PORTRAITS
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Dans les arts comme en politique , on se livre des combats à outrance; faute de s'être compris^ on chi* cane sur les mots^ quand on pourrait s'entendre sur les choses ; car nous sommes persuadé que tous les hommes de bonne foi seraient bientôt d'accord , si toutes les discussions pouvaient s'établir d'une manière nette et franche , et si l'on se donnait autant de mal pour les rendre claires jet précises^ qu'on s'est attaché jusqu'ici à les obscurcir.
De nos jours, toutes les^questioos ont été si étran-gement déplacées par des gens qui ont cru pouvoir cacher leur ignorance des choses derrière l'emphase boursouIHéc des paroles, que les chercheurs d'esprit, venant à la suite jeter leur fatuité dans toutes les discussions, ont pu soutenir le pour et le contre avec le même bonheur et la même apparence de raison. Avec cette méthode facile, qui fait de l'esprit à la surface de toutes choses et ne pénètre jamais au fond, qui joue sur les mots et qui esquive toutes les discussions sérieuses, on est parvenu à ne plus s'entendre sur rien et à n'avoir plus de termes fixes pour rendre des idées communes.
A travers cette confusion detoutes les idées, on en est venu au point que des gens bien intentionnés sans doute , mais qui n'avaient pas fait de l'art une étude spéciale, ont pu soutenir que le portrait devait être proscrit de la peinture sérieuse^ parce qu'ils n'avaient pas compris ce que c'est qu'un portrait.
Et de fait, ce n'est pas une chose d'une si mince importance que de rendre un homme ^ de le reproduire dans son individualité , de le peindre par le caractère de sa physionomie, de le fixer sur une toile avec ses passions, ses goûts, son humeur, tels qu'on peut les lire sur sa face, de rendre enfin l'im-
pression qu'il produit sur ceux qui le connaissent le mieux.
D'aifleurs chacun tient à voir le portrait des hommes qui laissent un grand nom dans leVnonde ; on aime à savoir comment était faite la tête de Raphaël , de Tiden^ de Michel-Ange , celles de Descartes, deNew7 ton et du lord Protecteur, on aime à chercher dans leurs .traits les signes desquels sont marqués les hommes de génie.
Quelques personnes nous accorderont bien cela , mats elles prétendront qu'alors on devrait se borner h faire dans chaque siècle les portraits des hommes qui méritent que les siècles suivans s'enquièrent de ce qu'ils ont été ; c'est réduire la question à une discussion d'amour-propre; à quel signe reconnaitrezvous que celui-ci est digne de la postérité plutôt que cet autre? dans le doute, vous les admettez tous les
deux ; dès lors il n'y a plus de raison pour repousser personne, car, en continuant la comparaison de proche en proche, on arriverajit jusqu'aux personnes les plus indifférentes.
Et puis, après tout, le portrait d'un homme tel qu'il ait pu être, est un document historique; c'est
un monument authentique de son époque , qui nous aide à en comprendre la physionomie.
En effet, il n'y a pas de si obscur bourgeois de Venise, peint parle Titien, qui ne vous fasse assister à sa vie tout entière , qui ne vous fiasse comprendre ses mœurs, ses habitudes et sa position sociale.
I] n'y a pas de portrait de courtisane , peint par le Giorgion, avec ses bijoux, ses pierreries, ses airs de grande dame , et son maintien de bon ton , qui ne vous dise le rang qu'occupaient à Venise ces femmes que le Sénat, dans ses décrets, nommait le nostre care meretrice; qui ne vous fasse mieux comprendre les mœurs de cette république marchande^ que bien des volumes de jugemens hasardés et de dissertations prétentieuses.
C'est que ces artistes-la savaient comprendre le portrait, ils savaient voir sur une tête d'homme les signes qui caractérisent l'individu, qui le font lui au milieu de tous les autres ; et ils savaient reproduire cette individualité avec son caractère particulier de force, de faiblesse, de puissance, de ruse, d'exaltation et de mélancolie.
Ils comprenaient tout ce qu'il y a de grand et de
beau dans la représentation d'une tête humaine pme de cette façon ^ car bien qu'ils eussent ^ peindre des toiles et des murailles de toute dimension^ et aussi largement payées qu'ils pouvaient le désirer , ils prenaient le temps cependant de faire des portraits , et souvent aux dépens de leurs intérêts matériels , car on sait que plusieurs portraits du Titien lui furent payés fort peu de chose ; mais il avait trouvé une tête d'artiste ou de savant qui lui convenait , dans laquelle il voyait de la puissance et de la poésie ^ c'était une organisation d'homme riche et pittoresque à fixer sur la toile : et pour tous les artistes dignes de ce nom^ les considérations d'intérêt sont bien peu de choses auprès de celles-là.
