‹ Le Salon de 1834Chapitre 6 sur 20 · ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE

L'ardûtecture est le centre conunun où Tiennent se rattacher les arts du dessin ; c'est elle qui les réunit et les applique suivant la convenance de chaque chose ; à la sculpture elle livre presque exclusivement la décoration extérieure^ tandis que la peinture ^ qui dans nos climats surtout ne peut guère, s'étaler que dans les endroits abrités et protèges contre la pluieet la gelée, obtient généralement le premier pas dans la ' décoration intérjieure.

Ainsi tous les arts doivent marcher de front et un homme ne peut s'isoler complètement dans une spécialité qu'au préjudice de son avancement dans cette spécialité même, car il ne Fenteudra complètement qu'autant qu'il aura sur les autres branches de l'art , des notions suffisantes pour en pénétrer la pensée , et comprendre la valeur réelle de la partie qu'il exécute, et son importance relativement à l'ensemble.

Dans la décoration d'un grand appartement , par exemple, l'aspect général de chaque peinture est presque forcé par la destination et le caractère particulier que l'architecte aura voulu donner à chacune de ses pièces en particulier ; des peintures coquettes et pimpantes suffiraient pour détruire tout l'effet d'un ajustement sévère , et réciproquement : de même qu'une décoration foncée assombrit un appartement qui aurait été suffisamment éclairé avec des peintures d'un aspect pldoement lumineux.

Sous ce point de viie^ aucun monument des temps modernes n'u peut-^^tre été plus complet que la palais JMassini bâti sur les plans de Baldasare P^nuzi , et dont il a lui-même exécuté toutes les peintures, toutes les sculptures.

Il faut remonter jusqu'aux q)oques religietises,

pour retrouver cette unité et cet ensemble avec un caractère plus recueilli et plus mélancolique. L'unité de croyance qui dirige toutes les intelligences vers un même but, les associe dans une communion si intime, que la pensée de chacun étant devenue la pensée de tous , l'individualité n'est plus dans la diversité, mais dans la plus ou moins grande puissance de réalisation.

Alors l'homme qui dirige n'est à* la tète de l'association que parce qu'il lui a été donné de formuler la pensée commune d'une fiaçon plus complète, et dans le catholicisme il était nécessairement le vrai représentant de la communauté qu'il dirigeait , puisque sa position était toujours le résultat d'une élection.

Aussi dans une. telle organisation tout pouvoir veinant d'en bas , les réformes les plus radicales peuvent avoir lieu sans produire les profonds ébranleihens qui les accompagnent parmi nous; parce qu'alors, dès qu'un homme a persuadé les hommes de son grade , ils font représenter l'idée nouvelle dans le grade su^ périeur par celui qui saura le mieux la propager et la défendre , et ainsi de suite jusqu'aux premières dignités : de là vient que nous voyons toutes les modifications de quelque importance introduites dans les arts par des abbés et des évéques.

Quant il à'agit de renouveler le chant religieux , c'est un pape 9 Grégoiré^Ie-<îrand^ qui entreprend et qui exécute une réforme aussi importante. Tout autre eût échoué > saint Grégoire Pavait bien compris, car il attendit que le prestige de la tiare vînt donner à ses idées l'autorité qui aurait manqué à celles d'un simple prêtre ou d'un évêque.

Alors le pape était saint et sublime , c'était la vraie et vivante représentation de Dieu, sur la terre. Choisi entre tous les hommes de science de la chrétienté , c'était 9 sous tous les rapports^ Thomme le plus accompli de son époque, c'était la clé de la voûte, l'intermédiaire naturel entre Dieu et l'homme. Tous les grades de la hiérarchie ecclésiastique ainsi or^tnisée, chacun arrinrait à sa place naturellement et sans violence. ,

Dans cettepartie du moyen-age, comme dans toutes les époques où la société fut régulièrement organisée, artiste^ prêtre et savant, furent synonimes. Alors un grand peintre , un grand géomètre , ufi grand musicien , un grand architecte , arrivaient nécessairement aux premières dignités de l'Église.

Saint Léon, évêque de Tours, fut le plus habile charpentier de son temps.

Smnt Germain^ ëvêque de Paris ^ fut Fardiilecte de Féglise que le roi Childebert fit élever sous TinTocation de saint Vincent ; depuis elle a été consacrée à Farchitecte qui Favait bâtie ^ et aujourd'hui même elle porte encore son nom.

Saint Grégoire ^ évêque de Tours ^ le plus grand écrivain de -son siècle, dont il^est en même temps l'historien le plus véridique , bâtit plusieurs églises et quelques édifices séculiers. Le poète Fortunat était évêque de Poitiers.

