PEINTURE
MM. DECAMPS, BEAUME, GRENIER; BEL- LANGÉ, BRÉMOND, KELLER, BIARD, PIGAL^ FRANCIS, BADIN, HORACE VERNET.
Jamais^ à notre avis, M. Decamps n'avait mis autant de charme et d'harmonie dans ses ouvrages^ qu'on en trouve dans son Corps^-^arde turc sur la route de Sm/me h Magnésie, comme aussi jamais il n'avait montré le parti que son taleiit pouvait tirer de figures de cette dimension.
Dans ce tableau, qui se rapproche beaucoup plus que la Défaite des Cimhres de la manière habituelle
de M. Decamps^ on retrouve sur une plus grande échelle toutes les qualités de Tauteur : ce sont la même délicatesse de pinceau^ la même recherche et le même bonheur d'exécution : les têtes ^ les armes et les costumes , tous les accessoires sont peints avec cette adresse et cette facilité de talent qui caractérisent tous les ouvrages de cet artiste .
Le sujet de ce tableau , c'est une scène de la civilisation, ou^ si vous aimez mieux, de la barbarie orientale ; c'est l'intérieur d'un corps-de-garde avec le désordre et l'incurie habituelle des Turcs : des armes cà et là^ des hommes au hasard qui fument ou reposent ^ un qui pince d'une espèce de mandoline^ d'autres qui causent^ et la cantinière qui verse à boire, délicieuse figure de femme qui contraste heureusement avec toutes ces figures d'hoïnme d'âge et de tempérament différens ; et puis , dans la pous&ière de la route, des voyageurs 9ur leurs chameaux qui avancent au grand trot dans la poussière, vive-* ment éclairés par le soleil.
Et sur tout cela une lumière franche et précise par endroits, et quand il faut, vague et harmonieuse autant qu'on peut le désirer.
Dans son Village turc y taUeau qui^ soil dit en
If
passant^ re{>résente des ânes turcs au moins autant qu'un vilbge^ M. Decamps n'est pas aussi éminemment supérieur que dans ses autres ouvrages. Les ânes surtout > quoique d'un sentiment exquis^ ne sont pas aussi heureusement exécutés qu'on devrait l'attendre desa part ; on y désirerait , par endroits , un peu plus de soù adresse de brosse habiluelle, qui sait indiquer chaque chose par un travail différent apprc^rié à la nature de l'objet qu'il veut rendre. A cela près, et c'est peu de chose , cette peinture n'est inférieure à aucun des anciens tableaux de M. Decamps.
Quant à sa Défaite des Ombres et a son Corps^deyarde^ ce sont des œuvres à part et d'autant plus re* marquables^ qu'elles indiquent une nouvelle direction dans les études de cet artiste , et une marche décidée vers une carrière nouvelle.
Tout ce qu'il a fait jusque^là^ peut être comparé nux préludes d'un musicien qui essaie des mélodies quel-quefois étranges pour se mettre en verve et s'assurer des ressources de l'instrument dont fl dispose. Aviint d'aborder l'art tel qu'il le comprend^ M. Decamps voulait s'assurer toutes les ressources matérielles de la peinture , et voici que cette année sa Défaite des Ombres a montré comme il entend^ sur une toile^ le développement d'une immense composition histo-
rique^ tandis que son Corps-de-garde turc a fait voir qu'il ne reculerait pas devant Texécution des figures d'une dimension plus élevée.
Espérons qu'il persistera dans cette voie nouvelle, et que l'assiduité et la persévérance de ses études l'amèneront à faire plus et mieux encore qu'il n'a fait jusqu'ici , car le public l'attend , au Salon prochain ,
avec une plus grande toile dans laquelle il développera bien des choses qu'il n'a pu qu'indiquer eette année.
De cette façon, il^ura prouvé que, quel que soit le point de départ, un homme qui se met à l'œuvre sans préjugés et travaille avec une volonté ferme et persévérante, peut venir à bout de tout ce qu'il lui plaira d'entreprendre. Benvenuto-Cellini a commencé par être orfèvre ciseleur, pour parvenir à faire des statues de dix-huit pieds de proportion qui l'ont placé ^ rang des premiers artistes florentins.
A propos de Beavenuto, je ne sais trop si je dois parler d'un assez étrange tableau de M. Brémond, dont il fait les honneurs, et dont voici le sujet :
Jnmc0tt frcmur, occra^cgiit )e U Nc^imc
ct|MQr tcignoirt h le cour , «îmU Ut itflicrr ie Émpcnto-CclHni) mk taii|ttiiir, ^ntliit.
friâaât f Uutnirfl objets tcrmtnrf .
Si Ton ne savait pas que M. Brémond est élève de M. Ingres^ on serait surpris de voir de ses figures entassées avec si peu de goût et dessinées avec tant de roideur. Mais ce qui est impardonnable , inconcevable^ à quelque école qu'on appartienne, c'est de manquer d'une £açon aussi complète le caractère des personnages et l'expression de leur physionomie. Toutes tes figures sont manquées^ mais surtout celle du cardi*^ nal, et celle de Benvenuto, quia plutôt l'air et l'allure d^un marchand juif occupé à faire Variicle, comme on dit, que d'un artiste* qui fait voir ses ouvrages.
Puisque j'y suis, je ne quitterai pas sans parler de Y Automne du même artiste , que le Kvret explique par lies vers de Jean-Baptiste Rousseau :
C'ëtt ^ons ctttc MrtBoii fi bille , Ane êut\aA içxtfm è n^ |gras, 9c m trtmnf ^e glorinix jfa f 0mf f k f lufl sotfiiiitlU.
31 liait, bt ttt Vmm motn, ScclUr roUioncc (tcmrUe, €la'tl a faite wau Us l^iimattis.
