaux y attenant. Le Salavès et la région de Durfort furent respectivement détachés de la viguerie de Sommières et de la viguerie d'Anduze pour former deux baïllivies autonomes où un bayle royal était chargé de percevoir les revenus du prince (10). En même temps, par la pratique du paréage, Saint-Louis s'insinua dans les seigneuries dont les titulaires n'avaient pas suivi le comte de Toulouse et n'avaient pu être déchus de leurs droits. C'est ainsi qu'à Canaules et à St-Théodorit, le roi partageait la haute juridiction avec le prieur de Saint-Pierre de Sauve. Ce monastère où il y avait au total vingt-huit bénédictins en 1259 réussit à s’émanciper de la tutelle de l’abbaye de Gellone et fut érigé en abbaye « sui juris » par une bulle du pape Clément VIT, en 1267.
Cependant, la royauté devait se dessaisir assez vite de la plupart des droits qu'elle possédait dans la baiïillivie de Sauve à la suite d'un échange avec l’évêque de Maguelone. Celui-ci possédait la ville de Montpellier dont une partie, Montpelliéret, lui appartenait en propre tandis que l’autre fraction était un fief de son vassal le roi de Majorque. Vers la fin du 13"*° siècle les consuls de Montpellier, en accord avec les agents de Majorque, entrèrent en rebellion contre leur suzerain. Ses droits seigneuriaux n'étant pour lui qu’une source de difficultés, l'évêque de Maguelone, Bérenger Frédol, offrit au roi de France son fief de Montpelliéret et sa suzeraineté sur Montpellier et le château de Lattes. /
Philippe le Bel, désireux de prendre pied dans une ville dont le commerce terrestre et maritime était florissant, saisit également l'occasion de réduire l'influence du roi de Majorque en Languedoc. Il offrit en échange des droits épiscopaux sur Montpellier, un revenu annuel de 500 livres tournois à asseoir sur un territoire où l’évêque exercerait toute juridiction « cum mero et mixto imperio » et les premiers appels, tandis que le roi s’y réserverait le droit d'ost et de chevauchée, suivant les usages établis dans la sénéchaussée de Beau-
caire.
Après avoir refusé la part royale de la ville d’Alais, Berenger Frédol accepta en 1292 la ville et la baïllivie de Sauve qui offraient pour lui l'avantage de couvrir au Nord le Comté de Melgueil. A la suite d'une reconnaissance contradictoire des hiens royaux, le revenu de la baillivie fut fixé à 360 livres (11). La différence fut complétée par la chatellenie et le baillage de Durfort avec Fressac, Monoblet et
(0) Voir Robert Michel : l'Administration Royale de la Sénéchaussée de Beaucaire au temps de Saint-Louis.
(11) On peut fixer la livre à 100 francs 1914, soit 20.000 francs 1950.
Saint-Martin (80 livres) et par la châtellenie de Poussan, dans l'Hérault (60 livres).
La baillivie de Sauve comprenait 39 communautés et s'étendait du Nord au Sud, de Saint-Roman-de-Codières à Sauteyrargues, dans l'Hérault, et d'Ouest en Est, de la Roquaynier à Puech-Flavard, soit sur une Superficie de 417 km2. Sauve comptait alors près de 4.000 habitants, tandis que St-Hippolyte et Quissac n'étaient encore que des villages possédant respectivement 700 et 300 habitants (12).
Les évêques de Magueëlone, et plus tard, de Montpellier, conservèrent leurs droits seigneuriaux sur le Salavès pendant près de quatre siècles et se firent toujours un honneur de faire suivre leurs titres religieux de celui de baron de Sauve. De nombreux lieux-dits, tel le moulin de Lévesque, sur les bords du Vidourle, témoignent aujourd’'hui encore de cette longue suzeraineté* Parmi les communautés qui composent actuellement le canton de Sauve, seules celles de Savignargues, de Canaules (non compris Argentières) et de Saint-Nazaire-des-Gardies ne furent pas incluses dans les territoires concédés à l’évêque et. demeurèrent dans la viguerie d'Anduze dont elles suivirent les vicissitudes seigneuriales.
En l'an 1307, Philippe le Bel fit chasser les Juifs de Sauve bien qu'il eût cédé ses droits sur eux à l’évêque de Maguelone. Leurs biens furent liquidés et les 1200 livres rapportées par l'opération furent finalement partagées entre le roi et l'évêque. Cependant certaines familles qui se convertirent purent demeurer à Sauve et obtenir la restitution de leur patrimoine (13). \
Alors que le 13° siècle avait été une époque de prospérité, le 14** siècle allait s'achever dans le désordre et la ruine. Le développement des cités de notre contrée ayant été lié à leur position privilégiée sur les voies de communications unissant le Rouergue et le Gévaudan aux ports d'Aigues-Mortes et de Beaucaire, la rupture des courants commerciaux devait être la principale cause de cette crise. Par ailleurs, la guerre de Cent ans allait avoir bien d'autres répercussions sur la vie de la région. En plus des aides et subsisdes levés à un rythme accéléré par le pouvoir royal, le pays eut à subir les conséquences directes de la guerre.