Saint Eloi fut d'abord orfèvre, ciseleur, sculpteur du premier mérite.

Agricola, évêque de Châlons^ Numantiùs, évêque d'Autun , firent bâtir des églises et des maisons particulières i la femme de ce dernier dirigeait elle-même le travail des peintres qui décoraient Féglise de Saint- Etienne : c( Elle portait ^ dit saint Grégoire de Tours , un livre dans lequel étaient récitées les grandes actions des temps anciens et indiquait aux peintres les faits qu'ils devaient représenter sur les murailles. »

Saint Dalmace, évêque de Rhodes , saint Feréol , évêque de Limoges, saint Avitus, évêque de Clermont, furent des architectes célèbres ; ils bâtirent ou

Dès Tinstant où l'unité religieuse est rompue^ il ne peut plus y avoir que des pensées individuelles^ alors le prindpô de chaque chose n*est pas aunlelà des convenances de la chose même.

L'arcfaitectiure n'a plus d'autre but que l'utilité de sa destination ; la peinture, que la vérités elle n'a plus de modèles que la nature. Les arts, privés de la pensée mystique qui était à la fois leur principe et leur but, deviennent forcément naturalistes.

Ce passage de l'art /symbolique à l'art de la nature n'est jamais brusque et soudain. Comme toutes les grandes révolutions dans les idées ^ il a lieu par des modifications lentes et insensibles, qui durent quelquefois plusieurs siècles ; il dépend d'une fitHile de circonstances qui jpeuvent le précipiter ou le ralentir , mais jamais l'arrêter entièrement.

Les artistes , dans ces époques de transition, sont encore organisés , parce que l'art étant encore complètement religieux , ils doivent avoir été initiés à l'intelligence des symboles, pour être admis à la pratiqua. Alors l'architecture devint plus hardie et plus indépendante ; la peinture et la sculpture , tout en se conformant scrupuleusement aux caractères des types religieux qu'elles doivent reproduire , perdent

quelque chose de la roideur et de la symétrie des formes^ pour acquérir plus de souplesse de vie et de mouvement. Alors les types divins sont rendus dans toute la plénitude de leur puissance, parce que les artistes, tout en leur conser^'ant toute pureté hiératique, y ajoutent quelque chose pris sur la nature qui les rend capables de vie et de mouvement-

Cette organisation , dont les traces se sont con* servées long-temps chez nous sous le nom de maîtrise^ dura depuis le treizième jusqu^au quinzième siècle. A cette époque, les traditions religieuses^ pertdues ou négligées , laissèrent aux artistes toutes leur indépendance. On a expliqué ce changement par la découverte des monumens antiques , mais évidemment ce n'est pas la vraie cause. La religion se mourait^ il n'y avait plus de croyance^ on revenait à la nature. Les statues antiques qu'on découvrit alors n'ont jamais été étudiées par les grands artistes d'Italie , qu'à titre de renseignement et non comme des modèles qu'ils dussent reproduire servilement. Aussi Raphaël, Michel-Ange, André del Sarte, et quelques autres , ont-ils dépassé tout ce qu'on possédait de leur temps en marbres déterrés. Le torse antique , que Michel-Ange n'a pu connaître que dans les dernières années de sa vie, et la Vénus retrouvée à Milo , il y a

quelques années , sont seuls des ouvrages d'un ait plus complet et plus avancé.

Mais dès ce temps-là, Tart était naturaliste'^ dès ce temps-là les artistes de Fltalie et ceux de Técole florentine en particulier, étaient libres et ne relevaient que de la nature ; pour sVn convaincre, il suffît de comparer les ouvrages de Léonard, de fra Bartholomeo et du Bronzin, qui Finterprétèrent chacun à leur guise , suivant qu^ils la comprenaient.

En effet, dès qu'il n'y a plus de croyance commune qui impose telle ou telle forme ^ tel ou tel principe, il n'y a pas de raison pour soumettre les artistes à une direction quelle qu'on puisse la supposer. Cest le temps des individualités, et chacune doit être respectée, parce que toutes ont un droit égal à être entendues. Dès lors toute organisation dans les arts ne peut plus être qu'une exploitation plus ou moins bien déguisée : et c'est là ce que nous avons vu depuis trois cents ans, toutes les fois que, sous prétexte de régulariser les arts , on a créé un de ces foyers de préjugés auxquels on a donné le nom d'académies.