Il n'y a dans là peinture ni Bàcchus , ni triomphe glorieux^ ni pompe la plus solennelle y pas même
divines maim , biea qu'on y trouve cinq à six mains de femme : mais elles ne sont rien moins que divines, il n'y a pas non plus alliance étemelle, et je ne vois pas quel rapport la strophe citée peut avoir avec le tableau^ si ce n'est que la peinture de M. Brémond est aussi péniblexnent inart^ée que la poésie de Jean- Baptiste Rousseau*
J'allais oublier de .dire (pe le tableau représente troi^ femipes sans mouvement , mal desaînées , mal ajustées et mal peintes , avec des maios lourdes et des pied^ lourds, de grosses têtes échevelées, et desépaules tellement étroites, ceile de gwche surtout, qu'il n'y a pas pl^u^e pour la poitrine. Elles ont les bras nus, la robe retroussée pour laisser voir leurs jambes , desf raisins dans lea maina , des feuiUca de vigne sur la téte^ et vtu^.
En vérité, il faut que l'influence de M. Ingres sur ses élèves soit réellement bien désastreuse , pour les réduire a faire de la peinture sans même se rendre compte du sujet qu'ib veulent traiter.
Je préférerais de beaucoup les tableaux passablement grotesques de M. Biard; au moins ses personnages sont habilement mis en scène, et leur pantomime est ha];)itueUement d'une grande vérité; qua^
filés qui ae sont pas à dédaigner par le temps qui courte et qpii se trouvent surtout dans sa Ressema ilance conUsUe , tableau dont l'exécution ne niimque pas de talçnt^ mais dont la pensée est si commune,, qi^'il ne peut guère obtenir un succès sérieux.
Cela rentre tout-à-fait dans la charge > et; eAcpre dans la charge la plus commune, dont M. Pigal noi|s a donné un autre exemple dans son Retour 4c la guinguette , qui est vraiment une pauvreté inqualifiable.
M. Biard a encore exposé une Tribu arabe arriuant ptis (Cune mare JCeau ; dans cette peinture , d'un caract^ plus sérieux, les chefs de la caravane repoussent les hommes qui se précipitent dans Peau pour faire désaltérer les femmes d'abord, puis les vieillards et les enfans. Ce tableau est largement composé et facilement peint ; il vaut mieux que le: Baptême sous la ligne , scène de la vie maritime , par le même artiste.
A pi^rt une gr^j^de faiblesse de couleur et un peu de n^i^nière dans le dessin^ ^y & P^W ^^ djios^ ^ rer procher à la peinture de M. Grenier ; l^ ouvragçs de cet artiste, qui vise à la naïveté p{u& qi^'à toute I^Mtrr chose , sont faits avec tie^tucoup de recherche ^t scmt
exempts de. la prétention qu'on remaFque dans les tableaux de beaucoup d'autres.
Ses sujets sont simples et peu cherchés; des enfisins presque toujours y et souvent des enfans de la campagne , tantôt perdus , tantôt reirouçés ; Tan dernier^ surpris par un loup; cette année , arrêtés par un gardechasse. Ce dernier tableau n^est pas aussi heureusement composé , et ne présente pas autant d'intérêt que celui de Fan passé ; pourtant on y retrouve le caractère d'observation naïve habituel à la peinture de M. Grenier.
On pourrait peut-être lui reprocher de répéter habituellement les mêmes enfans avec les mêmes têtes ^ et de ne pas mettre assez de mouvement dans ses figures; mais il cherche avant tout, dans l'aspect de ses tableaux , une certaine émotion douce plutôt que saisissante; et d'ailleurs il n'y attache pas autrement d'importance.
'Sous ce rapport ^ son Vieux Vagabond n'est pas aussi heureux que ses autres ouvrages^ bien qu'il ait été iùspiré par l'une des plus sublimes chansons de Béranger, et qu'il ait été gravé pour illustrer les œuvres de notre poète national.
Nous voudrions parier aussi de son Repai des maissonneurs y mais l'espace commence à nous manquer^ et nous sommes forcés de passer à M. Beaume qui , lui aussi y peint halntuellement des villageois et des enfians. Cette année pourtant, il les a quittés pour aborder un sujet d'un autre genre/ ce sont les Derniers momens de la grande-^ dauphine ^ belle-fille de Louis XIV j morte a Versailles , en 1690 y apr^ une longue maladie , suite de couches.
Dans ce tableau, qui n'est qu'une froide imitation d'un sujet analogue, peint par madame Hersent, M. Beaume n'est pas resté à la hauteur de ce que le public était en droit d'attendre de lui. Cette peinture est très faible sous tous les rapports^ et je lui préfère de beaucoup la Chasse au marais et le Déjeuner partagé ^ dans lesquels il est revenu à ses sujets habituels et à sa manière accoutumée.
Et il a bien fait, car sa Chasse au marais surtout est incomparablement mieux que son grand tableau. On pourrait cependant lui reprocher de n'être pas assez terminé , et surtout de ne pas faire ^campreadre suffisamment le caractère de chaque, chose ; mais il oanianqu^ pas.de qualités tecommandabUs, et il.se dîstifli(j;iie surtout par une adresse et une facilité de pinceau vraiment remarquables. Il a. cela de commun
av^ç M. L^poitevin y qu'il &ît vite et avec uao grande fiicilité une peiatiire qui plaît ^ bien qu'elle ne aoît ni sévère ni Uen sérieu^emait étudiée ; pourtant il y a dans M. Beaume quelque chose de plus iadxridber, bien que parfais il se laisse aller à une imitation pjre#que littérale des artistes contemporains.
M. Saint-Evre au contraire s'est tellement abstenu de rien imiter de ce qui se voit de nos jours , qu'il a poussé l'exclusion jusqu'au point de ne pas imiter même la nature. Il est allé prendre ses modèles à l'époque de transition qui a précédé la renaissance^ et il a choisi de préférence les formes les plus gauches et les inexactitudes les plus bizarres ; avec cela que sa manière toujours un peu lourde et pâteuse, n'a guère pu se plier à l'extrême finesse des peintures de cette époque ; en sorte que les formes maniérées et contournées de ses figures et de sa végétation , leur donnent plutôt l'aspect d'une tapisserie de ce temps* . là que de toute autre chose.
