‹ Le Salavès: Étude monographique du canton de SauveChapitre 53 sur 78 · ET DE CENTRES DIRECTEURS · texte numérisé non relu

ET DE CENTRES DIRECTEURS

Tout au long de-notre étude, nous avons mis en évidence les profondes différencés qui existaient entre les diverses parties du canton, tant au point de vue de la géographie pnysique et humaine, qu'au point de vue des activités agricoles et industrielles.

La disparité des morceaux que les auteurs du découpage cantonal avaient rassemblés dans leur puzzle n'a fait que s'’accentuer depuis le début du dix-neuvième siècle. Le chef-lieu de canton qui, déjà à cette époque, n’était plus en mesure d'assumer un rôle directeur n’a pas cessé de péricliter depuis lors, tandis que les transformations de l’économie rurale ont révélé la vocation agricole de la plaine de Bay et ont fait de l'Est du canton, la partie dynamique du Salavès.

Tous les avantages géographiques qui furent à l'origine de la croissance de SAUVE n'entrent-plus, aujourd'hui, en ligne de compte. Le chemin des Ruthènes, devenu sous les Romains la voie d'Aix à MONTAUBAN puis, plus tard, la route d'étapes de TOULON à BREST, est aujourd'hui délaissé au profit de la transversale de MONTPELLIER à TOULOUSE, par le seuil de NAUROUZE. Les quelques routiers qui l'empruntent encore partiellement font d’ailleurs plutôt escale à St-HIPPOLYTE ou à QUISSAC. SAUVE est, en effet, maintenant, largement dominée par ses deux anciennes dépendances distantes de quelques kilomètres seulement.

Dépassée par SAINT-HIPPOLYTE depuis près de trois siècles, elle l'est également par QUISSAC depuis la Libération et il ne saurait plus être question d'ajouter quelques familles de charbonniers imaginaires sur les listes de recensement pour avoir l'illusion d’être toujours supérieurs à cette rivale, comme cela était fait entre les - deux guerres.

Pourtant SAUVE n'est jamais entrée dans l'orbite économique de ses deux riches voisines par suite du cloisonnement ancestral de ses habitants. Cependant, le vieux dicton du SALAVES « De toutes les nations, fuyez les gens de SAUVE » est en train de se vider de son sens car le mélange démographique résultant de l'essor des

communications fait perdre à la population son originalité ethnique.

Plus rien désormais ne semble devoir faire obstacle à l'intégration.

de SAUVE dans la zone d'influence de QUISSAC ou de SAINT-HIP- POLYTE,

Bien plus, les deux principaux employeurs de SAUVE habitent maintenant ces deux villes et il suffirait qu'il leur prenne fantaisie de transférer, l'un sa fabrique de sous-vêtements, l’autre sa scierie, au lieu de leur résidence pour achever la ruine économique du cheflieu de canton où il ne subsisterait plus grande activité.

Les familles disposant de capitaux importants ont, depuis longtemps, quitté le pays ou bien se sont peu à peu ruinées si elles y sont restées. L'ensemble de la population est considérablement vieille et son état sanitaire laisse encore beaucoup à désirer; chaque été, les habitants sont affaiblis par des accès de dengue, forme atténuée de paludisme, qui sévit à l'état endémique.

Mais le plus grave problème est celui de l’absence de cadres susceptibles de ranimer les activités traditionnelles. On comprend que les individus les plus entreprenants aient fui une cité que la succession de crises économiques semble vouer à une ruine inéluctable, mais on peut regretter que rien n'ait été fait pour les retenir.

Les artisans et les commerçants qui entretiennent une certaine vie dans les petits centres de province ont, eux aussi, déserté SAU- VE en grande majorité. Le grand concours d’affluence aux foires n’est qu’un souvenir. Pour les habitants du canton, SAUVE n'est plus que la résidence du percepteur et des gendarmes ! ! !

Dans la plaine de Bay, au contraire, un village prend, peu à peu, l'allure d’un centre directeur. Cette évolution a peut-être été retardée par la construction de la voie ferrée à une certaine distance de l’agglomération de CANAULES. Les anciens racontent malicieusement, que le maire parti pour demander la création d’une gare tout à côté du village parcourut toutes les rues de NIMES sans arriver à trouver la porte de la préfecture. En réalité, le MAIRE DE SAINT-NAZAIRE qui disposait d’appuis influents, avait réussi à faire adopter son point de vue contraire aux intérêts des habitants de CANAULES. Aujourd'hui, la désaffection pour cette voie ferrée secondaire et la faveur de la route départementale ALES-QUISSAC, qui traverse la localité sur toute sa longueur, ont fait disparaître cet inconvénient mineur.

Nous avons vu le rôle primordial joué par CANAULES dans le mouvement d'émancipation des idées et dans la naissance du coopératisme agricole. Ses initiatives dans le domaine des cultures ont toujours servi d'exemples aux propriétaires des communes voisines.

Cette primauté peut s'expliquer par le fait qu’il n’y a jamais eu une émigration de qualité, contrairement aux autres villages du canton. L’'aisance des propriétaires a retenu leurs fils et leur a fait

préférer l'exploitation familiale à une quelconque place de fonctionnaire.

D'autre part, les bénéfices ne se sont jamais évadés vers des placements extérieurs et ont toujours été réinvestis dans les propriétés. Ainsi un village dont les habitants étaient très pauvres en numéraire, il y a encore un siècle, possède-t-il aujourd'hui un capital d'exploitation enviable.

La population, qui était descendue à 376 individus en 1946, du fait de la mécanisation, est remontée à nouveau au-dessus de 400. Trait significatif, la crise du logement y sévit comme dans une grande ville et les jeunes ménages ont de la peine à s'installer. Avec ses terrains de football et de basket, son foyer communal de 250 places, son quartier des coopératives, CANAULES fait déjà figure d'un Eu centre rural.

