MM. INGRES ET GIGOVK
II n'est bruit dans le monde que du grand désespoir de M. Ingres à propos du peu de succès de son Man^ tjrr de saint Symphorien; chacun lui fait son compliment de condoléance; on s'attriste avec lui, on le console, on veut l'empêcher de partir^ car M. Ingres a menacé de quitter la France.
Au iâit, «on désappointement est assez naturel. Il s'était an*angé pour un triomphe , pour un succès à
rendre fou, pour des applaudissemensàtout rompre; il avait préparé ses grands airs de triomphateur^ ses bons mots de grand homme , ses phrases à effet pour répondre à toutes les félicitations, les doucereuses moqueries et le persifflage compatissant pour des rivaux moins heureux.
Et voilà que cette auréole de gloire s'est évanouie devant Tindifférence de la foule 3 c'est fâcheux, surtout quand on s'est donné tant de mal pour échafauder à grands frais son succès sur les éloges des feuilletons des journaux; mais fatigué de leur spirituel verbiage, le public commence à vouloir juger par lui-même, et dès les premiers jours du Salon , personne ne s'arrêtait plus devant les tableaux de M. Ingres.
Alors, pour réveiller un peu l'attention, il a déclaré qu'il allait quitter Paris et l'abandonner à son mauvais goût , et comme Achille offensé , il s'est retiré dans sa tente. J'ai vu de bonnes âmes prendre ces momeries au sérieux, et s'inquiéter de ce que pourrait devenir l'art en France, si M. Ingres allait l'abandonner. D'autres ont fait semblant d'y croire, eC toute la camaraderie s'est mise en émoi et s'est agitée dans tous les sens pour l'empêcher d'accomplir cette funeste résolution.
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Le Journal des Débats a déclaré que le départ de M. Ingres détruirait le beau idéal ^ exterminerait le bon- goût ^ et suiciderait la bonne peinture. Le Na*tional a ajouté qu'il suiciderait Tart tout entier ; qu'il
tuerait non-seulement la peinture ^ mais encore la sculpture 9 l'architecture ^ la musique ^ la géométrie^ la littérature et l'orthographe. C'était beaucoup^ sans doute 9 que de pareilles instances^ mais ce n'était pas assez ; toutes les perruques se sont ébranlées et sont venues en aide, on a frappé à toutes les portes, tant qu'à la fin un des confrères s'est exécuté d'assez bonne grâce.
M. de Pongerville a taillé ses plumes , et pour se faire la main , il a commencé par rimer en alexandrins une paraphrase verbeuse de ce refrain si connu :
^iUioi ! tu t'en «os, ta tunw quittes , ^tt Itou* quittes , tu t'en MS {
Après quoi le traducteur fort peu catholique du poème de ÏMcréctj a fait du pathos académique, pendant je ne sais combien de pages, sur les vertus théologales et sur le'dévoûment du saint martyr, sur sa mère colossale et sur le gamin qui lui jette une pierre; et puis il finit par une belle tirade de vers qui veut dire en français : « Vous n'aviez guère envie
de vous en aller , mais tous teniez pour la forme à ce qu'on TOUS suppliât de rester ; les présens vers ont été écrits à cette seule fia y tachez donc de vous on accommoder. »
Là-dessus M. Ingres, qui n'attendait que cela, a déclaré qu'il resterait, qu'il se sacrifierait au bonheur de la France. U faut convenir que c'est de la comédie passablement bouffonne , pour des gens qui ont la prétention d'être des hommes sérieux.
Quoi qu'il en soit, M. Ingres ne nous quittera pas, il l'a promis; ou tout au moins nous sommes assurés qu'il attendra la fin de la direction de M. Horace Vernct, et qu'alors il trouvera dans la place brillante et lucrative de directeur de l'école française à Rome , de quoi se consoler de son exil volontaire. En attendant , arrivons à son portrait.
On y retrouve toutes les qualités et les défauts habituiels à la manière de M. Ingres : c'est toujours une figure enfermée dans un contour assez heureusement profilé; la pose a du style , de la dignité et de l'élégance, et la robe de satin noir est soigneusement faite; mais c'est toujours aussi l'absence complète de mo^ delé , au point que la gorge creuse au lieu de saillir , la tête et les bras sont plats et sans relief ; tout man*
que de saillie^ les étoffes^ comme les chairs^ comme les accessoires.
Les bras ne sont pas suffisamment dessinés^ les doigts de la main gauche surtout sont durs et roides comme s'ils étaient de bois y et sont mal attachés avec la main; le schale est on ne peut plus mal peint ^ il ne ressemble pas plus à un cachemire qu'à une étofFe quelconque : c'est un schale de papier peint.
Après cela, il y a de grandes beautés dans ce portrait, il y a des qualités que peu de personnes comprennent et que peu d'artistes même sont capables de rendre : ce sont la dignité de la pose^ la simplicité élégante du mouvement , et cette élévation de pensée et cette grande tournure qui chez lui ne sont qu'un pale reflet de la puissance et de l'élévation constante des grands artistes florentins.
Mais une chose dont tout le monde s'étonne, c'est de voir que M. Ingres, qui a toujours si constamment nié la couleur^ que sa peinture ne sort jamais des tons gris sales et ternes, qu'on retrouve dans tous ses tableaux, ait fait, dans la tête de ce portrait, des ombres d'un rouge si extravagant, que la place a l'air saignante sous les narines , par exemple , ce qui est
d'autant plus étrange^ que la figure n'a pas l'air d'avoir du sang dans les veines.
D'un autre côté^ que viennent faire au Salon des portraits peints à Rome ou à Florence il y a quinze ou vingt ans ? cela conviendrait tout au plus dans une exposition particulière ; mais le Salon annuel est institué pour montrer l'état actuel de la peinture, pour signaler au public et à l'administration les jeunes artistes qui méritent des travaux, des encouragemens et des récompenses ; pour montrer à tous les voies nouvelles que tel ou tel a parcourues, pour appeler l'attention sur une idée neuve et sur les différentes manières de la rendre.
Voyez-vous M. Ingres, membre de l'Institut, maintenir sa réputation et obtenir un grand succès avec une peinture de sa première jeunesse ! mais évidemment le peintre de i834 n'est plus lé peintre de i8i5 ou de 1820 : le portrait de M. Bertin de Vaux comparé à celui de la dame peinte à Rome, du dernier Salon, nous Fa prouvé; comparé à celui de la dame peinte à Florence , exposé cette année , l'infériorité du peintre à ses œuvres passées serait .encore plus évidente 3 le talent de M. Ingres décline tous les jours , le Martyr de saint Symphorien ne vaut pas^ à beaucoup près , V Apothéose ri' Homère .
On a le droit de s'étonner de ces exhibitions continuelles de vieilles peintures , car enfin le règlement s'oppose formellement à ce que la même peinture soit exposée plusieurs fois de suite ; et qu'est-ce qui nous dit que la dame de Rome et celle Florence n'ont pas été exposées sous l'empire ?
Et puis cette manie de montrer sans cesse au public des peintures d'une autre époque, rappelle terriblement la phrase du compositeur italien de la comédie, qui va répétant sans cesse à tout venant : Z'ai fait a Vazé dé quatre ans oun opéra délicieux ^ oun opéra soubliméy oun opéra comme on nen a zamais vou. Après quoi il avoue naïvement que depuis Tàge de quatre ans il n'a plus rien fait du tout.