Ces 4^iits^, tvès sensibles dano les ouvrages qu^ avait exposés au diemier Salon , le aoD« encoie davantage dans VEnfance de Jeanw à' An y qu'il a ex** posée cette année. Dans ce tableau, sa oouiew est devenue tettemeni iausse et $on dessin tellement con-»
touroéj qu'on oe voit plus trop à quelles idées d'srt cela peat se rattacher.
M. Francis a peint dans un petit tableau la Défaite des Maures par Charles Martel , à la bataille de Poitiers. Le peintre a choisi le moment où Charles tue de sa main Abdhéram^ qui commandait en chef Tarmée ennemie. Le plus grand reproche qu'on puisse Cadre à cette peinture, c'est d'être trop rendue pour une esquisse, et pas assez pour une peinture terminée.
On pourrait aussi reprocher à M. Keller de n'avoir pas assez rendu sa Mort de Vomirai Coligny. Cette scène de nuit, heureusemeqt di^pqsée et d'vu^e peinture simple et facile, n'est pas aussi vague qu'on pourrait le désirer. Il y a du moiivemenl dans les ^gures et de l'expression dans les physionomies. Tout ce tableau est en procès sur ceup( que M. iieUçr 9vait exposés l'an passé.
Nous avons déjà eu occasion de parler de M. BellaBgé à propos de soiji portrait du capitaine A,, de W.y et nous r^éte^ns ici que c'est la plu» bellç pçialure qu'il ait exposée. Les autres sont loin de le valoir^^ surtout la Prise, de la lunette Saint-I^aturent , siège {^j/at vers 9 nuit ((a i4 ddoembre i83a. Le livret , après avoir
détaillé toutes les circonstances de Faction y tisrmine ainsi : Nota. Cette action s'étant passée dans une obs^ curité comptèiCy V auteur suppose la scène éclairée par un pot-a-feu lancé de la citadelle (appartient au roi) ; malgré cette explication^ on n'en comprend guère mieux la lumière qui éclaire du plutôt qui n'éclaire pas cette scène ^ toutes les figures sont dures et détachées par un contour sec qui n'a rien du vague harmonieux de la nuit ; quant au pot-à-feu , on ne l'aperçoit nulle part^ à moins que ce ne soit lui que le peintre ait voulu indiquer par une vessie de blanc de plomb écrasée sur la toile, et qui y a laissé une épaisseur de couleur d'un demi-pouce pour le moins.
Le Retour de Vile d'Elbe (journée du 6 mars i8i5), n'est guère mieux. Bonaparte a l'air petit et mesquin; ces soldats des deux cotés rangés sur deux files, donnent à la scène un aspect peu animé ; ensuite leurs poses et leurs physionomies, leurs allures sont trop visiblement imitées de Charlet , et puis elles se répètent trop souvent les mêmes.
n y a plus d'élan dans la Patrie en danger, ou les enrôlemens volontaires fin 1792 , par M. Debay; bien que son tableau ne soit guère mieux composé, il pèche autant par la confusion que celui de M. Bellangé par la froideur^ et malgré l'heureuse intention
UIK
ire
re
ri
de quelques poses et la vérité d'action de quelques iigures^ le tableau manque d'unité et d'ensemble.
Parmi plusieurs qualités recomroandables^ la Scène ^invasion de M. Badin, a celle de bien rendre le sujet qu'elle représente. Dans un paysage désolé, des cosaques courent en désordre. Un d'eux, auprès d'une femme étendue sur le premier plan , qu'il a laissée morte avec son enfant mort, s'élance à d'autres scènes de meurtre et de violence. Est-ce souvenir du passé ou prévoyance de l'avenir, que le tableau de de M. Badin? on ne sait trop, à voir ce qui se passe de nos jours ; dans tous les cas, nous verrons bien.
Il nous reste à parler du plus joli tableau que M. Horace Vernet ait exposé cette année : c'est une Scène d'Arabes écoulant une histoire dans leur camp. Dans ce tableau, largement peint et avec facilité, M. Vernet a heureusement rendu le caractère et la physionomie des Arabes. Il y a plusieurs tètes d'une grande vérité , bien qu'elles manquent quelque peu de finesse. La femme debout est, à notre avis, bien supérieure, comme vérité d'expression, à celles de M. Delacroix : comme dessin^ il n'y a pas de comparaison. L'autre femme qui coud, retenant son étoffe avec l'orteil , est d'une grande vérité d'observation.
Après cela, j'abandonne pleinement à la critique les arbres , le terrain et les fonds de paysage , qui sont d'une couleur lourde et fausse qui fait beaucoup de tort au reste du tableau.
MM. 6IGOVX, DELAROCHfi, ROBERT FLEUR Y, DBSTOUCHES, EUGENE LAMY, TASSAERT, ALFRED ET TONI JOHANNOT.
Un des petits tableaux les plus remarquables et les plus remarqués au Salon de cette année , est certainement le Comie de Cominges reconnu par sa maU tresse^ de M. Gigoux; c'est qu'à une rare puissance d'exécution , l'artiste a joint, dans cet ouvrage, une sensibilité profonde , admirablement exprimée dans cette scène si pleine de cbarmes et de mélancolie.
Le calme religieux de la vie monastique n'a pu effacer, dans Famé du comte, le souvenir de sa vie mondaine ; il s'irrite quelquefois de creuser sa fosse, et alors il tire de son sein un portrait qu'il regarde en soupirant ; et ce religieux qui l'observe et s'approche pour voir ce qui l'occupe , mais avec précaution, de peur d'être reconnu, il le reconnaîtra quelque jour, car c'est lui qui l'ensevelira, et qui dans un trappiste indifférent retrouvera sa maîtresse après quarante ans.
Le style de cette peinture répond bien à la sévère mélancolie du sujet. Ces deux robes de bure simple et largement pliées, contrastent très heureusement avec la finesse des détails qu'on trouve dans le i*este du tableau; les têtes surtout sont admirablement rendues chacune dans son caractère. On sent la passion domptée mais non vaincue dans celle du moine, l'émotion profonde et la curiosité craintive sur celle de la femme.
Il y a dans ce petit tableau une puissance d'effet et une profondeur de pensée qui le place bien audessus de la plupart des grandes toiles de l'exposition. La tête du comte de Cominges surtout nous a paru, d'une vigueur et d'une fermeté prodigieuses.