Le seul obstacle à l’éclosion complète de cette vocation paraît être l'absence d’un arrière pays suffisamment étendu. Géographiquement, la plaine de Bay est une toute petite unité. On pourrait y rattacher les deux communes de SAINT-THEODORIT et de BRA- GASSARGUES, trop éloignées de leur chef-lieu de canton et très voisines de CANAULES au point de vue économique et social. A ce sujet, il faut signaler qu'il serait difficile d'intégrer le village de St- JEAN-DE-$SERRES dans ce nouveau complexe, bien qu’il soit distant de CANAULES de deux kilomètres seulement.

Cette localité fut une des très rares collectivités catholiques de la Gardonnenque à ne pas se convertir au calvinisme, en 1559. Depuis, un fossé spirituel l’a complètement isolée des villages voisins. Malgré la proximité des deux agglomérations, il n’y a jamais eu de mariage entre un Canaulois authentique et une habitante de St- JEAN-DE-SERRES. Certes, aujourd’hui, le temps n’est plus où les enfants se livraient à des batailles rangées au sortir de l’école, mais toute initiative émanant de CANAULES est immédiatement suspectée de communisme et les propriétaires de St-JEAN-DE-SERRES n'ont jamais adhéré à un groupement coopératif lancé dans l’autre localité. -

Quant au village de DURFORT, et à ses satellites de FRESSAC et St-MARTIN-DE-SAUSSENAC qui ont toujours été écartelés entre SAINT-HIPPOLYTE, ANDUZE et même ALES, ils pourraient trouver dans CANAULES, le centre directeur qui leur a fait défaut. La similitude des activités agricoles et des facons de penser pourrait compenser l'éloignement relatif.

Sur le plan local, le problème des cadres se pose plus à DUR- FORT que partout ailleurs. Il faudrait que l'Etat délègue des fonctionnaires dynamiques, en l'occurence des instituteurs susceptibles de relever le niveau intellectuel et capables d'animer un embryon de vie collective. Sinon, le village, vidé de sa substance vive par les différentes expériences minières, sombrera dans une déchéance économique complète.

Il n’est certes pas, dans nos intentions, de demander la création d'un canton plus rationnel dont Canaules deviendrait le cheflieu; le partage des arrondissements en d'étroites circonscriptions

est trop périmé aujourd'hui pour qu'on essaie de le remettre à l'honneur par un découpage plus harmonieux. La désuétude des anciennes divisions territoriales apparaît d’ailleurs clairement dans le Salavès où les grandes administrations : Justice, Finances, Travaux Publics, Education Nationale, P.T.T... ont fait éclater le cadre cantonal.

La justice de paix a été accouplée avec celle de Quissac et, dd Sommières; les communes du canton ont été réparties entre les recettes des Contributions Indirectes d'Anduze et de Saint-Hippolytedu-Fort, tandis que le receveur de l’Enregistrement de cette dernière ville se voyait attribuer la totalité des cantons de Sauve et de Quissac; ces deux circonscriptions sont également du ressort d'un même agent-voyer; les candidats au certificat d’études primaires ne passent plus leur examen au chef-lieu depuis 1925 et sont obligés de se présenter à Quissac; enfin, au début 1953, les abonnés au téléphone ont été raccordés directement au central de Sommières et les communications ne sont plus retransmises par la poste de Sauve.

Nous nous sommes seulement, attachés à définir une circonscription homogène au point de vue économique et humain et nous pensons y avoir rassemblé tous les éléments nécessaires pour qu’elle puisse, le cas échéant, être utilisée comme région-pilote dans le plan de transformation de l'Economie Languedocienne. Située en dehors de la zone irrigable par les canaux du Bas-Rhône-Languedoc la plaine de Bay est susceptible de servir aux essais d'une culture nouvelle sans qu'il soit nécessaire d'arracher les vignes: la solution idéale consistant à trouver une plante résistant à la sécheresse et capable d'alimenter une industrie locale de transformation.

La vieille tradition de la boissellerie sauvaine devrait faire de l’ancienne capitale du Salavès un des principaux maillons de la chaîne des industries du bois et de la cellulose qui se développera un jour prochain, autour du Massif de l’Aigoual. L'œuvre remarquable de reboisement entreprise depuis un demi-siècle par les Eaux et Forêts a doté les Cévennes gardoises d'un précieux capital qui permettra, sans doute, d'utiliser la main-d'œuvre des anciens centres bonnetiers et de donner à ceux-ci un regain d'activité durable.

La perméabilité des habitants du Salavès aux apports extérieurs et leur faculté d’assimiler les techniques nouvelles devraient favoriser la transformation de l'économie actuelle. Pour l'instant, il s’agit avant tout de bien se convaincre que les deux activités qui ont fait vivre le canton depuis 1890 n'aboutiront plus qu'à un gaspillage de main-d'œuvre et de capitaux si elles sont maintenues au cours des prochaines décades. Nous considérons que notre ouvrage n'aura pas été inutile s’il a pu faciliter cette prise de conscience des dangers

d'une économie reposant essentiellement sur la viticulture et la bonneterie.

Au cours .de notre étude du pays de SAUVE, nous avons cependant rencontré trop de bouleversements dans les activités rurales et industrielles pour vouloir apporter des solutions définitives sus-

ji

ceptiblcs d'être étendues à des zones plus vastes. Notre plus grande Satisfaction sera d'avoir réussi à saisir les étapes les plus marquantes de l'évolution démographique et économique d'une contrée typiquement méridionale qui, par ses caractères originaux et son passé captivant, nous a permis d'ajouter un nouveau chapitre à l’histoire des régions méditerranéennes.

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