M. Ingres n'a pas besoin de ce charlatanisme pour se faire valoir, j'en conviendrai si Ton veut; alors pourquoi l'emploie- t-il? pourquoi compromet-il ainsi un talent que personne ne conteste , mais qu*on a bien le droit d'apprécier a sa juste valeur, quand il veut l'imposer aux autres et le rendre écrasant ? Certainement son portrait de femme est une belle chose , mais if est très incomplet; c'est une peinture sérieusement £aite et fortement pensée, mais pleine ^dc préjugés et de défauts choquans.
Comparée à cette peinture de convention , celle de M. Gigoux a tous les avantages d'une étude sévère de la nature et des maîtres qui l'ont le mieux comprise et rendue^ tandis que M. Ingres est resté ao point de vue des érx>les de Rome et de Florence. M. Gigoux a compris que les artistes de nos jours devaient profiter de tous les progrès de leurs devanciers. Or^ comme il est évident que les objets ne peuvent pas plus exister sans forme que sans couleur^ il serait aussi absurde de nier le dessin pour ne faire que de la couleur ^ que de nier la couleur pour faire exclusivement du dessin^ surtout après que les grands artistes de Venise et de Florence nous ont montré chacun à leur manière comment on peut rendre ces deux manifestations des objets extérieurs.
Aussi dans toutes ses peintures exposées cette année, M. Gigoux s'est-il montré aussi savant dessinateur que coloriste puissant et vigoureux, mais ce qui le distingue surtout , c'est une rare aptitude à saisir le caractère individuel de ses personnages, et à les rendre dans ime pose et dans un effet qui leur soient propres.
Dès le Salon dei*nier , son portrait du général Dver-nicki opposé à son délicieux petit portrait de femme, avait prouvé toute la flexibilité de son talent puis-
saot et énergique quand il le faut , et Tinstant d'après élégant et gracieux^ et toujours avec la phïs grande simplicité de moyens et la vérité la plus entière.
Aujourd'hui, dans ses différens tableaux, il a montré combien il sait comprendre et reproduire Vindividualité de cbacun de ses personnages ; dans
ses portraits surtout , le caractère particulier de chacune de ses tête est exprimé d'une façon entière et complète, qui sous ce rapport ne laisse rien à désirer ; bieD différent en cela du grand nombre de nos portraitistes , dont la peinture de convention reproduit sans cesse des figures identiques , avec le même air de tête, le même teint, la même physionomie, le même sourire banal invariablement stéréotypé sur toutes leurs figures , sans faire la moindre attention aux différences d'âge, de sexe, de tempéramment et de caractère.
Chez M. Gigoux, au contraire, on est toujours sûr de rencontrer ces différences radicales, écrites d'abord avec toute leur apparence extérieure et leur vérité intime.
Sa peinture^ largement traitée, a quelque chose de calme et de posé qui lui imprime un caractère de puissance d'autant plus grand , qu'il ressort de la
vérité même de chaque chose exprimée naturellement et sans contrainte. Elle est toujours éclairée d'une manière franche et précise^ qui ttanche d'une façon savante avec la manière tàtonnée et incertaine dont les artistes de nos jours répandent la lumière dans leurs tableaux. Son exécution , toujours franche et toujours égale ^ sait se plier à l'exigence de chacun de chacun des sujets qu'il veut rendre.
De toutes les ouvrages qu'il a exposées cette an* née, il n'en est point que nous préférions à son portrait de forme ovale, pour la puissance de peinture , la largeui: d'effet et la science du dessin. Toute la physionomie est vivante, calme et tranquille, comme il convient à un portrait ; les chairs ont toute la souplesse de la vie, en même temps que les habits, la barbe et les cheveux, ont cdiacun dans leur nature la solidité et la consistance relative des choses réelles.
Ces qualités incontestables, jointes à une rare élévation de style , font de cette peinture le portrait le plus remarquable de l'exposition.
Celui de M- Taillandier, quoique d'un faire essentiellement différent, n'est pas traité avec moins de précision et de talent. Ce petit portrait en pied fait
bien comprendre l'homme d'étude dans son cabinet. Tous les accessoires sont rendus avec une rare finesse en même temps qu'avec une laideur et une simplicité remarquables. La tête et les mains surtout sont d'une peinture qui n'a rien de commun avec tout ce qu'on fait de nos jours. Il £aut remonter jusqu'au temps des Terburg et des Metzu pour trouver des ouvrages aussi complets.
MM. DELACROIX, DUBUFFE, CHAMPMARTIN, LÉPACLLE , SCDNETZ , KELLER , VACCHE- LET, SCHWITER, STEUBEN, HESSE, LATIL.
~ C'était rendre un mauvais service à M . Delacroix , que de lui demander une peinture qui a besoin d'être traitée d'une manière aussi positive qu'un portrait^ et surtout le portrait de Rabelais^ qu'on a vu partout derrière les carreaux de tous les marchands d'estampes ; Rabelais que tout le monde a lu ^ avec qui l'on a pensé ^ avec qui l'on a vécu pour ainsi dire; je le répète^ c'était rendre un mauvais service à M. Delacroix^ que de lui demander ce portrait; et
M. Delacroix n'aurait pas dû l'exposer en présence d'un public qui possède si bien son Rabelais.
Sa peinture rend bien à peu près la ressemblance matérielle des traits^ mais interprétée d'une façon lourde et grossière 3 il y a quelque chose du cynisme effronté du curé de Meudon^ mais rien de sa finesse et de sa spirituelle malice. Ce n'est pas là le moine défroqué, le docteur persifflant ses confrères^ le prêtre raillant la religion devant le pape et les dignitaires de l'Eglise, et en si bons termes, qu'il fit rire toute l'assistance. Il y a quelque chose de lourd dans cette figure, qui ne répond jpas à l'idée qu'on s'est faite du personnage. Et pour exprimer toute notre pensée en deux mots : le Rabelais de M. Delacroix , ressemble au Rabelais de Gargantua et de Pentagruel , comme un sot peut ressembler à un homme d'esprit; c'est bien la même charpente , et la forme extérieure est à peu près la même, mais l'ame, l'intelligence^ la physionomie, ne se ressemblent pas le moins du monde.
Ces défauts sont inévitables dans les ouvrages d'un homme qui ne veut pas s'astreindre à la moindre se- Térité de formes , à la moindre exactitude de dessin , car enfin , des mains, fussent-elles celles de Rabelais ou du diable, doivent être des maius^ et non pas
des griffes tordues et rabougries comme celles du portrait de M. Delacroix.
La peinture de cet artiste est trop lâchée pour se prêter à un genre qui exige autant de précision que le portrait. Ceux qu'il avait exposés l'an dernier^ . n'étaient pas forts ; et si nous cherchons dans nos souvenirs, nous trouverons dans les salles du Conseild'état, un portrait de l'empereur Justinien, passablement grotesque, ou fantastique, si Ton aime mieux.
Fantastique pour fantastique, j'aime mieux le grand Sardanapale de 1827, qui n'avait pas la prétention de ressembler à rien que l'on eût vu sous le soleil f et il avait cela de commun avec le grand Massacre des Janissaires de M. Champmartin, qui n'a pas réussi plus que M. Delacroix à faire de la peinture sérieuse.