D'un autre côté le paysage y est fait avec une vérité et une précision qu'on ne trouve guère que dans les artistes iqui en ont fait une étude spéciale. Son aspect sauvage répond. parfaitement à l'idée qu'on se fait du pays de montagnes escarpées et presque désertes où la scène à dû se passer.
De cette nature imposante^ le Saint-Lamberi y du même artiste^ nous transporte au milieu de la nature , ajustée^ peignée^ tirée au cordeau^ encadrée dans le marbre^ étagée en terrasse^ taillée en charmille avec des orangers alignés , des vases , des palais , des colonnes^ des statues^ des parterres et des jets d'eaux. Du couvent de la Trappe nous passons dans les jardins de Versailles.
Saint-Lambert^ le colonel^ bel esprit, le poète à bonne fortune descend l'escalier des cent marches, en grande tenue de colonel de dragons de service au château, tandis qu'une dame monte, appuyée sur le bras de son mari , et tout en montant glisse , par derrière, un billet dans la main de Saint-Lambert. Celui-ci se penche en avant pour le recevoir, mais sans quitter l'attitude d'un homme qui marche, car il ne faut pas qu'aucun des promeneurs puisse soupçonner qu'il s'est arrêté.
La physionomie et le mouvement des figures principales sont rendues avec une exquise délicatesse, elles sont d'une peinture large et facile mais très étudiée jusque dans les moindres détails ; les lointains sont bien à leur place , et le ciel est d'une finesse et d'une transparence rares.
Tout le tableau est éclairé d'une lumière pleine et franche qui donne à chaque chose sa valeur réelle, que le peintre lui a trouvée dans la nature. Sans préjugés comme sans convention, il arrive par la précision même de son effet, à une harmonie que les autres obtiennent rarement, même en lui sacrifiant en partie la couleur et l'effet de leur tableau.
M. Delaroche a été plus heureux dans ses petits tableaux que dans sa grande peinture ; car si l'on n'y rencontre pas ces qualités rares qui placent un artiste au premier rang, on n'y trouve pas non plus les défauts clioquans qui déparent sa Zone Grf^. Ici, comme toujours, M. Delaroche s'est £Eiit imitateur; mais il a mieux compris son modèle, et il en est approché davantage, dans la sainte Amélie surtout, qui est bien vraiment un des pastiches les plus exactes qu'on ait fait des miniatures du moyen-àge. Les marbres et les ornemens d'or sont rendus avec
^A3.eis xa ]ift£4.
adresse; les étoffes sont moins bien^ et les chairs sont picotées et malhabilement peintes. Les mains ni les têtes ne sont su£Bsamment dessinées , et les figures n'ont ni le style large , ni la mysticité religieuse des artistes catholiques.
Pourtant M. Delaroche a mis un soin et une patience rares dans cette peinture , et il faut Tavoir vue de près et examinée longuement pour comprendre toute la persévérance qu'il lui a fallu pour mener à fin une œuvre aussi péniblement travaillée. Les détails minutieusement rendus ont le défaut d'être petitement faits et avec gêne ; on y désirerait surtout plus de facilité et d'assurance dans l'exécution.
Le Galilée y du même artiste ^ petit tableau grand comme la main, imité d'un don Quichotte àe Bonington y qui est dans la même pose , éclairé de la même lumière, arec le même rideau derrière lui, la même table devant et la même profusion de livres entassés sur le premier plan, mérite cependant d'être cité pour la délicatesse avec laquelle il est exécuté ; après cela, M. Delaroche s'est bien permis quelques changemens dans l'expression et l'attitude du personnage ; son Galilée y sérieux et réfléchi, tient un compas posé sur une carte , tandis que le don Quichotte de
Benington^ Jes yeux hagards^ parcourt avec exaltation les pages d'un livre de chevalerie.
Dans l'exécution y M. Delaroche a mis quelque chose de la couleur vigoureuse et transparente de son modèle; il a aussi approché beaucoup de sa puissance d'effet et de son entente de clair-obscur ; en un mot^ cette petite peinture de quatre pouces en est une œuvre très remarquable.
Par une imitation qui d'abord était presque aussi littérale^ et qui maintenant cherche à devenir plus indépendante^ M. Destouches a voulu être pour Greuse ce que d'autres artistes ont été pour les peintures du moyen-àge; comme Greuse, M .Destouches vise à un effet simple obtenu à peu de frais; comme lui, il cherche avant tout à mettre en scène ses personnages d'une façon dramatique et qui fasse bien comprendre le sujet, en donnant à chaque figure le geste et l'expression qui lui conviennent.
Quelquefois , il y a complètement réussi, mais trop souvent l'afCéterie de ses figures, la fadeur de leur expression et de leur mouvement, nuit à l'entrain général du tableau, et le rende froid, là précisément où l'on aurait voulu le voir plus pathétique et plus animé.
Mais^ c'est surtout du coté de l'effet général et de la manière de faire , que M. Destouches est demeuré bien inférieur à son modèle. Greuse est toujours large et facile ^ plein de charmes , de suavité ; il rend tout avec une grande simplicité, et, sans s'attacher aux détails insignifians ; il ne reproduit que ceux qui servent à caractériser les objets; tandis que M. Destouches s'acharne souvent à des détails sans valeur , aux dépens de l'aspect général ; sa peinture est péniblement faite , tourmentée, picotée, et surtout d'une timidité et d'une hésitation inconcevables dans un homme qui fail et expose de la peintui*e depuis aussi long-temps que M. Destouches, et qui devrait être rompu au métier de son art.
Quant au dessin , M. Destouches , comme tous les peintres de son temps, n'a jamais cherché qu'un contour tâtonné et des formes lissées et polies qui n'ont jamais ni fermeté ni précision , tandis que Greuse arrête toujours habilement son contour, indique largement ses formes et articule son dessin avec une science incontestable.