Dès 1347 et 1348, de fortes chaleurs vinrent anéantir les récoltes d'une région qui se suffisait difficilement à elle-même. Il s’en suivit une grave famine et une peste meurtrière. En 1361, une nouvelle épidémie de peste s’abattit sur la population sous-alimentée et fit de grands ravages.
A cette époque, des compagnies de routiers où voisinaient mercenaires français et anglais, commençaient à semer la désolation dans le Salavès ; c'est ainsi que pour la Noël 1363, l’une d'elles s'empara de Durfort qu’elle mit au pillage. Ces bandes armées ravagèrent
(12) Louis THOMAS. La population du Bas-Languedoc - Annales du Midi 1908. (13) Voir Cartulaire de Maguelone. Tome IV. Page 100.
périodiquement la contrée durant uñe douzaine d'années, bién que DUGUESCLIN en eût drainé une partie vers l'Espagne.
En 1380, après la mort de CHARLES V. les paysans de la Sénéchaussée de Beaucaire, excédés par les exactions des officiers royaux, prirent les armes contre le duc de BERRY, gouverneur du Languedoc ; ce fut ce que l'on a appelé « la révolte de Tuchins ». Elle était dirigée non seulement contre les agents royaux, mais aussi contre les riches bourgeois qui ne partageaient pas la charge des impôts. Cette sédition fut noyée dans le sang par le sénéchal de Beaucaire qui, en 1383, s'empara de Vézenobres et de la tour de Boucoiran derniers bastions des révoltés.
L'esprit d'indépendance que la guerre des Albigeois avait développé chez les habitants des Basses-Cévennes devait pourtant survivre à cette sévère répression, puisque, jusqu'à la Révolution, il ne se passera pas un siècle sans que l’on assiste à un soulèvement populaire dirigé contre les autorités civiles ou religieuses.
En 1418, ALAIS prend parti contre le roi de France et coiffe le chaperon bleu du duc de Bourgogne. Il en sera de même pour Nîmes, le Vigan, et toute la région comprise dans le triangle formé par ces trois villes. Le chef du parti bourguignon est Hugon de l'Aubépin, châtelain-viguier de Sommières ;: au début de 1419, il fait réoccuper le château de Roucaute dont s'était emparé un aventurier, et il fait renforcer ses places-fortes notamment celle de Sauve (14). Malgré toutes ces mesures de défense, Charles VIT réussit, en 1420, à s'emparer de Nîmes et des autres villes de la région. Seule Sommières résistera plus longtemps et se rendra aux Armagnacs, après un long siège, en 1422.
Cette guerre civile acheva de plonger toute la contrée dans une condition misérable. Les documents sur Sauve relatifs à cette époque, ont tous trait à des recouvrements d’arriérés tant à raison des impositions royales qu'à raison des droits seigneuriaux de l’évêque de Maguelonne (15). Une lettre du Sénéchal de Nîmes du 4 mars 1437, signale la pauvreté qui accable Sauve depuis plus de trente ans par suite de la guerre et de la stérilité des récoltes. Elle donne permission aux syndics de mettre pendant quatre ans une imposition sur le vin étranger afin de pourvoir à la réparation des murailles et des chemins (16).
En Mai 1435, les Etats Généraux du Languedoc avaient accordé une nouvelle aide à Charles VIT ; la quote-part attribuée à chacune des communautés du diocèse de NIMES, va nous donner une idée de l'importance relative de ces agglomérations à la fin de la guerre de Cent ans (17).
(14) Voir BARCON. Histoire d’Alais (1346-1461)
(15) Voir A.D.H. Table A. Registres de la Sénéchaussée de NIMES, voir A.9, 43 et 326 - A.10 - 157 et A.II - 53
(16) Voir A.D.H. Table À Registres de la Sénéchaussée de NIMES A.I1 - 54 (17) Voir Ménard. Ouv. cité. Tome IV - page 188
Alors que NIMES est taxé de 1.460 moutons d'or, SOMMIERES doit en verser 600
ANDUZE — — 450 SAUVE ee — 400 SAINT-HIPPOLYTE 150 QUISSAC et DURFORT 95 » LEDIGNAN et LOGRIAN 35 seulement,
Malgré les vicissitudes subies, SAUVE demeure encore une des villes les plus importantes de notre région, mais elle a été dépassée par SOMMIERES et ANDUZE qui sont toutes les deux à la tête d'une viguerie du diocèse de NIMES, SAUVE et le SALAVES étant englobés dans la viguerie de SOMMIERES.