On retrouve au Salon de celte année, M. de Champmartin avec de nombreux portraits analogues , quoique inférieurs à tout ce qu'on a vu de lui dans les dernières expositions. Toujours ses portraits aveugles , ses têtes désossées , sa couleur blafarde et ses noains sans consistance.
M. Champmartin a cela de c(Mi)mun avec M, Du-
sentent, et il en es»t venu k leur donner à tous des têtes rondes , avec des yeux ronds' el hagards.
La peinture de M. LépauIIe tachetée, dans tous les sens j de petits coups de brosses de toutes les couleurs^ pétille à Toeil et fatigue le regard. H jette par-ci, paFlà, des touches de blanc, de bleu, de rose, de violet, qui vous éblouissent, qui vous étoordissent de leur tapage insignifiant. Ses tableaux ressemblent à de la marqueterie^ à de la mosaïque mal-adroitement exécutée.
Ce manque de cakne, de tranquillité se remafrque surtout dans ses paysages. La Curée et le Débuché, ainsi que la vue de Paris prise du Pont'-Neuf, sont tellement marquetés , qu'on a de la peine à distinguer dans ce pêle-mêle, les hommes et lés animaux d^avcc les arbres ou les maisons.
D'un autre côté, il ne peut jamais parvenir à don^ ner à ses figures la longueur suffisante ; toujours elles sont lourdes et disproportionnées 3 ce défaut habituel à la peinture de M. LépauIIe^ se trouTait déjà dans le portrait du duc de Choiseul de Tan passé , qui allait diminuant depuis la tête et les épaules, jusqu'au bas du cadre. On le retrouve plus saillant encore dans le portrait de jJtf. Lemaire^ sculpteur; le ccHrps est trop
court d'ua> bon tiers ^ pour les cuisses qui sont énormes; la tête est salie avec des frettis^ et relevéo çà et là de touches qui produisent un fort mauvais effet*
Quant à l'expression^ le sculpteur a Tair triste et préoccupé. Il détourne la tête pour na pas voir le fronton de la Madeleine , que le peintre a placé dans le fond , et qui semble se dresser comme un remords qui le poursuit , comme un cauchemar qui le tour* mente. Il fout convenir que M. LépauUe a fait une épigramme bien méchante contre M. Lemaire^ sous prétexte de lui fisiire son portrait.
Le portrait de itf. Lanjuinais^ par le même artiste^ est beaucoup mieux que ses autres ouvrages ; il y a plus de tranquillité dans le fond^ plus de convenance dans l'ajustement^ mais il n'y a dans la figure ni plus d'ensemble^ ni plus de caractère que dans tous le reste.
M. Steuben n'a exposé cette aonëc qu'une seule peinture^ portrait ou étude comme on voudra l'appeler ; c'est une Jeune Femme en costume espagnol du dix-septième siècle^ qui effeuille une mai^erite. .Les chairs semblent faites avec du plâtre coloré; les ajustemens ont quelque chose de mesquin «et d'étri-
que ; c'est de la peinture à la rose^ qui doit faire les 'délices de toutes les grisettes de Paris.
Si Ton ne connaissait pas les œuvres puissantes et fortement accentuées qui ont fait la réputation de M. Schnetz> dans les dernières expositions^ peu de personnes s'jurêteraient à ses peintures de cette année. Il a encore plus mal réussi dans ses petites peintures que dans la grande -, sa Jeanne dArc revétani ses armes y est d'une grande faiblesse^ et pourtant elle vaut mieux que son portrait de femme. On ne conçoit vraiment pas comment un artiste qui a produit des œuvres d'une science et d'une puissance incontestables^ a pu s'oublier à ce point lui-même. Il y a loin de sa peinture actuelle ^ à Fadmirable tableau de l'enfance de Sixie-Quint*
Les portraits de M. Schwiter ne valent pas ceux qu'il avait au dernier Salon ; il y a plus de métier et moins de talens^ moins de sentiment surtout.
Celui du général Dermoncauri, par M. Keller^ est en progrès sur tous ceux que nous avons vus de lui jusqu'à ce jour; il y a bien quelque roideur dans la pose et quelque dureté dans les chairs^ mais il ne manque pas de bonnes qualités ; il est d'une ressemblance frappante^ et donne une juste idée de l'homme qu'il représente.
Le portrait de Femme de. M, Alexandre Hesse, ne r^ond pas à ce qu'on attendait de lui^ après son tar bleau des Funérailles du Titien.
La manière franche et hardie dont cette peinture était prise par Teffet et par la couleur ^ faisait espérer que M. Hesse se maintiendrait dans cette manière large et facile^ dont le seul défaut était peut-être de pasticher un peu trop visiblement les grands maîtres de l'école vénitienne. Mais au moins ^ c'était une route nouvelle qu'il s'était ouverte et dans laquelle il n'était à la suite d'aucun artiste contemporain ; et d'ailleurs, on pouvait croire que s'il avait laissé voir ainsi la source de ses inspirations, c'est qu'il était bien sur d'être lui^ quand il voudrait s'abandonner à son individualité.
Mais voilà que cette année, il a laissé sa peinture forte et vigoureuse^ pour l'imitation étroite et maniérée de M. Ingres, dont nous retrouvons Picore ici la pernicieuse influence. M. Hesse a désappris sa couleur puissante de l'an passé, pour n'être qu'un imitateur fort ordinaire des oeuvres de M. Ingres.
Aussi dans son portrait de Femme , la seule peinture qu'il ait exposée cette année, il est resté bien audessous de ce que le public attendait de lui d'après
-^ S36 fisses débats. La robe de soie est péniblement peinte, roide et dure comme du. ferblanc; les chairs aussi sont très dures et manquent de la souplesse et de l'élasticité indispensables à la vie; la couleur surtout n*est pas supportable : terne et livide, loin d'avoir de la fraîcheur habituelle des chairs de femme , elle n'a pas même le degré de coloration que donne néces« sairement la circulation du sang. Quant à la pose , elle serait heui*euse sans l'air de contrainte que lui donne la roideur d'exécution qui la rend incapable de mouvement.
M. Vauchelet a exposé je ne sais combien de portraits, que je n'ai pas le temps d'examiner en détail, non plus que ceux de MM. Roger Latil , etc. ; d'ail* leurs, cela serait tout-à-fait inutile ; prenez la première tète venue, peinte par un grand-prix, et vous aurez vu d'une fois tout ce que ces messieurs sont capables de faire ^ il sortent de l'école de Rome, dre^ ses à répéter perpétuellement les mêmes formules bannales, comme une serinette sort des mains du fabricant, montée pour répéter invariabjetnent les mêmes aii-s; il n'y a plus qu'à tourner la manivelle.
Et voilà comment on encourage les arts en France ; on loge, dans un palais, on entretient largement à Rome des flâneurs qui vont passer cinq ans dans les
estaminets de la ville étemelle^ et reviennent à Paris^ aussi nuls qu'ils étaient à leur départ.
Alors ils ont la prétention de se faire passer pour de grands artistes y pour des hommes supérieurs à qui le gouvernement ne peut donner assez de travaux et de récompenses ; si on les refuse^ ils vont répéter dans tous les ministères^ que^ puisque le gouvernement leur a fait un état^ il leur doit, quel que soit leur talent, des travaux pour le reste de leur vie. Ainsi donc, parce que le gouvernement a entretenu cinq ans leur paresse^ il doit entretenir toujours leur nullité au préjudice d'artistes d'un mérite incontestable , acquis péniblement par un travail assidu et des privations continuelles.