Qu'on n'aille pas croire pourtant que nous nions toute espèce de qualités à la peinture de M. Destouches; ses tableaux sont toujours heureusement composés et exécutés avec une habilité remarquable ;
bien qu'ils soient quelquefois un peu maniérés, il fait de ces peintures qu'on doit laisser passer quand elles se présentent sans prétention , mais qu'on ne peut se dispenser d'apprécier à laur juste valeur, quand des louangeurs maladroits veulent les élever au-dessus du rang qui leur apparti^ent véritablement. Nous accepterons M. Destouches oémme un peintre délicat et agréable , mais nous no4s croirons obligés de montrer qu'il n'est que cela, qij|ind, en le comparant à Greuse, d'autres concluent à sa supériorité.
Il y a du charme dans son OrphtliM et Son pour la cille , bien que ces tableaux ne vaillent pas ceux qu'il avait au dernier Salon ; mais son Soldai obli-^ géant y n'est qu'une répétition des soldats obligeans, prévenans, galans, charmans, entreprenans , qu'il a montrés au public sous tous les uniformes de l'armée française , c'est toujours le même sujet composé de
la même façon.
Ainsi, que M. Destouches y prenne garde : à force de se répéter on devient monotone , et ce n'est pas seulement pour son soldat tour-à-tour dragon, chasseur, hussard, voltigeur, pompier^ mais encore pour ses autres tableaux, qui, avec un changement de titre répètent presque exactement les mêmes personnages ; qu'il se défie surtout de cette sensî-*
M. Eugène Lami a exposé deux tableaux qui tous deux appartiennent à M. le comte Anatole Demidoff.
CAVIAR» %»»-ik^«*'»-- "X
M. hiUgene juaiui '^ ^A.|,^a^ deux appartiennent à M ^ i^ comte Anatole Demidoff.
i-ftr
Cf
blerie larmoyante qu^il prend peut*étre pour de la sensibilité.
Il nous reste peu de choses à dire des peintures des M. Robert Fleuiy; sa Procession de la Ligue nous a
déjà fourni l'occasion d'en dire notre pensée; cependant nous ne pouvons passer sous silence les petits tableaux qu'il a exposés.
Ses Enfans gardant du gibier , et son Portrait des enfans de madame la marquise de M..., sont des ouvrages remarquables , malgré quelques défauts plus saillans dans la première de ces deux peintures que dans la seconde. ^
M. Robert Fleury nous semble avoir montré dans
ses petits tableaux une insouciance des détails qu'on ne s'attendait pas à trouver dans de petites toiles
après avoir vu de sa main un grand tableau beaucoup plus terminé. Au reste elle n'ôte rien à l'aspect piquant des tableaux^ à la naïveté des têtes d'enfans^ à la vérité de leur mouvement^ surtout dans les. gardeurs de gibiers qui sont ajustés avec goût et groupés avec bonheur.
M. Eugène Lami a exposé deux tableaux qui tous deux appartiennent à M. le comte Anatole Demidoff.
Le sujet du premier intitulé Trait de bmimire (Vun officier russe est ainsi raconté :
7L la bataillr k'^ustcrtiu , Jl. B... , offtcûr b'trtUlcm tHMf , ofrri wotr briini^ ii battent amr beattcouf )» valoir, tomba fcrcr ^ (onft Bitr tint U ut f ikes. jTniiii mur Maf olron ït fît rdncr et U trotta aiwc «ne granèc Mstincttan.
Nous ne soulèverons pas le voile assez transparent qui dérobe le nom de Tofficier russe , et nous respecterons rincognito qu'il lui a plu de garder dans la représentation d'une action qui lui fait honneur; et nous ne nous occupenons que du mérite du tableau^ qui est certainement une des meilleurs choses que M. Eugène Lami ait fait jusqu'à ce jour. Le fond de la scène serait très heureusement disposé pour le fait historique qu'il représente^ si l'on sentait davantage la bataille dans tout ce paysage ; le ravage de l'artillerie n'est pas assez exprimé sur le terrain surtout^ dans l'endroit oii se trouve placée la batterie, et rien n'y indique le désordre d'une déroute. En un mot , l'officier russe a trop l'air d'avoir toujours été là tout seul devant ses pièces.
Après cela , sa pose est heureuse et bien trouvée , il y a de l'abattement et de la douleur, mais elle n'est
pas assez rendue , et sent trop le chique habituel de M. Lami^ pourtant il aurait dû s'en défier^ et étudier plus sérieusement une petite figure qui avait la prétention d*être portrait.
La Course au clocher, du même artiste , est loin de valoir le précédent tableau; M. Eugène Lami est retombé dans son faire habituel de chevaux secs et cassans^ incapables de vie et de mouvement^ montés par des cavaliers bien roides et bien étriqués .
A côté des chevaux de Géricault, même à côté de ceux de M. Horace Vernet, les chevaux de M. Lami ne sont pas brillans ; ils n'ont ni la vérité qui fait de l'un un grand artiste , ni la coquetterie et l'élégance qui font de l'autre un artiste brillant. Mais il n'est pas donné à tout 1^ monde de faire des œuvres également puissantes. Quelques-uns même qui avaient débuté avec éclat ^ s'effacent peu à peu et finissent par être complètement oubliés^ d'autres qui réussissent assez bien dans un genre ^ font partout ailleurs des œuvres pitoyables.
C'est ce qui est arrivé à l'auteur du Panorama tC Alger, M. Langlois^ qui vient d'exposer la Bataille de SiddjT'Ferruchj et une femme couchée sur des coussins^ qui a la prétention d'être le portrait de
madame T. ^ Géorgienne^ femme d'un riche habitant d'Alger.
La bataille de Siddy-Femich est une aussi triste bataille que la femme d'Alger est une triste Géorgienne. Ceux qui ont eu le temps de comparer le récit du livret au tableau^ ont pu s'assurer que la bataille peinte ne ressemble pas le moins du monde à la bataille racontée; que pourrais-je en dire de plu2» ? relever quelques fautes grossières? j'aime mieux passer à un autre.
A M. Alfred Johannot^ par exemple^ qui a exposé un fort joli petit tableau et fort coquet , quoique un peu sec, qui représente François I*^"^ et Charles- Quint.