Mais jamais la payvreté d'esprit et Tabsence de sens commun n'était-elle si loin que chez nos académiciens modernes ? Dans leur ridicule engouaient pour les ouvrées grecs et romains , ils n'ont pas même su

comprendre les choses qu'ils voulaient reproduire ; ils ont trouvé des feuilles d'or sur des chapiteaux , des traces de peinture sur des monumens , et ils n'ont pas eu le bon sens de conclure que ces chapiteaux étaient dorés ^ que ces monuniens étaient peints dans Torigine. Ils font les érudits vis-à-vis les gens qui ont la bonhomie de les croire sur parole , et ils n'ont pas lu ou tout au moins n'ont pas compris cette phrase de Vîtnive qui, en parlant du bleu d'outremer, et d'un rouge aussi fort rare , s'exprime ainsi : Quant h ces couleurs j leur prix excessif est cimst ^fu^onneles emploie gubre quh Vintérieut* des édifices ; on les rem^ place a V extérieur par^ etc.

Donc alors on peignait généralement l'architecture, c'est d'ailleurs une coutume observée dans tous les pays pour les monumens religieux, et dont il s'est conservé des traces dans quelques parties de l'Italie ou l'on peint encore extérieurement les maisons particulières!

Mais on ne se pique pas généralement de faire des études bien approfondies , quand on est académicien ou qu'on a l'ambition de le devenir. On sait bien que la science et le talent sont de minces recommandations pour obtenir un fauteuil, et arrivés là , ces messieurs se donnent bieil de garde d'acquérir des con-

naissances qui compromettraient Tanaour-propre de leurs confrères, l^n homme de quelque valeur ferait tache au milieu de leurs réunions.

Aussi ceux qui sont ailés étudier les restes des monumens grecs et romains trouvant des édifices ruinés et des murs qui^ lavés par la pluie depuis deux mille ans^ ne conservaient plus de traces de leur ancienne splendeur, sont revenus chez nous élever . des monumens lavés d'avance, pour les faire plus semblables à leurs modèles : ils auraient dû bâtir dies ruines <l'imitation plus complète. En effet , si laBourse , la Madeleine et une foule d'autres édifices de ces derniers temps, étaient ruinés et couverts de végétation, ils ressembleraient certainement beaucoup plus à des édifices grecs -qu'ils ne peuvent le faire dans l'état ^ctueL

Après tout , ce n'est que de l'aient mal employé ^ et il y a tant d'autres dilapidations dans nos finances, qu'on ne peut pas leur en faire un grand crime; mais ce qui est impardonnable , c'est la dégradation des monuniens publics, c'est la déformation, la destruction des chefs-d'œuvre de la renaissance du moyenâge. Us ont badigeonné toutes nos vieilles églises gothiques pour en effacer les peinturiets intérieures et les ramener à la belle simplicité des ruines, grecques;

Targent seul leur a manqué pour y effocer toutes les traces de mou/mis goûty et les restaurer avec la même naïveté de vandalismje qu'ils ont déployée au Louvre^ dans les Tuileries et ailleurs. L'architecte chargé de rajuster la chapelle du collège Mazarin ^ pour en faire lagrandesalle de l'Institut^ a passé une couche de blanc siu* les belles colonnes dé marbre dont les couleurs éclatantes nuisaient beaucoup, suivant lui> à l'aspect de la salle.

Assuréitnent si de telles gens se fussent emparés de Constantinople , ils auraient lavé à l'eau de javelle les peintures des murailles de Sainte-Sophie, ils auraient badigeonné les colonnes de marbre do toutes les couleurs qui la décorent, ils auraient tout mutilé ; le porphyre et le serpentin , l'ambre, la nacre , les rubis , les perles et les éineraudes , les inscrustations d'or et d'argent, ri^n n'eût obtenu grâce, tout aurait été compris dans la proscription générale dictée par le bon goût. Et ces gens-là nomment barbotes les Turcs qui nous ont conservé intact ce riche et brillant monument élevé à une religion que leur croyance leur donnait mission de détruire !

II ne faut pas s'étonner après cela, de ce que nos architectes n'ont jamais su tirer parti des matériaux sans nombre que leur présentent noire sol et notre

industrie pour la décoration des édifices publics e( particuliers ; loin d'utiliser nos marbres^ nos fmenccs^ et nos tei^res vernies , qu'on peut se procurer à si bas prix , ils n'ont pas même songé à employer la brique comme les artistes du temps d'Henri lY , pour rompre dans l'architecture la monotonie dé la pierre.