MM. DUCAISNE, OVICHARD, A. ET H. SCHEF-
FER , BELLANGÉ.
Mmw DE MIRBEL, ÉLISE JOURNET, HAUDE- BOURT-LESCOT, JULIE. BUSSOM, LAVA- LARD.
En digne élève de M. Ingres , M. Guichard voulant peindre un portrait^ n'a pas cru qu'il fût possible de mieux faire que de copier servilement le dernier portrait du maître , sans même s'inquiéter si le modèle se trouvait dans les mêmes conditions d'Iige , d'habitude et de tempéramment. Voilà pourquoi M. Adolphe Nourrit a son portrait au Salon ^ dans
le même mouvement de tête , la même lumière et la même couleur que celui de M. Bertin de Vaux.
Quelques autres , à ce qu'on peut voir y suivent encore le maître d'assez près. Mais je doute que les personnes qui se font peindre , partagent leur enthousiasme pour les chairs couleur de brique ou de terre à modeler , et je suis persuadé que M. Nourrit n'est pas tellement charmé de sa tête couleur d'acajou^ qu'il n'aimât autant se voir peint avec la firaicheur envermillonnée de son embonpoint.
M. Amaury-Duval a exposé une figure nue , dont nous aurions parlé plus tôt si nous ne l'avions prise jusqu'ici pour le portrait d'un Indien à peau roûge de l'Amérique septentrionale. Le livret dit positivement que c'est un jeune berger grec qui découvre un bas~relief antique sur le bord d^un ruisseau où il allait se baigner; soit. Les amis de M. Duval trouvent cette figure parfaitement dessinée, chacun son goût.
M. Scheffer qui avait fait l'an dernier une incursion dans le domaine de cette peinture profilée plutôt que dessinée > est revenu cette année à sa manière habituelle, et les deux frères ont exposé des portraits également remarquables.
■^ Ui ^
Lef portrait d^une dame vêtue d'une robe rouge, par M. Scheffer aîné, sort des habitudes de peinture harmonieuse qu'on connaît à cet artiste; le mouvement de cette figure a quelque chose de roide, de contraint et de guindé; l'artiste a manqué de goût dans l'ajustement, car il devrait savoir que rien ne sied si mal à une femme blonde , qu'une robe rouge aussi éclatante.
Ses autres portraits nous ont semblé plus sages et mieux.
Une jolie tête d'étude par M. Scheffer, contraste heureusement avec un portrait d'homme, qu'on dit fort ressemblant : C'est celui de M. Désbœufsy statuaire, de qui je crois avoir vu dans la salle de sculpture un Zet^er de VAurpre, dont le sujet est heureusetnent trouvé ; la figure de la Nuit, qui s'affaisse tristement, contraste bien avec l'Aurore qui s'élance en semant des fleurs sur son passage.
Mais revenons.
M. Decaisne, qui semblait s'être donné pour principe de faire de toutes ses têtes un point lumineux entouré d'une auréole qu'il dégradait progressivement jusqu'au bord de la toile, procède aujourd'hui d'une
autre manière. U y a changement dan« ses ouvrages, il y a progrès.
Sa peinture a moins de timidité, de mollesse et d'indécision^ elle a plus de prédsioa et de fermeté; cependant ses chairs de femme manquent encore de finesse^ de ton; elles sont généralement d'un blanc un peu plâtreux^ et le modelé n'y est pas indiqué avec assez de recherche.
Malgré cela, dans la suite de portraits que M. De-* caisnè a exposés , il y en a plusieurs qui méritent d'être cités avec éloge.
Celui de madame S. de B. a^^ec son enfajat^ a quel^ que chose de ce charme et de cette élégance qua Laurence savait si biea donner à ses tètes de femmes; celle de la dame est toute gracieuse, quoiqu'on puisse lui reprocher encore quelque chose de trop uniforme dans les chairs ; l'enfant me semble mieux xéussi.
Le portrait du comte de M. est plus cherché dans les détails ; celui de Af . F. L. ne plait pas autant; je me sers de ce mot plaire, parce que la peinture de M. Decaisne est plutôt une affaire de coquetterie ^ de caprice, qu'un ouvrage de sciçnce et d'étudç.
Nous citerons encolle de lui le jportrait des enfans de M. A. 5.;,et celui de M.de T. et demesdames ses sœurs, que nous préférons à tous les autres. Cependant^ il n'est pas exempt de quelque peu d'afféterie et de manière surtout dans la pose de l'homme. Les deux femmes valent mieux; elles sont gracieuses et élégantes^ richement costumées et avec goût; les têtes sont fraîches et agréables , bien qu'elles manquent un peu de reBef ; la couleur des mains n'est pas naturelle; les tons roses y sont tellement exagérés, qu'elles paraissent saignantes.
Toutefois, les portraits de M. Decaisne sont généralement mieux que ceux qu'il avait exposés jusqu'ici ; on pourrait les citer parmi les meilleurs ouvrages du Salon, si ses figures avaient quelque chose de plus individuel, et si ses femmes n'avaient pas habituellement quelque chose de gêné et de contraint, qui choque plus encore chez elles que dans un portrait d'homme.
Il y a au Salon des portraits de militaires de tout grade, depuis le soldat jusqu'au maréchal ministre de la guerre; il y en a par des peintres de talent et de réputation différente ; mais aucun n'a l'air soldat et la tournure militaire, autant que celui de M, A. de W.y capitaine d'élat-major, par M. Bellangé.
Pi OS grands Oaiseurs façonnés à une peinture de convention ^ ne savent pas trouver sur leur palette , d'autre couleur que les tons fades et xosés y qu'ils ap* pliquent indifféremment à toutes les tètes ; pas d'expression^ autre que le sourire niais ; pas de caractère^ que la fatuité importante qui peuvent se voir sur les trois quarts des portraits qui encombrent le Salon; les autres sont presque tous de l'école mélodramatique , qui cherche l'expression^ et fait de tous ceux qu'elle peint^ des espèces d'énergumènes avec des yeux et des bouches crispées^ à les rendre hideusement bouffons.
M. Bellangé a su également éviter ces deux exoés ; libre des préjugés de la peinture académique, il a co« pié son modèle tel qu'il s'est présenté , et l'a rendu avec toute la tournure qu'il a trouvée dans la nature.
G>mparez cet officier aux généraux de MM. Larlvière, Couder, Mauzaisse et autres, et vous verrez toute la différence qu'il y a entre une peinture raisonnable, et les ridicules amplifications de ces messieurs. Le portrait de M. Bellangé a cet avantage sur eux, qu'il rend son modèle avec esprit, intelligence et simplicité fie plus grand reproche qu'on pourrait lui adresser, serait de manquer de largeur et d'être plutôt touché a^'ec adresse que peint avec puissance.
Comme peinture, c'est certainement Tun des meilleurs petits portraits en pied qui soient au Salon. Quand on a cité celui de M. Taillandier , dont nous avons déjà parlé, par M. Gigoux, et celui de modemoiselle Mercœur, par mademoiselle Elise Joumet , on a i(u tout ce qui mérite Tattention du public en ce genre.