Hjfith la WtaiUf ht font , Cl|arltt«€tiitiit (tt (oiMre inucrâ fremicr t JUhti, ctlcitt raiiJcraifr wxs ni t^^txtiwittA vutwtubt y et funnUcr avec la fins j|raii^ rignnar; U » Ini montrait Vcaûxt fttêjftcitut que ciUe ht u kii^nsTir (t (munit j^ontinc et ccwMt rot ^ on te ftntr ttê \onxê n yrtBOB. .ffnnicots fttnux rt|ftc Êt$ froyoiitioiis avec iii^t|iicttoii, et qui lui Balntic noiisMini toiimcnf î nnB atteint a uut tuumtt ot
ia B§Ht l lI I nUMBa lOVI WmffM 9t gncnSOR CI ^''
rtiftont nstmùttf C^Ut^fàisnt le tiiclt ÏMan ta |Ktaon* JKs ipic Jrancots jntnncr i oyir' nit y il icrchtiia snr ton lit , ctnalgr^ loe (fiortt
^w fit, fwnr U calmr, JSIarfttfriU )i l9«loU, ta MMr , U ê'tcm anu ficrtf : « IfciicS'Omis ooir it k mort mus UharcoÊtna btnitôt ke ootrc pi" MBticr? — %twn$fmxwiktmBmîàntiank rtamm ta Itkrtt, rcpoidit Cf^arlcf^tiit ; »
frmncitcs ^'U tint si mol f or Ui iiiitf .
Ce tableau ^ composé avec plus de coquetterie que de sévérité^ est pourtant remarquable par l'éclat des couleurs quelquefois un peu crues ^ que le peintre a employées. Cependant il est bien au-dessous de ce qu'on était en droit d'attendre de M. Alfred Johannot^ d'après ses ouvrages du dernier Salon.
La recherche de certains détails insignifians ^ y est souvent portée jusqu'à la mesquinerie et la petitesse^ tandis que des choses beaucoup plus importantes^ ne sont pas suffisamment indiquées. Les figures manquent de caractère et d'homogénéité ; ainsi^ dans celle du viellard à tête blanche y la barbe ne tient pas
au menton , et les cheveux ont l'air d'une perruque d'étoupes maladroitement fixée sur la tête ; son mouvement est roide et contraint , comme celui de presque tous les personnages qui ressemblent plutôt à des poupées habillées qu'à des hommes vivans et capables de mouvement.
La composition manque aussi d'intelligence^ et les figures sont jetées çà est là sur la toile ^ sans que
rien ne motive, d'une façon bien précise, la place qu'elles occupent. On ne conçoit pas trop non plus pourquoi François V^ se trouve tout habillé dans son lit, ni pourquoi tout les personnages gardent leurs manteaux dans un appartement, surtout en présence de deux rois ^ il y a là une prétention à étaler des costumes étranges, qui peut bien avoir son mérite de piquante originalité dans une vignette de quelques pouces , mais de laquelle M. Joannot aurait du se déRer dans un tableau auquel il devait attacher une plus grande importance.
Après cela ce petit tableau ne manque pas de tout mérite ; il y a du piquant dans l'aspect^ et dans l'exé^ cution une recherche fort louable , si elle n'allait pas quelquefois jusqu'à la sécheresse^ ce qui dépare dans cette peinture le talent d'ailleurs plein de goût et de délicatesse de M. Alfred Johannot, qui avait exposé l'an dernier des ouvrages d'un mérite bien supérieur à celui-ci.
L'annonce de la Victoire d'Hostembeck et surtout V Entrée de mademoiselle de Monpensier a Orléans ^ avaient donné des espérances que le tableau de M. Alfred Johannot est loin d'avoir réalisées^ nous sommes forcés d'en convenir. Espérons qu'il prendra sa revanche au Salon prochain ; il doit y tenir d'au-
tant plus^ que de nos jours un artiste ne peut pas se négliger deux fois de suite sans faire tort à sa réputation y et ii serait pénible de voir un artiste à qui la facilité de son talent semblait promettre un si bel avenir, devenir ce que sont devenus tant d'autres. Nous aurons occasion de parler encore de lui à propos de ses aquarelles, qui sont, à notre avis, supérieures à sa peinture, sous tous les rapports.
La Mort de Duguesclin , par M. Toni Jahannot , est un tableau peu saillant pour un artiste aussi connu ; le sujet ne se comprend pas bien ; la couleur est lourde et le dessin très médiocre. Cependant, on y retrouve un peu de la touche spirituelle et de la facilité d'exécution de cet artiste.
Quoique d'une couleur lourde et grisâtre , la Mort du Corrige, par M. Tassaert, est cependant une peinture d'un grand mérite, bien composée et pleine d'harmonie ; ce tableau est encore relevé par l'intérêt qui s'attache toujours aux infortunes des grands hommes.
Le Corrège avait reçu en monnaie de cuivre les 4oo ducats qu'on devait lui payer pour la coupole qu'il avait peinte à Parme; chargé de cette somme, il fit à pied quatre lieues de chemin pour retourner chez
lui. Altéré par la fatigue et l'excessive chaleur de la journée y il eut l'imprudence de boire de l'eau à une fontaine très froide^ et il arriva à Corrégio avec une grosse fièvre qui l'emporta en 1 534. à l'âge de quarante ans.
Le tableau de M. Tassaert est plein de charme et de sensibilité^ et bien qu'il soit très négligé sous le rapport du dessin et de la couleur^ l'heureuse disposition des personnages ^ la vérité de leur expression y et la manière harmonieuse dont la lumière est distribuée dans tout le tableau y en font un ouvrage très remarquable et remarqué par tous les gens qui n'ont pas besoin d'une réputation faite pour s'arrêter devant un tableau.
SCULPTURE
MM. BARYE, COLIN, RLAGMANN, lORSTEIN.
La sculpture sur métaux^ dont les artistes de la renaissance et surtout les artistes florentins avaient su tirer si bon partie a été entièrement négligée dans ces derniers temps ; c'est au point qu'on n'a même pas conservé la tradition de leur manière d'opérer^ on a trouvé plus commode de discréditer ce mode de travail que de rivaliser avec eux.