Les échanges commerciaux étant rétablis avec le retour de la. paix, les cités languedociennes vont redevenir florissantes. Les riches bourgeois font fructifier leur fortune et l’investissent dans les campagnes environnantes où ils acquièrent des propriétés et les titres de noblesse y afférents. Ils y installent des rentiers (fermiers) ou des métayers, tandis qu'eux-mêmes se font bâtir dans les bourgs de somptueuses demeures. C’est du début du 16"° siècle que datent les hôtels particuliers aux magnifiques fenêtres Renaissance qui bordent encore la grand'rue de Sauve.
La prospérité de cette ville est alors liée à celle de quelques grandes familles bourgeoises qui occupent alternativement les fonctions consulaires et président aux destinées de la communauté. Parmi elles on rencontre des familles de riches marchands, comme celle des Villate. celle des Molle ou bien celle des de Pise, sieurs de Sénilhac, qui sont peut être les descendants de commerçants italiens fixés à Sauve. Il faut citer aussi les Duranc dont une branche a acquis la terre de Vibrac qui fut érigée en baronnie à son profit en 1520. Les autres bourgeois influents sont des gens de robe comme les de Claris, seigneurs de Florian, les de Villas, les Villeneuve.
Ce sont ces familles qui, par leur exemple, entraînèrent en 1560, la totalité de la population de Sauve et du canton dans l'hérésie cal viniste, malgré l'intervention des troupes du comte de Villars. Le mouvement dut revêtir une particulière violence puisque Calvin luimême écrivit aux habitants de Sauve pour leur reprocher de s'être laissés aller à des excès.
L'unanimité qui se réalisa autour de la réforme dans le Salavèa, où les pouvoirs spirituel et temporel étaient confondus depuis des siècles, semble avoir eu pour origine non seulement les abus de l'église romaine, mais aussi le désir de s'affranchir de la tutelle seigneuriale.
L’évêque de Montpellier perdit l'espoir de voir ses sujets revenir au sein de l’église romaine et se réselut, en 1570, à céder ses droits sur le Salavès. L'acquéreur en fut un riche Montpelliérain. Simon FIZES, secrétaire d'Etat qui devint Baron de Sauve et fut admis à ce titre aux Etats du Languedoc (18). C'est sous sa suzeraineté que
(18) A.D. Haute-Garonne Série C. 2282 F. 186 à 334 : Nov. 1570.
la ville parait avoir brillé de son dernier éclat. Le 6 Mai 1579, l'as-
semblée de l'assiette du diocèse de NIMES 5e réunit à Sauve par suite
de la grande contagion qui désolait alors NIMES et BEAUCAIRE (19).
Le montant des impositions nous indique que Sauve venait, par or-
- dre d'importance, immédiatement après ces deux villes, à égalité avec Anduze. È
A la mort de Simon FIZES, sa sœur Madeleine hérita de la baronnie qu'elle céda en 1590. au duc Henri de MONTMORENCY, ancien gouverneur du Languedoc et membre influent du parti « des politiques » favorable aux protestants. Le Salavès constitua la dot de sa fille Charlotte qui épousa Charles de VALOIS, fils naturel de Charles IX. Leur fils, Louis de VALOIS, gouverneur de la Provence, sous RICHELIEU, ajouta à ses titres de duc d'Angoulême et de comte d'Alais, celui de Baron de Sauve.
-- Sauve qui avait été choisie, en 1612, pour chef-lieu d'un colloque protestant apparaissait comme un des pôles de la religion réformée dans les Basses-Cévennes. La ruine du protestantisme allait précipiter sa décadence.
En 1622, les Sauvains prirent les armes contre les armées royales et ouvrirent leurs portes au duc de ROHAN qu'ils soutinrent jusqu'en 1629. L’échec de la révolte priva les Religionnaires de leurs places fortes et de leurs troupes, et les laissa à la merci des entreprises catholiques.
Alors que RICHELIEU avait seulement cherché à détruire le potentiel militaire des protestants, Louis XIV allait s'attaquer à la religion elle-même.
Au début, on essaya de l’atteindre par la-propagande qui revétait alors la forme de missions. A Sauve où le zèle religieux des Bénédictins s'était par trop affaibli, on installa, en 1660, un couvent de Capucins, véritables missionnaires de choc. Au cours des années suivantes, le Parlement de Toulouse s’en prit au lieu de réunion des Religionnaires . la démolition des temples fut ordonnée dans tout les villages du canton et seul Sauve obtint de conserver le sien. Partout, les habitants furent imposés de force pour la reconstruction des églises catholiques et ces nouvelles charges aggravèrent la misère des populations. Enfin, pour ruiner l'influence des magistrats protestants, le Parlement les fit écarter des fonctions judiciaires (20) et municipales (21).