Mademoiselle Jburaet a montré, dans ce petit portrait, une autre face de son talent si puissant et si plein de charmes; et les gens qui prétendaient l'an passé, en présence de ses beaux tableaux de nature morte, qu'e&e aurait tort de laisser un genre de peinture dans lequel elle avait si bien réussi, pour fiiire de la figure, en sont maintenant à se demander devant quelles difficultés reculera jamais une femme qui a fait en aussi peu de temps de si rapides progrès.
Les fruits et les fleurs qu'elle avait au dernier Salon, étaient, sous tous les rapports, des ouvrages d'un rare mérite, rendus avec toute la puissance et toute la vérité de chaque chose; comme effet et comme couleur, ils avaient déjà le mérite qu'on retrouve aussi tout entier dans le portrait de mademoiselle Mercœur.
Ce petit tableau^ tout mal place qu'il était au coinmencement de l'exposition , avait cependant été remarqué par tous les gens qui savent apprécier le mérite d'une peinture^ indépendamment de la place qu'elle occupe. On lui a donné une place plus convenable y et maintenant il se trouve exposé de manière à être vu et admiré de tout le monde; en effets c'est une peinture harmonieuse et finement rendue dans les détails les plus minutieux, sans rien ôter à la largeur et à la simplicité de l'ensemble; la robe surtout est peinte avec bonheur ; les manches et les dentelles sont légères et pleines d'élégance.
Quant au caractère dt la physionomîe , c'est celui qu'on suppose à mademoiselle Mercœur, dès qu'on a lu ses poésies. Ferme à la fois et mélancoHqde, cette tête exprime bien son ame sensible et énergique. Le seul défaut qu'on pourrait reprocher à cette peinture, serait peut-être de manquer un peu de lumièredans certaines parties ; mais il est racheté par tant de hautes qualités, qu'une critique moins sévère ne l'aurait certainement pas relevé.
Le portrait d'tnfant de la même artiste, représente un de ces petits garçons de neuf à dix ans, qui font plaisir à voir, joufflus et bien portans, que leur mobilité continuelle rend si difficiles à peindre; made-
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moiselle Joumet s'est tirée avec bonheur de cette difficulté et de celle incomparablement plus grande de faire une bonne peinture. Ses tableaux sont du petit nombre de ceux qu'on trouve^ au Salon ^ dans la voie du progrès. Cette jeune artiste nous semble destinée à prouver que la supériorité absolue que les hommes s'attribuent dans les choses d'art ^ est encore fort contestable^ et qu'elle tient plutôt à l'éducation molle et insignifiante qu'ils ont imposée aux &mmes^ qu'à tout autre cause.
Car, pour ne parler que de la peinture, plusieurs ont déjà fait des ouvrages recommandables, qui seraient certainement allées beaucoup plus loin, sans les entraves que leur imposent les préjugés ridicules auxquels elles sont souvent obligées de se sacrifier.
Madame Lavalard a exposé un portrait de femme , qui , malgré quelque timidité et quelque hésitation dans l'exécution, peut être cité avec éloges. La tête est étudiée avec une recherche dont l'artiste devra se défier, si elle veut que ^% ouvrages soient exempts de mesquinerie et de petitesse ; la robe et les mains sont beaucoup mieux, et seraient mieux encore, si lé relief en était un peu plus vigoureusement senti.
-^ ^ÀS ^ Je ne dirai rien de sa Fille qui savonne^ et d« ses autres portraits^ parce que je n'en pourrais dire autant de bien. D'ailleurs^ ce n'est probablement pas là le dernier mot de madame Lavalard^ dont nous verrons sans doute des ouvrages plus complets, au prochain Salon.
Les portraits de mademoîselte Sophie Bresson méritent d'être cités avec éloge ^ malgré quelques réminiscences trop visibles de la manière de M. Decaisne. Malgré cela, je les préfère de beaucoup à ceux de madame Haudebourt-Lescoty qui devrait bien tacher d'avoir des réminiscences de son talent passé, ou plutôt du talent qu'on lui a supposé par le passée car on est encoreà se demander ce qu'on a jamais pu trouver de beau dans cette peinture picotée, dans laquelle il n'y a ni couleur, ni dessin , ni effet, ni composition .
Cette année , madame Haudebourt n'a exposé que des portraits qui, malheureusement, ne valent même pas ses petits tableaux. Celui de M. Odiot , en officier d'état-major de la garde nationale , est le seul qui ait une tête humaine ; encore a-t-il une tournure et une physionomie si lamentables , qu'on le prendrait plutôt pour un employé aux pompes funèbres déguisé^ que .pour le riche et fameux orfèvre qu'il représente»
Les autres ne le Talent pas à beaucoup près.
Quelques-^uns I tels que celui de madamedeS.y sont tellement mauvais , qu'il faut réellement être doué d'une rare suffisance pour oser mettre un cadre doré à une semblable pauvreté et l'envoyer à l'exposition ; car enfin il n'y a pas d'école qui tienne , c'est du dernier mauvais depuis un bout jusqu'à l'autre ^ depuis les chairs jusqu'aux étoffes , jusqu'au fond même.
C'est une de ces dioses dont on ne conçoit pas l'admission au Salon^ tandis qu'il existe un jury chargé de repousser tout ce qui n'est pas digne d'être exposé. On dira peut-être que cela n'est pas plus mauvais que M. Heim^ qui occupe aussi une des plus belles places du salon carré. D'accord ^ mais M. Heim est membre de l'Institut j et ses confrères ne pouvaient pas le repousser sans se voir exposés à être à leur tour repoussés par lui avec autant de justice.
Ceci me rappelle un petit portrait en pied de M . Blondel , le grand Blondel , qui est bien la chose la plus absurde qu'il soit possible de voir.
Figurez-vous un homme qui a dix ou douze têtes de longueur , des mains sans forme et sans couleur, une tête^ mais une tête comme vous n'en avez certainement jamais vu ni moi non plus^ une tête ab-
surde^ aussi mal peinte que mal dessinée , et donf la bouche fait Une grimace qui lui donne une exprès* sion tout-à*fait étourdissante. La redingote aussi a bien son mérite^ et quoique l'académicien en général^ et M. Blondel en particulier , ne soit pas fort sur le costume moderne y il est pourtant resté dans ce détail à la hauteur de tout le reste. M. Blondel fait délicieusement la caricature sans s'ea douter.
Cependant on voudrait mieux encore ; la redingote est évidemment une concession au goût du jour; c'est une velléité de romantisme. Dans le bon temps , on faisait le portrait d'un homme drapé dans sa couverture^ àumomelit où il changeait dé diemise y ou bien chaussée du cotume ^ coiffé du bonnet phrygien et vêtu d'un baudrier grec avec un. fourreau de sabre pour la pudeur.
Que voulez-vous, les arts s'en vont, et M. Blondeln'a pas osé peindre son Monsieur vêtu seulement d'une feuille de vigne , comme le portrait en pied de madame Eçe y ou plutôt de madame Adam, par M. Delorme. C'est un costume économique et peu salissant, que messieurs de l'Institut devraient se hâter d'adopter pour leurs séanoes d'apparat. Je n'y vois qu'un seul inconvénient, c'est que dans nos climats prossuques les feuilles de vignes Asanqueni
-^ 251 «^ pendant ^ix mois de ranhée ; mais aloi^ elles pourraient être agréablement remplacées par une cein^ ture de Hère.