Aussi maintenant nos messieurs se contentent de faire un modèle en plâtre^ que le praticien ou le fon*
deur coulent en bronze ou exécutent en marbre tant bien que mal comme il plait à Dieu ; et comme ils ne savent manier ni ia lime ni le burin ^ si le bronze ne sort pas du moule avec toute la netteté du modèle , ils chargent un ciseleur de le réparer et d'y mettre les finesses qui ne sont pas venues à la fonte.
Or y vous sentez de reste comment un ciseleur qui ne sait autre chose que couper du métal , doit s'entendre à chercher la finesse d'une sculpture, c'està^ire à étudier chaque détail avec une netteté et une précision qui indiquent la science complète que l'artiste a cherché dans l'exécution d'une œuvre d'art.
Quant aux autres manières de modeler en métal^ telles que le repoussé , ils ne savent même pas le nom de la chose ^ bien loin de connaître la manière dont cela s'exécute. D'ailleurs y ils ne sont pas faits pour tenir un marteau et frapper sur une enclume comme Michel*Ânge, Léonard de Vinci ou Benvenuto-Cellini^ auraient pu Caire; Michel-Ange (]ui ne faisait pas de modèle en plâtre forgeait lui-même les outils qu'il lui fallait pour travailler le marbre. Léonard ne reculait devant aucun des travaux matériels capables d'amener la perfection de son œuvre , et Ben* venuto battait lui-même les plaques d'argent qu'il modelait ^u repoussé pour faire les douze grandes
staitues que François V^ Itri avait demandées^ et il menait si rudement la besogne que pas un des hommes qu'il empierrait ne pouvait lui tenir féie dans ces rudes travaux.
Mais dé nos jours ieê grands artistes ne se reconnaissent pas à Fceuvre y mais aux gants glacés et aux bottes vernies^ et plus les gants sont glacés^ plus les bottes sont vernies y plus l'artiste est grand homme; aussi se donnent*-ils bien de garde de se livrer à toute espèce de trsfvaux manuels qui froisseraient leur cravate; car une cravate bien roide et bien empesée est encore une grande preuve de génie.
Aussi ignorent^^ls complètement les moyens d'exécution les plus simples et les plus naturels qu'employaient les artistes du temps passé; plusieurs même ignorent le nom aussi bien que la chose ^ et il a fallu un artiste de province pour nous faire voir ûVL Salon ce que c'est que de la sÊulpture mo* deJée au repoussé.
M. Kirstein , de Strasbourg ^ a envoyé à l'exposition plusieurs ouvrages exécutés de cette ifnanière, qui^ s'ils ne sont pas très remarquables comme objet d'art ^ le sont au moins par la nouveauté du mode d'exécution parmi les exposans.
Après cela ils ne manquent pas de mérite comme objet d'art ^ surtout le vase d'argent orné d'arabesques et de sujets de diasse qui sont rendus avec une grande finesse. Les ouvrages de M. Kirstein fils dans le même genre ne valent pas ceux de son père ; son groupe de Laurc et Pétrarque et ses médaillons sont d'une sécheresse qui leur fait beaucoup de tort.
Le cadre de médaillons de M. KJagman est certainement ce que le Salon de cette année présente de mieux dans ce genre ^ à quelque imitation près des artistes de la renaissance , imitation qui était exigée par la destination même de ces figures. M« Klagman a produit des ouvrages irréprochables ; dans tous les cas , il s'est montré homme de goût et de talent ; car ses imitations ne sont pas des copies serviles^ mais bien des fantaisies pleines de verve dans le goût des artistes qu'on lui demandait d'imiter.
Les diffésentes statues en bronze du même artiste sont des oeuvres du plus grand mérite; j'en excepte pourtant celle de lord Bjron ^ qu'il n'aurait pas exposé s'il avait été bien conseillé ; car elle est tellement inférieure aux autres, qu'on a peineà croire qu'elle soit l 'oeuvre du même auteur.
Quant aux figures de Pierre Corneille^ de
ve\, de Daftie A]ighieri^ de Shakespeare, elles sont irréprochables; celle de Shakespeare surtout et celle de Pierre Corneille sont des ouvrages complets de pensée comme d'exécution. Cela dépasse de beaucoup toutes les statues de Racine , de Molière, de Benjamin Constant , dont on faisait tant de bruit . dans les dernières expositions.
A ceux qui s'étonneraient de voir que nous faisons plus de cas de petites figures en bronze que de grandes statues en marbre, nous répondrons que,, sans Qous inquiéter de la dimension ni de la ma* tière , nous jugeons la pensée et la manière dont elle est rendue f ainsi nous regardons la petite figure de plâtre de M. Collin , comme bien supérieure à nombrede statues en marbre dont certaines, gens font grand bruit.
C'est qu'il y a dans cette femme endormie une vérité et un abandon pris sur la nature qui anime heureusementle sujet. Il y a une souplesse dans les chairs et un laisser aller dans la pose qui sont d'une grande vérité d'observation.
Parmi une foule d'animaux, imitatico plus ou* moins maladroite de M. Barye , on reconnaît facilement ceux de cet artiste, à son talent d'abord et en-^
suite parcequ'on a déjà tu en plâtre^ aii dernierSalon , la plupart de ceux qui sont exposés en bronze cette année. Ils sont admirablement moulés, et la solidité et la netteté du bronxe fait valoir beaucoup de détails qui restaient inaperçus dans la mollesse et Tindécision du plâtre, dont la fadeur, qu'on ne parvient pa» afsiire disparaître entièrement par des glacis d'hnile grasse, nuit plus qu'on ne pense à Teffet de la sculpture.
Les Owps de M. Baiye, sa Gaaelle morie, sa Gasxlle raw^rsée par une Pmnthirej son Étude d'un Cerf ei d*un Lynx y sont autmt de petits ch^Ml'œnvFe. J'aime moins son jetme LUm terrassanî un Cbeml , qui ne me semble pas aussi heureux d'invention et d'ajustement que les autres. On regrette de ne pais voir les autres onvrages de M. Barye également moulés en bronze, surtout ses petits Cavaliers et son grand Lion, dont le Cheval de M. Fratin n'est qu'une ridicule imitaition.
