AQUARELLES
MM. BELL ANGE, BARYE, ALFRED JOHANNOT, DECAMPS, ROQUEPLAN, DÉVERIA , MA- RILHAT, ROBERT, FLEURY.
Le nombre des aquarelles qui ont élé exposées cette année, le mérite particulier de quelques-unes, nous font un devoir de leur consacrer un article à part , auquel nous voudrions pouvoir donner plus de développement.
En effet, c'est une chose très remarquable que cette manie d'aquarelles qui, depuis quel^ies années, s'est emparée du public et qui fait qu'un artiste place
beaucoup plus avantageusement un dessin sur papier qu'une peinture à Thuile. Cest au point que, dans les ventes publiques, ont voit souvent pousser à des prix fous des lavis grands comme la main, tandis qu'on néglige des peintures d'un mérite souvent supérieur j c'est au point que l'aquarelle presque inconnue des anciens , est devenue le travail le plus lucratif, sinon le plus important d'un grand nombre d'artistes de notre temps.
Dans cette occurrence chacun a cherché à améliorer la manière de faire et à tirer le meilleur parti de matériaux aussi insuffisans que des couleurs à l'eau sur un morceau de papier, et quelques-uns sont ar* nvés à toute la vigueur de la peinture à l'huile : Mt Decamps entre autres , M. Roqueplan et quelques autres , ont exposé quelques dessins qui , sous ce rapport , ne laissent rien à désirer.
M. Barye ne leur cède guère, et ses admirables
études d'animaux ont, en aquarelle, toute la vérité et
toute la puissance qu'on leur connaît en sculpture.
Ses Lions surtout sont d'une vérité de pose et de
mouvement , d'une tranquille énergie de caractère ,
en même temps que d'une largeur de dessin qui en
font des ouvrages d'un grand mérite.
Ses Tigres ne sont peut être pas aussi complètement
réussis ^ il y a quelque chose d'un peu disloqué dans la pose que l'artiste leur a donnée ; je sais bieil que l'extrême souplesse du tigre le rend capable de mouvemens impossibles à presque tous les autres animaux^ mais il. y a des bornes qui ne peuvent pas être dépassées , et la souplesse même du tigre a les siennes. Après cela l'exagération même du caractère d'un animal^ montre que l'artiste a compris, et je préfère de beaucoup une erreur en ce sens, que du coté de la faiblesse, de l'indécision, de l'étroitesse de pensée.
Mais nulle part M. Baiye n'a développé l'étude spéciale qu'il a faite du caractère et des instincts des animaux , comme dans les groupes et dans les dessins où il les met en scène. C'est alors du drame vrai e' pathétique, si vrai et si pathétique, qu'on en est ému presque autant qu'on pourrait l'être du fait luimême.
Quand il nous montre un élan enroulé dans les replis d'un boa , qui l'étouffé , c'est avec toute la vérité de chaque détail, avec la vérité de chacun des accessoires qui accompagnent la scène. C'est aux bords de de l'eau, où elle se réfléchit, que l'artiste a placé cette scène de mort. Le monstre, maître de sa victime, l'étouffé d'une pression continue et toujours égale jusqu'à ce qu'il la sente morte. Et l'élan résigné.
comoie tous les animaux qui se sentent vaincus y ne fait pas un mouvement pour se débattre. Ils sont là tous deux dan$ une horrible immobilité. Il est inutile, après cela 9 de parler de la vérité du paysage , de la richesse de la végétation qui encadrent cette épouvantable scène.
Dans un paysage riche aussi de végétation , mais riche d'une autre façon, M. Decamp a placé un sujet aussi élégant et gracieux, que celui de M. Barye est terrible et imposant: c'est une troupe de jeunes filles qui sont venues se baigner dans les belles eaux d'un grand fleuve qui coule paisiblement dans une vallée soli»^ire ombragée d'une profusion de beaux arbres.
Il y a un charme et une fraîcheur inexprimables dans cette délicieuse composition ; les petites figures de femmes sont admirablement dessinées ; elles se détachent fraîches et blanches sur un fond de verdure , et les formes suaves^ tiarmonieused et élégantes ^ de ces beaux corps de femmes, se répètent dans l'eau comme dans un miroir. A travers les arbres on aperçoit un temple grec qui jette sur la scène un délicieux reflet des pastorales antiques.
La Lecture d'un flrmanj chez Vaga d^une baur^ yadcj nous transporte à d'autres temps, et nous fait
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presque assister à cette scène si bien comprise et si finement rendue.
Les aquarelles de M. Bellangé sont bien préférables à sa peinture; il sait rendre habilement^ dans ce genre de dessin y des scènes piquantes qui perdent ordinairement de leur caractère à être transportées sur une toile. Celles de M. Robert Fleuiy, au contraire^ ne valent pas ses petits tableaux; M. DeYéria en a exposé plusieurs qui ne sont ni mieux ni plus mal que tout ce qu'on a pu voir de lui.
M. Alfred Joannot en a exposé plusieurs , dont aucune ne nous semble préférable à celle qui représ«3te la Famille de Crmtwel , le conjurant de ne pas signer l'arrêi de mort de Charles P' ; les figures sont heureusement disposées et rendues avec toute Padresse et la coquetterie qui caractérisent habituellement sa pein«ture. Pas même celle dont le sujet est tiré du troisième acte de la Maréchale d^ Ancre y de M. Alfred de Vigny; en effet, il y a dans ce dessin quelque chose de trop théâtral, et qui vise trop évidemment k Peffet dramatique, et qui ne fait que le charger /tandis que la famille de Cromwel est bien plus naturelle de geste, de mouvement et d'attitude^ en demandant grâce pour le roi d'Angleterre, à l'inflexible Olivier, qui a résohi de donner une grande lec^n au monde, en lui mon-
trant que la justice humaine peut quelquefois atteindre une tétc couronnée ^ et que la hache du bourreau ne fait pas de différence entre un cou royal et un autre cou.
Les aquarelles de M. Jadin sont fort remarquables
cette année par la vigueur avec laquelle elles sont
traitées , et une certaine solidité qui rappelle la pein-
tiïre à l'huile. Celle de M. Marilhat sont en tout sem-
blables à ses tableaux ; il n'y a de différence que la matière et la dimension^ le talent est le même et
l'exécution ne lui cède pas.
Quant à M. Roqueplan^ il a tellement réussi à se rendre maître du métier de ce genre de dessin y que je ne sais si je ne préférerais pas tel de ses dessins même à sa peinture à l'huile. Dans sa Vue prise dans les Vosges , par un effet de soleil couchant , étant arrivé à un résultat que nul autre n'avait obtenu avant lui. Il y a de l'air et du soleil sur cette feuille de papier, un ciel profond et transparent ; on sent bien les distances de chaque chose, et l'on pourrait passer entre les arbres <fe la forêt.
Le seul reproche qu'on pourrait faire à ce dessin , c'est de manquer un peu de légèreté et de finesse dans les terrains et dans les masses d'arbres du fond; au
reste y l'aquarelle pèche si souvent par un défaut contraire^ qu'on ne peut guère blâmer M. Roqueplan d'un peu de lourdeur dans un dessin remarquable à tant d'autres titres.
Je voudrais pouvoir parler de plusieurs dessins sans doute fort estimables^ quoiqu'ils ne rn'aient pas paru aussi remarquables^ comme talent et comme exécution^ que ceux que je viens de citer.