Alors les jalousies les plus ignobles , les haines les plus triviales prendraient un caractère élevé et sublime; voyez-vous d'ici messieurs du jury d'admission ,
Bons U f imfU offornl B'tutt luaâi qu'mi »ttnt ^arriulicr au Mmmnl ,
c'est-à-dire déshabillés tout nus^ indiquant avec une baguette blanche les tableaux qu'ils veulent repousser. Cela deviendrait le sujet d'une magnifique composition de hatit style ^ et pour peu que M. Blondel consentît à se charger de Texécûtion^ cela obtiendrait un succès de fou rire.
Il vaut mieux faire rire que faire pleurer, messieurs, que &ire pleurer des larmes de désespoir à des jeunes gens pleins de talent et de bonne volonté^ dont vous sacrifiez journellement l'avenir à la conservation de vos jouissances égoïstes ; aussi bien \os persécutions et vos injustices pourraient à la fin rencontrer quelques hommes de cœur qui sauraieùt vous en faire repentir. Ainsi par prudence, au moins , cédez de bonne grâce devant une opposition tous les jours plus nombreuse, et qui finira par vous briser; car il n^est pas
possible que les hommes de science et de talent demeurent long-temps encore à la merci de quelques intrigans , dont la nullité et Tignorance sont devenues proverbiales, malgré leurs brevets d'académicicns.
Mais revenons. Les réputations se font et passent vite dans ces temps d'incertitudes et de fluctuation continuelles ; les grands succès obtenus par des ouvrages médiocres sont vite oubliés ; une peinture réussie n'obtiendra jamais les succès durables qui ne sont dus qu'à une peinture savante.
L'engoûment du public pour les miniatures demadame de Mirbel , commence à diminuer sensiblement. Quelques personnes prétendent en trouver lai cause dans le voisinage de celles de M. Fradel, dont la perfection désespérante peut lui nuire sans doute ^. par la comparaison que ce rapprochement facilite.
Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai dans cette ass^tion, mais évidemment ce n'est pas là la seule cause du discrédit dans lequel madame Mirbef est tombée cette année y bien que son talent soit restéle méme> ou à peu près ce qu'il s'était montré jusqu'ici.
C'est bien plutôt cette monotonie d'exécution qui-
a fatigué le zèle des admirateurs ;, en effets les ouvrages de madame de Mirbel , agréablement imités des peintures de Laivrence , ont réussi complètemel^t par leur charme et leur coquetterie y mais surtout à cause de la nouveauté de cette peinture parmi nous ; mais à mesure qu'on s'est aperçu dans plusieurs expositions consécutives, qu'elle répétait toujours identiquement les mêmes poses , les mêmes airs de tête , avec la même couleur et la même lumière y l'enthousiasme du public a diminué, parce qu'on s'est aperçu que, pour être différente des autres , sa peinture n'était pas davantage prise sur la nature , et que la ressemblance de ses portraits et la vérité de 9ts têtes étaient souvent fort contestables.
Quand on sait la manière dont madame de Mirbel procède dans ses ouvrages , on serait bien plus étonné de leur trouver quelque vérité , et surtout quelque individualité. Elle a conservé des copies très exactes des nombreux portraits de Lawrence qui ont été à sa disposition, et lorsqu'on vient lui demander une miniature, elle cherche d'abord dans ses nombreuses copies celle qui a le plus de rapport avec la personne qu'<elle doit peindre; ensuite elle place et éclaire son modèle dans la même pose et la même lumière que la peinture; puis elle ébauche et finit son portrait en ayant soin de ne s'écarter que le moins possible de
Lawrence ; en sorte que ses peintures les plus réussies ressemblent toujours beaucoup plus à la peinture qu'elle a copiée qu'à la personne qui a posé pour son portrait.
Ensuite, comme tous les artistes qui ne travaillent que d'après les idées des autres, dès qu'elle fait quelques changemens à son modèle , elle ne sait pas mettre à la place des choses qui s'accordent aussi bien avec sa figure. Ell.e n'a pas compris que si Lawrence enlève toujours ses tètes sur un fond d'un ton foncé, c'est pour donner plus de finesse et de légèreté à ses chairs, tandis que celles de madame de Mirbel n'ont pas leur valeur vis-à-vis l'ensemble, et se détachent d'une façon qui n'est pas heureuse sur un fond dont l'éclatante blancheur détourne et distrait le regard.
On peut adresser le même reproche aux ouvrages de M. Fradel : ses fonds né sont pas entendus de manière à faire valoir ses figures , et c'est un défaut capital dans toute peinture et surtout dans la peinture de portrait, miniature ou autres.
De toutes celles qu'a exposées M. Fradel, il n'y en a point que je préfère à son poriraii d'homme en habit bourgeois; ses deux Militaires ne sont pas aussi bien, et pourtant ils sont encore bien supérieurs aux ouvrages des autres miniaturistes.
Je ne énirai pas cet article sans parler des portraits «de MM. Maximilien Raoul et Evariste Boulay-Patis y peints dans la même toile par M. Boisselat, que j'avais oublié ; c^est le début d'un jeune artiste qui annonce une grande recherche de la nature et des études fortes et consciencieuses.
Je citerai aussi ceux de MM. Lafosse, Badin, Monvoisin, Petit, Bouchardi, Bouchot, Mercuri, Bonnefond , de qui je voudrais avoir le temps de parler plus longuement, et les pastiches de MM. Giraud , Dupont, Hautier, et de mademoiselle Gérard.
SCULPTURE
Le buste ou la statue d'un homine célèbre n'est autre chose qu'un portrait monumental du personnage qui- doit être exprimé, d'abord par l'aspect général et la grande tournure , et quand le scuplteur arrive aux détails , il Idoit s'attacher de préférence à ceux qui caractérisent l'individu et peuvent servir à le faire reconnaître. Qu'importe la verrue de Gcéron , l'ongle rentré de Charles - le - Téméraire , l'homme n'est pas là; mais dans sa démarche, dans
le mouvement de sa téte^ dans son expression^ dans l'expression de chacun des traits en particulier^ mais surtout dans son allure habituelle et dans l'ensemble de physionomie qui résulte de tout cela.
Quand vous aurez ainsi rendu votre homme par son caractère moral et son apparence physique^ buste ou statue , votre œuvre sera faite , et vous n'aurez plus qu'à pousser plus ou moins la recherche des détails^ suivant qu'elle doit être placée à une distance plus ou moins grande de l'œil du spectateur.
Les grands artistes de toutes les époques ont toujours procédé de cette façon ^ voilà pourquoi leurs bustes sont toujours incomparablement plus terminés que les statues destinées à être placées à une certaine hauteur; c'est au point qu'on pourrait presque calculer l'élévation de la place à laquelle était destinée une statue^ par le plus ou moins grand fini des détails.
Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les figures sculptées aux bas étages du Louvre , par Jean Goujon y avec celles qui ont été exécutées dans le même temps par lui ou ses élèves dans les étages supérieurs , On trouve partout la même science d'effet et la même précision de dessin ; mais à mesure qu'on s'élève, il y a moins de fini dans l'exécution; et les
dernières figures ; vues de près^ sembleraient de gros^ sières ébauches, si la manière savante dont elles sont articulées, ne montrait pas que Fartiste aurait pu les faire tout autrement, et que s'il les a laissées ainsi, c'est qu'il les a jugées plus convenables pour l'aspett général du monument.