Rembrand lui-même, malgré son amour bien connu pour l'argent , refusait obstinément de peindre une tête fade et insignifiante , quelque prix qu'on lui en offrît } parce qu'il cherchait avant toute chose le caractère individuel des gens dont il avait à faire le portrait; c'est qu'il voulait rendre l'ame en même temps que les traits du visage, et lorsque l'ame manquait^ sa religion d'artiste ne lui permettait pas de produire une œuvre incomplète. D'un autre côté, quand il avait trouvé quelque chose de grand dans une tête d'homme , quelque chose d'expressif qui lui allât , il se mettait à la peindre sans calculer ce que
son travail pourrait lui rapporter ; ainsî il a fait des portraits pout* des gens du peuple, qui incontestablement n^ont pu lui être payés.
On raconte de lui et du Titien , qu'on les a tus changer cinq ou six fois la tête d'un même portrait, et qu'ensuite, quand c'était presque fini, il leur arrivait quelquefois de recommencer tout et de le terminer dans la séance ; et Ton nous donne cela pour des bizarreries d'artistes. II me semble^ à moi^ qu'il y a là tout autre chose que de la bizarrerie.
Quand ils connaissaient peu la personne qu'ils avaient à peindre, ils devaient la mettre dans la pose qu'ils avaient jugée d'abord la plus favorable à son air de tête. A mesure que l'étude leur révélait une manière de la rendre mieux qu'ils n'avaient cru d'abord, ils changeaient, et ainsi le portrait avançait avec des modifications et des changemens successifs. A la fin, s'ils croyaient n'avoir pas compl^ement rendu l'individualité du modèle, si des observations nouvelles leur montraient un homme autrement oi^anisé qu'ils ne l'avaient jugé au premier coup d'oeil, si alors ils trouvaient un aspect ^ un mouvement, qui missent en saillie leur personnage tel qu'ils venaient de le comprendre , ils reprenaient toute la peinture ^ mais cela allait vite alors , parce qu'ils ne cherchaient plus et
qu'il ne leur restait qu'à traduire un texte dont ils avaient Tintelligence complète.
On conçoit que des portraits peints dans ce principe doivent être d'une ressemblance frappante. Ce ne sont plus un nez^ une bouche^ des yeux plus ou moins bien copiés; c'est le regard^ la pensée y l'allure et la démarche du modèle ; c'est l'homme tel que le connaissent leâ personnes qui ont vécu long-temps dans son intimité.
Les gens qui s'élèvent si fort contre le portrait ne s'inquiètent guère de toutes ces choses^ et, dans l'impossibilité de faire des portraits supportables, ils aiment mieux demander la proscription de ce genre de peinture que de convenir de leur impuissance.
En effets beaucoup font grimacer tant bien que mal à leurs figures une expression plus ou moins bizarre , qui seraient fort embarrassés si Ton venait leur demander une tête calme et tranquille rendue avec simplicité et sans emphase.
Le portrait ainsi conçu, et rendu avec la vérité intime de chaque chose , est peut-être tout ce qu'il y a de plus difficile en peinture, ce qui demande le plus de science et de puissance en même temps ; en
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effets dans un tableau ,« le public tient compte de Fin* térêt même du sujet, et^ son attention fixée par l'expression actuelle des personnages, il ne songe guère à se demander si le peintre a bien rendu leur individualité; et puis la magie de l'effet et le charme de la couleur font passer sur bien des choses. Tandis que dans un portrait c'est l'homme qu'il faut représenter, sans emphase, tel qu'il est; c'est l'ame et la puissance morale qu'il faut peindre en même temps que la forme extérieure et la puissance physique , et tout cela calme, reposé et tranquille, car c'est un homme qu'on rend, et non pas une action.
Quant à ceux qui croient faire des portraits en chargeant la forme extérieure , ils parviendront tout au plus à produire de mauvaises caricatures , parce qu'ils n'ont évidemment pas l'intelligence de ce qu'ils font ; en effet , ils prennent l'effet pour la cause ; ils exagèrent la forme d'un nez, d'une bouche ou d'un oeil, parce qu'il n'en comprennent pas l'expression ; ils font des charges ridicules, mais qui nont pas de sens, des têtes monstrueuses qui ne veulent rien dire.
En parlant ici de portraits, nous entendons un buste ^ unesatue, aussi bien qu'une peinture; d'ailleurs nous avons déjà eu occasion de dire ce que nous
pensions des stdtues qui se démènent pour avoir du mouvement 9 des bustes qui font la grimace pour avoir de l'expression ; toutes ces exagérations mélodramatiques n'ont rien de commun avec la représentation sérieuse d'une figure humaine^ et nous ne nous y arrêterons pas plus long-temps.
Maintenant nous allons prendre en détail^ dans les chapitres suivaas^ les portraits les plus remarquables de l'exposition ^ et nous aurons lieu de développer^ en les appliquant^ les idées que nous n'avons pu qu'indiquer.