Cependant s'ils avaient étudié avec quelque discernement les monumens du temps passée ils. auraient vu presque partout l'architecture polychrome employée suivant la convenance et le caractère des édifices; nous n'irons pas demander des exemples à ces prodigieux artistes arabes , qui^ dans leurs palais et leurs mosquées fantastiques^ ont toujours su tirer parti de tous les matériaux dont ils pouvaient disposer. Les Arabes sont de^ barbares , c^est connu : et personne n'en doute à l'académie des Beaux-Arts.

Mais pour ne leur citer que des exemples qu'ilsadmettent^ qu'ils aillent voir la profusion de marbres de toutes les couleurs qui décorent Saint-Pierre de Rome^ qu'ils aillent voir ces immenses Voûtes coulées en stuc y qu'ils aillent voir^ dans une foule d'édifices de ce temps-là^ ces riches décorations d'or^ debronze^ de marbres et de faïence; dont on a tiré si bon parti pour l'effet général des monumens , tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.

On en peut voir au Salon plusieurs exemples : la vue de la caAédrah de Florence, par M. Oscar Gué^ et l'églite de PnUoen Toscane y par M. Perrot^ en disent plus sur Femploi de ces moyens que de loagoes discussions ne le pourraient &ire: On sait d'ailleurs combien la peinture c^tient de valeur par un encadrement de faïence ou de marbre j disposé avec intelligence. Les exemples abondent à Venise , en Italie^ et surtout en Espagne. Mais les Espagnols sont presque aussi bariares que les Arabes aux yeux de MM. les professeurs. .

Laissons-les dire.

Quant à nous^ hommes d'une génération sérieuse^ nous himimes de travail et d'étude^ mettons-nous à l'œuvre sans préjugés et appliquons chaque chose suivant sa convenance^ c'est )e plus sûr moyen d'imposer silence aux académistcs et de les iaire rentrer dans l'ouUi quQ leur nullité leur assignait d'avance et dont ils n'auraient jamais dû sortir.

Déjà quelques jeunes artistes ont quitté des sentiers tant de fois battus depuis vingt-<^inq ans : ils ont essayé des routes nouvelles , ceux-ci dans un sens , ceux-là dans un autre.

Le plus grand nombre n'ont abandonné l'imitation

de Tan tique c[ue pour tomber clans rimîtaLîoo du moyen-àge de la renaissance ou des Étrusques ; si ce n'est pas un progrès^ c'est au fnoins un mouyement, el peut-être était-il nécessaire de s'agiter ainsi en divers sens; et de perdre du temps en essais infructueux ^ avant de discerner la route dans laquelle on devait marcher.

Mais aujourd'hui il n'y a plus d'hésitation possible ; la discussion s'est éclairée par le concours des idées que cliacun a mises en avant dans ses œuvres , et la question est résolue maintenant : l'art de notre époque ne doit relever que de la nature.

Quelques peintres^ quelques sculpteurs ^ ont commencé à le comprendre ; mais les architectes , qui n'ont pas dans la nature des modèles constans qu'iU puissent imiter^ ont hésité plus long-temps que. les autres. En effet , il devait être plus difficile pour eux de quitter l'imitation des monumens antiques pour en venir à l'étude d'un plan suivant les convenances du lieu et la destination de l'édifice. Aussi ont-ils cherché beaucoup plus long-temps que les autres à se rattacher à l'imitation de l'art de telle ou teUe époque. .

Le plus grand nombre des projets exposés au

Salon relèvent encore du moyen-âge j nous citerons parmi ceux-ci les dessins de MM. Chenavard , Violet ^ Leduc et Bouchet^ avec un mérite et un sentiment différens.

Les plans de MM. Heurt eloup et Durand sont des études recommandables ^ d'après les monumens du moyen-âge ; nous en dirons autant des Études historitjues dC architecture chrétienne, de M. Xienoir^ dans lesquelles on trouve développés divers systèmes d'architecture chrétienne successivement adoptés en Italie dans le onzième^ le douzième et le treizième siècle. Le même artiste a exposé des fragmens d'études faits en Étrurie , qui montrent en lui une liberté et une largeur de pensée dans sa manière de voir , qui contraste avec les idées exclusives de certains architectes.

Nous reviendrons sur toutes ces choses , et nous parlerons en même temps des esquisses de M. Monvoisin^ du projet de piédestal pour la statue du général Hodiej par M. Thumeloup^ et de celui de M. Biet^ qui a obtenu le prix du concours ouvert par la ville de Versailles.

Nous voudrions pouvoir citer les ouvrages de plusieurs autres dont les noms nous échappent , perdus qu'ils sont dans le livret à travers lès peintures.

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