Cette intelligence de l'effet est poussée au plus haut degré dans les monumens de l'art gothique, comme elle l'avait été dans ceux de l'art égyptien^ de l'art grec, de l'art romain, comme elle le fut de tout temps par les grands artistes.
On raconte que Phidias, ayant concouru pour l'exécution d'une statue de Minerve , qui devait être , je crois, placée sur une colonne dans l'Acropolis, fut désigné avec un autre sculpteur, pour exécuter chacun de leur côté une statue, entre lesquelles le peuple aurait à se prononcer. Phidias , voyant que la figure de son rival enlevait tous les suffrages par son extrême fini , monta à la tribune pour demander au peuplé qu'on mit en place les deux statues , avant de décider laquelle serait repoussée. Les deux figures mises en place, celle de Phidias écrasait l'autre par son effet et sa puissance, en même temps qu'elle semblait beaucoup plus fine, parce qu'elle était plus savamment articulée ; la statue si belle de
près et si nulle a distance , fut descendue et rendue à son auteur^ avec une indemnité raisonnable pour le temps qu'on lui avait fait perdre.
La statue de Phidias était une œuvre puissante , prise par l'effet et la grande tournure^ tandis que l'autre n'était qu'une miniature en grand.
Les sculpteurs de nos jours ne comprennent rien à ces choses-là; ils comprennent moins encore l'expression et la physionomie d'une tête que tout le reste. Us démembrent un homme et le font grimacer sous prétexte de lui donner du mouvement et de la puissance. Comme s'il n'était pas démontré que les hommes forts et énergiques , sont ordinairement les plus tranquilles. Le calme est une manifestation de la puissance morale , aussi bien que de la force physique^ et cela dans les animaux comme dans les hommes. Le roquet est hargneux^ querelleur et toujours crispé , tandis que le boule-dogue^ sûr de lui^ reste calme et peut éprouver une provocation sans y répondre.
La majesté n'est autre chose que la tranquillité imposante qui résulte de la confiance en $oi*même. De tous les animaux^ aucun n'est plus majestueux que
Je lion y parce qu'aucun ne possède cette confiance à un aussi haut degré.
Aussi c'est bien peu compr^idre les hommes puissans, que de leur donner des mouvemens de convention qui ne peuvent jamais exprimer que Texcitation fiévreuse d'un être malade ou la colère d'une chétive organisation.
Quant à ceux qui d'un homme n'aperçoivent que la forme extérieure, et qui en exagèrent les différences pour arriver à une plus grande ressemblance de chaque tête qu'ils veulent rendre, ils font voir parlà qu'ils n'ont pas la moindre intelligence des physionomies; ils font des caricatures matérielles et insignifiantes , caricatures de la forme à travers laquelle il est impossible d'apercevoir la partie morale et intellectuelle de l'homme qu'ils ont ainsi déformé.
Le nombre des faiseurs de beau-idéal , à propos d'uneressemblancehumaine, a singulièrement baissé. Leurs figures froides , sans vie , sans caractère , sans physionomie, n'ont plus guère de partisans qu'à l'Académie ; ceux-là vivront et mourront dans Tabsurde ; comment pourrait-on attendre quelque bon sens et quelque raison d'hommes qui ont pris toute
leur vie rApoUon -du Belvédère pour une statue grecque.
Ce qu'il j a de plus étrange y c'est que ces gens-là se figurent qu'ils font de l'art ^ et veulent passer pour de grands artistes.
iiaïaa» aiâivai^
MBI. DAVID, PRADIER, ELSHOEGHT, DENT AN,
DURET, ÉTEX, RUOLZ.
Ce qu'on remarque d'abord dans les bustes de M. David, c'e^t la préoccupation malheureuse des difformités extérieures , qui l'empêche de rendre la physionomie et le caractère de son modèle. Tous ceux qu'il a exposés depuis huit ou dix ans , offrent tous plus ou moins les traces d'une méthode qui sacrifie l'ensemble au profit de tels ou tels détails, et de
préférence au profit des détails qui peuvent présenter quelque bizarrerie ou quelque difformité.
Mais jamais il n'avait poussé cette manie aussi loin que dans son portrait de Paganini ; qus&l^ dans ce buste ^ la physionomie disparaît-elle complètement sous l'exagération inconcevable que M. David a mise à reproduire une étrangeté de forme qui , dans le portrait d'un homme de génie ^ est un détail tout-àfait secondaire.
Paganini^ c'est le grand artiste^ c'est le grand musicien qui a la puissance de tenir^ pendant plusieurs heures de suite^ un auditoire nombreux suspendu au caprice de son violon. Alors on n'aperçoit de lui que le musicien ; on ne voit que l'originalité de l'homme de génie , on ne voit qu'une tête de poète encadrée dans une riche et abondante chevelure noire. Et puis^ quand on l'examine en détail^ on retrouve sa tête osseuse , ses yeux creux et sa bouche étrange^ mais on ne les aperçoit qu'en second ordre^ et seulement quand oii les cherche. La plus forte impression qui reste de lui ^ c'est celle du grand musicien ; le reste ne vient qu'ensuite.
Voila comment doit être compris et rendu le por^ trait de cet homme.
M. David a fait justement le contraire. lia exagéré l'apparence physique au point d'en faire une caricature, et il a complètement négligé la puissance morale. Il n'a produit qu'une caricature toute matérielle y en voulant faire le portrait du plus grand musicien de notre temps.
Malgré cela, on voit bien que M. David se doute que la puissance morale et le développement intellectuel doivent être pour quelque chose dans la représentation d'un homme ; mais il a cru l'exprimer suffisamment en exagérant la proportion du crâne ; et, sous prétexte que les hommes de génie ont ordinairement le front très développé , il a cru suffisamment caractériser leur buste en leur donnant un front hors de toute proportion avec le reste de la tête ^ et qui, joint à une physionomie nulle et sans caractère, leur donne l'apparence stupide des crétins du Valais, qui ne sont pas de grands génies , bien qu'ils aient des crânes à désespérer M. David, en bouleversant ses théories.
Un front disproportionné avec le reste de la tête, n'indique pas plus un homme de génie , qu'un bras énorme sur un corps grêle n'indique un homme vigoureux. C'est une maladie, une infirmité ; la puissance n'est que dans le parfait équilibre de toutes les
parties. Plus il y aura d'unité et d'ensemble dans la charpente d'un homme^ plus il sera capable de penser et d'agir; l'incapacité morale ou physique ne peut venir que d'une infirmité ou du manque de pratique.
Si Cuvier , si Bonaparte ont été si supérieurs à la plupart de leurs contemporains, c'est qu'ils avaient un corps robuste au service d'une intelligence élevée. Voilà pourquoi ils ont été pleinement supérieurs.
On peut voir sur le masque du Dante ^ que le vieux Florentin n'avait pas le cerveau monstrueux , que M. David ne manquerait pas de lui donner s'il avait à flaire son buste ; celui d'Homère non plus n'est pas disproportionné, et pourtant je ne sache pas quelle intelligence on pourra mettre au-dessus de ces deux-là. Mais chez eux le front pense , et le reste de la tête est animé ; on reconnaît Homère à la simplicité sublime de son expression ; Dante à l'énergie indomptable et à la divine mélancolie de sa face..