Nous ae finirons p^s aans^ observer que si M. Buye n^a pti mettre à l'expositîoD que des oumrages déjji exposés , et si M. Moine n'y a rien envo^ré^ c'est que, par une perfidie qui n'a pas d'exemple, on a £Edt perdre à «a deux artistes toutes leur anoiée à leur demander sans œsse de nouvelles^ esquisses pour de nouveavix travaux qu'on allait leur donner, et pnia
quapd le tempe du Sirton est arrivé^ le mim&ire enclassique des beaux*arts les a poliment éconduits, ccmtant d'avoir procuré une victoire facile à messieurs de l'Institut par l'absence des plus redoutables de leurs concurrens; d*un aulre côté^ le jufy d'admis* sio» s^élait chai^ d'écarter les meilleurs ouvrages de M. Préault ou de tbiit autre arrivant avec une sculp^ ture puissante et largement abordée.
L'ignoble comédie a été jouée avec tout le talent qu'on connaît aux acteurs pour ces sortes de choses. On a réussi à flaire perdre tout ime année à nos deux premiers sculpteurs; on a fermé les portes du Salon à un troisième. Hé bien! malgré cela le public a fait plus d'attention au bas-relief de M. Préaut et aux petits animaux de M. Baiye y qu'à toute la sculpture académique ^ et après avoir examiné tous les bustes du Salon y il a jeté les yeux sur la place qu'occupait le buste de la Reine à la dernière exposition .
^ Quant aijx artistes à brevc^ls ^ quant aux ouvrages reiçus d^avaace^ adietés d'avance , payés d'avance^ le pqblic a passé devant l'œuvre de M. David ^ et il a dît paavreté; il a passé devant l'œuvre de M. Cortot, et il a dit assooHnant ; il a passé devant Fœuvre de M. Pradier, et il a dit turpitude.
Mais ces messieurs ont trioinpfaé dans les journaiu^ de toutes les couleurs; on comprendra par quels moyens^ quand on saura qu'un homme que je pourrais nommer^ a renoncé à faire les feuilletons du Sa* Ion dans un grand journal fort bien famé^ parce qu'on lui présentait une liste de noms honorables , qu'il devait s'engager k exalter aux dépens de qui il appartiendrait; enfin ^ ils ont triomphé; mais il était temps que la fermeture du Salon vint mettre fin à toute discussion ; car ceux qui s'étaient montrés d'abord leurs plus furieux partisans^ n'osaient plus guère les soutenir à la fin ; n'importe , ils ont triomphé ^ et ils vont être chargés à perpétuité^ eux et leurs créatures^ de mutiler les édifices publics qui leur seront livrés à discrétion.
Mais nous en étions à M. Barye. Quand on lui eut définitivement enlevé les grands travaux qui hii avaient été promis^ on lui fit accepter un service de table ; qu'il doit exécuter d'après les idées et sous la direction de MXhenavard. Lorsque François P^ proposa à Benvenuto-Cellini de modifier quelques-iins de ses projets^ d'après les idées de je ne sais plus quef peintre italien , Benvenuto répondit que si sa majesté tenait aux modifications du donneur d'avis , elle ne pouvait mieux faire que de charger cet habile homme d'exécuter lui-même la besogne^ mais que s'il
n'avait pas peitjiu sa^confiaoce^ il la suppliait de le laisser Sûre jusqu'au bout comme il l'entendrait.
Quand oii fit oJBfrir à Pierre Puget de &ire de la sculpture sous la direction de Lebrun , il partit pour Marseille ,- ou il se remit à sculpter des poupes de vaisseaux et à donner des leçons, de musique.
Mais on a voulu mettre en jeu l'amour-propre de deux artistes pour les diviser par des discussions journalières^ et les perdre l'un par Tautre d^ans l'opinion publique. Laissez passer quelque temps , et l'on se demandera naïvement dans les journaux de la cabale académique | ce que c'est que M. Barye qui ne peut pas fiBÛre un service de table sans être dirigé dans ce travail par un architecte de talent ; comme aussi l'on se demandera^ quelques pages plus loin ^ avec la même naïveté , ce que c'est que M. Chenavard, et le besoin qu'il y avait de lui pour surveiller un de nos plus habiles sculpteurs dans un ouvrage de pure fantaisie et à quoi peut servir un architecte qui dirige un homme de goût dans l'exécution d'une œuvre de pur <^price.
On se gardera bien de dire que le sculpteur se sentait assez fort pour faire la besogne , sans le se-
cours de personae , et que rarchtteete aurait autaut aimé un trayail dana lequel il pût montrer son talent en architecture , mais que le choix ne leur a pas été donné; peut-être aurait^-il été mieux à tous les deux de refuser une position dans laquelle ils se nuisieat nécessairement l'un à l'antre y peut^tre n'auraientils pas dû accepter la position mauvaise qu'on leur a faite ^ mais tout le monde n'a pas une position assez indépendante pour refuser un travail lucratif par des motifs d'extrême délicatesse y et voilà comme on se donne l'air d'encourager les arts et de les entourer d'une protection éclairée. On donne des travaux pour des millions à des gens qui sont incapables de les faire et qui les font exécuter par des jeunes gens à qui ils arrivent en troisième et quatrième main , et à côté de cela y on met deux hommes pour un travail où il ne serait besoin que d^un. Tout le monde ne peut pas vivre sans rien faire. Et d'ailleurs^ quand des artistes en sont à leurs premiers travaux^ ils sont bien forcés d'accepter tout ce qui se présente pour montrer ce qu'ils sont capables de faire.
La perfidie de ces petites tracasseries a percé à jour^ et l'on ne fera croire à personne qu'il n'y a pas dans la direction des travaux publics , assez de besogne pour occuper deux artistes de talent ohaccm dkms leur spéddlité.
M. Barye a déjà fiait voir des bustes^ des figures et des groupes d'animaux^ mais M. Chanavard n'a encore pu rien exécuter^ et c'est lui surtout que cette mesure doit mécontenter d'avantage^ car elle tend à le faire considérer comme tout autre chose qu'un architecte.