Néanmoins, en 1685, 5 % à peine de la population du canton apvartenait à la religion catholique (22), et encore, s’agissait-il, pour la plupart, de valets et de bergers de passage.
(19) À. D. Gard Série C 635 | (20) A. D. Haute-Garonne, Série B. 92 m. Grands jours de Nîmes. Arrêt du [4 décembre 1666 F. 438 à 446.
(21) Archives Nationales. T.T. 247. Pièce 143. Grands jours de Nîmes. 1667. (22) A.D. Gard Série G. 1562.
Les dragonnades et les conversions forcées qui suivirent la Révocation de l’Edit de Nantes, s'’avérèrent plus efficaces que les missions et la démolition des temples. Les gens de loi et les artisans de Sauve et de Durfort se soumirent docilement, les uns pour conserver leur office, les autres pour pouvoir exercer leur métier. Il n'en fut pas de même des populations rurales qui, en dépit des persécutions, restèrent fidèles à la Réforme. Cette scission allait peser lourdement sur la vie spirituelle et politique du canton au cours des siècles suivants.
Un concours de circonstances malheureuses devait rendre les conséquences de la Révocation de l'Edit de Nantes plus désastreuses pour Sauve que pour les autres bourgs de la région. L'évêque de Montpellier, Charles du Pradel, se dessaisit, en 1692 (23) de ses droits sur la baronnie que son prédécesseur, François de Bosquet, avait rachetée en 1661 à la duchesse d'Angoulème. Le Salavès fut morcelé entre plus de 50 acquéreurs et l’'émiettement qui en résulta priva Sauve de son rôle de chef-lieu administratif et judiciaire. Cette perte d'influence fut aggravée par le fait que l’intendant de Basville choisit Saint-Hippolyte comme place-forte et nœud du réseau routier en construction dans les Cévennes. L'impulsion donnée à l'activité économique de cette ville accéléra la décadence industrielle et commerciale de Sauve distante de quelques kilomètres seulement.
Enfin, l'érection d'Alais comme évêché du nouveau diocèse dans lequel était définitivement englobé le Salavès, mit un terme définitif à l'influence spirituelle qu'avait possédée l’abbaye de Sauve au Moyen-Age.
L'insurrection des Camisards dont notre canton fut un des principaux foyers, vint achever la ruine du pays. Le peuple des campagnes, accablé d'amendes et d'impôts nouveaux, révolté par la confiscation des biens des religionnaires en fuite, s'organisa en groupes de « guerillas » qui attaquèrent les détachements royaux. Le 27 décembre 1702, un des chefs Camisards, Rolland, réussit même à s’emparer de Sauve par un stratagème et s’en retira après avoir fait incendier l'église et fusiller les moines de l’abbaye. Cependant, le mouvement ne prit jamais l'allure d'un soulèvement de masse car la bourgeoisie et la noblesse protestantes en restèrent toujours à l'écart.
Finalement, les Camisards, trahis par leurs principaux chefs, furent anéantis et la répression laissa le pays dans une grande désolation qu'aggravèrent, quelques années plus tard, le terrible hiver de 1709, l'épidémie de peste de 1720, et les inondations du Vidourle de 1723. C'est vers cette époque que se place la disparition du marché hebdomadaire du Mercredi à Sauve, et cet événement est particulièremerit significatif de la fin du rôle de cette ville en tant que centre économique.
(23). Voir A2D.H: SG C8 1750 CO de
Le pays, considéré désormais comme un foyer insutrectionnel (24) allait connaître plus d'un demi-siècle d'occupation militaire, ce qui ne fit que raffermir la résistance protestante. Les assemblées secrètes où officiaient des prédicants rentrés clandestinement de Suisse, se multiplièrent : Sauve (1737, 1738, 1754), Durfort (1744), Ouissact os 04752)
Mais le mouvement fut terni par de nombreuses trahisons et des délations qui provoquèrent des exécutions et des condamnations aux galères (jugement du 31 octobre 1754, condamnant deux Sauvains aux galères à vie).
Le règne de Louis XVI et sa politique religieuse d’apaisement mirent fin à ce conflit aigu, mais lorsque fut proclamé l'Edit de Tolérance, en 1787, le pays se trouva divisé, à la veille de la Révolution, en deux factions résolument hostiles.
La lutte entre les deux partis religieux demeura la composante essentielle de la vie politique du dix-neuvième siècle, et reste aujourd'hui encore, la clef de la géographie électorale.
(24) ASTRUC signale que les fréquents soulèvements ne permettaient pas de confier aux paysans de Durfort la poudre qui leur aurait été nécessaire pour exploiter les mines d'Alquifol. Mémoires pour servir à l’histoire Naturelle du Lan-
guedoc, Page 366,