Mais M. David n'a guère songé à toutes ces choses. On lui demande le buste d'un grand homme , il fait une tête monstrueuse avec celle de Cuvier. On lui
demande de la physionomie^ il fait une caricature de Paganini.
Et tout cela sans expression^ sans intelligence; c'est lourd , c'est de la pierre , rien ne vit et rien ne pense y Casimir Périer pas plus que les autres ; et pourtant on remarque dans celui-ci quelque intention d'exprimer une physiononie^ mais une intention seulement à laquelle l'exécution n'a pas répondu.
En e£fet^ M. David a mis dans le nez et dans la bouche quelque chose de si grêle et si mesquin , que personne n'y reconnaîtra le fougueux tribun de l'opposition de quinze ans ; et puis^ comme pour faire valoir davantage^ par un contraste^ la mesquinerie du bas de la tête, un front d'une élévation ridiculement exagérée. Ajoutez à cela une certaine habileté de praticien à tailler le marbre , et vous aurez une idée exacte du médaillon de M. David.
Dans l'exécution de son buste de Cuvier, il ne s'est pas rappelé le proverbe qui dit : grosse têU, grosse bête; autrement il aurait cherché ailleurs que dans la dimension monstrueuse de la tête, la grandeur, la puissance et l'intelligence , qui devaient être écrites sur la face de Cuvier.
La tête du grand naturaliste n'a guère été mieux comprise par M. Pradier, mais son buste a sur celui de M. David, l'avantage de ressembler davantage à une tête humaine : il est moins lourd , et le marbre est infiniment mieux travaillé.
En revanche, le buste en bronza du Roi^ du même académicien, est bien tout ce qu'il y a de plus mauvais dans l'exposition ; cela est sans talent, sans science et sans goût ; et je ne vois guère que les.bustes de M. Ruolz qui puissent être mis au-dessous; et encore c'est tout au plus, car, lorsqu'on est arrivé à un certain degré dans le mauvais, du plus au moins, la différence est peu sensible.
Que M. Pradier s'en tienne aux satyres, aux bacchantes; avec de pareils sujets, on se tire toujours d'affaire; l'indécence même de la pensée, empêche toute critique sérieuse; mais un buste du Roi, c'est autre chose, et M. Pradier aurait dû songer que cela sort des idéalités, dans lesquelles on peut être absurde sans conséquence; c'est de l'art actuel dont chacun peut juger le mérite , et d'ailleurs quand un homme qui se respecte a accepté une commande , d'où qu'elle vienne , il doit l'exécuter conciencieusement ; car ce .n'est pas bien de promettre un buste ^ et de livrer une charge grossière et mal rendue.
M. Levêque a exposé deux bustes en plâtre , deux bustes d'académiciens j celui de M. Lesueur, membre de rinstitut de France, Académie des beaux-arts, et celui de M. de Pongerviile, de l'Académie française , auteur d'une traduction en vers du poème de Lucfice et de la fameuse Épitre h M, Ingres. L'ajustement du buste de M. de Pongerville rappelle visiblement celui du buste du bibliophile Jacob , par M. Duseigneur, dont il est littéralement copié. Le rapprochement que suggère cette imitation n'est pas favorable à l'œuvre de M. Levêque, car celle de M. Duseigneur lui était supérieure sous tous les rapports.
M. Gamier, l'auteur de la statue de Charondas, n'a pas exposé moins d'une vingtaine de portraits tant bustes que médaillons. Ils sont tous plus ou moins de la famille de ce célèbre législateur, comme dit le livret.
Les bustes de M. Bartholini, de Florence, prouveraient à ceux qui pourraient encore en douter^ à quel état d'abaissement les arts sont réduits en Italie , et combien ils sont déchus de leur ancienne splendeur. Quand on a vu les sculptures de M.Bartholini, et qu'on sait qu'il passe dans son pays pour un artiste du premier mérite, on doit comprendre le succès que le grand tableau de M. Brulofif a obtenu par toutes
les villes où il a été exposé ; en effets le peintre e*st de la même école que le sculpteur; celui-ci imite froidement la froide sculpture de Canova; comme celui-là fait des tableaux mal dessinés et plus mal composés^ d'après la peinture sans dessin et sans composition de Girodet.
Une imitation plus habile et jplus adroitement dé^ guisée y c'est celle que fait M. Feuchères, des artistes élégans de la renaissance. Ces traces d'imitation toujours trop visibles et quelquefois peu intelligentes^ sont le plus grand reproche qu'on puisse faire au médaillon de Raphaël , exposé par cet artiste ; toutefois ce portrait se recommande par des qualités louables et par une grande finesse d'exécution.
Après avoir vu , l'an passée la grande et verveuse ébauche du Caïn^ par M. Etex^ on ne s'attendait guère à trouver dans ses ouvrages la sécheresse et la dureté qu'on remarque dans ses bustes de cette année. Celui de madame Tastu^ qui pourtant est bien supérieur à l'autre^ n'est pas suffisamment rendu; les cheveux ne sont pas des cheveux ; les chairs ne sont pas des chairs; on sent trop la pierre dure partout.
En somme, les bustes exposés cette année ne sont
généralement pas forts ; mais ceux qui ont été corn* mandés par le gouvernement sont pitoyables. Je ne cite que ceux de V amiral Tourville, de Soufflot, de Famwiargue, de Jean Bart, qui sont tous plus grotesques les uns que les autres.
Réellement , il n'y a rien là de comparable pour la physionomie et le caractère^ à ceux que MM. Moine et Préault avaient exposés Fan passé ; c'étaient-là des œuvres complètes de pensée et d'exécution.
Celui de la Reine surtout ne laissait rien à désirer sous aucun rapport ; la grâce et l'élégance de l'ajustement répondaient bien à cette douce et suave figure de femme^ que M. Moine avait si bien su prendre par le caractère de douce mélancolie qui domine dans sa physionomie ; et il avait si complètement rendu l'ame et l'expression de sensibilité de cette belle téte^ que devant cet admirable buste ^ on oubliait complètement l'âge du modèle ^ pour rester en admiration devant l'oeuvre du sculpteur^ et si l'on venait à y penser c'était pour admirer davantage^ car, sans la rajeunir d'une année, M. Moine a su faire du portrait de la Reine une œuvre tellement pleine de charme et de poésie , qu'en présence d'une pareille œuvre , il n'y a dispute d'école, ni amour-propre de professeurs breveté qui tienne; tout le monde a été forcé d'admirer.
Quand on songe que le buste de M. Moine est pris l avec le même ajustement que le portrait insignifiant
i de M . Hersent^ qui a été gravé dans les kepsake^ et que
le sculpteur avait à lutter contre la difficulté de rendre avec du marbre des plumes et des dentelles , on peut apprécier toute la différence qu'il y a entre un homme de goût et de talent et Un membre de l'Institut.
Eh bien ! malgré tout cela M. Moine^ le seul de nos sculpteurs dont les ouvrages se vendent comme objets d'étude, et ont été achetés comme tels par des académiciens eux-mêmes, tant qu'ils. n'ont pas su le nom de l'auteur, M, Moine est le seul de nos sculpteurs qui n'ait pas eu de travaux du gouvernement^ tandis qu'on en a donné à des gens qu'on a été obligé de faire refuser par le jury d'admission^ pour éviter le scandale de leur exposilioy.