PEINTURE
MM. MAUSAISSE, BAVERAT, LARIVIÈRE , COUDER, COURT, PÉRIGNON, ROUIIXARD.
Les gens qui ne sont pas au fait des intrigues de cotteries et des influences de coulisses qu'on fiait jouer autour des commis tout-puissans du ministère des l>eaux-arts^ doivent supposer qu'une fatalité bien malheureuse pèse sur cette administration , pour qu'elle ait la main si constamment malheureuse dans le choix des artistes destinés à décorer les demeures royales et les édifices publics. Quand je dis décorer, c'est une façon de parler ; car il est impos-
sible qu'il puisse venir à la pensée de personne au monde ^ que les peintures de MM. Maus^issè^ Courte Couder , Larivière , sont destinées à décorer quelque chose.
Aussi 9 comme nous le disions Tan passé : « ces travaux étant accordés à la faveur, ils doivent être reçus comme une faveur : les artistes qui les obtiennent en regardent le prix comme un cadeau , en échange duquel ils sont obligés de faire, tant bien que mal , un tableau qui n'est après tout qu'une manière de reçu que les administrateurs exigent d'eux pour mettre à couvert leur responsabilité. »
Sans cela il n'y aurait pas moyen d'expliquer ce retour continuel des mêmes noms avec des peintures de plus en plus mauvaises.
Évidemment l'administration ne tient pas beaucoup au mérite des ouvrages qu'elle commande^ car le maréchal Gérard , de M. Larivière, ^t U Rtvnpon, de M. Couder , avaient sufGsamment annoncé au Salon de i833, le maréchal de Saxe^ et le Fauban de cette année.
Toutefois , si nous relevons la nullité de ces ouvra-' ges , ce n'est pas que nous tenions à faire de l'esprit
OU du scandale à propos d'une mauvaise peinture; ceux qui ont parcouru les pages qui précèdent , se seront assurés que nous entendons la critique d'une façon plus large et surtout plus féconde en résultats.
Que nous importe que M. Larivière expose tous les ans des portraits de généraux d'état-major? que nous importe qu'il en ait encore un cette année au Salon y que le livret appelle laconiquement Portrait d'homme, et que j'aimerais autant nommer portrait d'un mannequin avec une tête de poupée sur lés épaules? encore comme portrait de manequin , comme représentation d'une chose inanimée, cela n'est pas fort; la tête et le haut du pantalon sont éclairés , la poitrine et les bras ne le sont pas ; il y a de la lumière sur les or y et il n'y en a point sur l'habit bleu; les jambes sont en-» fièrement dans l'ombre , et pourtant elles portent sur le terrain une ombre vigoureuse que rien ne peut motiver. Tout cela n'a rien de commun avec la peinture sérieuse.
Permis à messieurs les officiers d'état-major de se faire £adre de mauvaise peinture pour leur aident ; nous les avons charitablement avertis l'an passé, tant pis pour eux s'ils vont s'y faire prendre maintenant; nous aurions tout au plus à reprocher au jury d'admission d'avoir reçu des choses aussi insi-
gnifiantes ^ tandis qu'il a refusé des ouvrages d'un mérite incontestable.
Mais quand c'est le gouvernement qui paie^ quand ce sont des portraits destinés à demeurer en vue de tous^ exposés dans des galeries monumentales , nous avons le droit de demander^ au nom du public , des peintures qui soient au moins supportables.
Car enfin cela est ridicule d'appliquer le nom de Vauban à cette face de carton enluminé , gauchement écha£audé sur des habits dans lesquels on ne sent pas un corps capable de mouvement ; quoi ! c'est là Vauban? cette tête plate et sans relief représente le grand homme ! où donc est la pensée, et cette auréole de puissance et d'intelligence qui se manifeste chez les hommes de génie et qui n'échappe jamais à ceux qui savent les voir ?
M. Larivière n'en a pas tenu compte y on ne retrouve même pas dans son portrait la ressemblance matérielle de l'homme qu'il.a voulu peindre. Ce n'est pas Vauban , ce n'est pas le grand ingénieur, ce n'est pas même un général d'armée.
Et pourtant rien n'y manque, ni un galon d'or au costume , ni une fleur-de-lis au bâton de maréchal ,
ni la main de rigueur sur la carte géographique y ni la tente rayée qui laisse apercevois dans le fond des commencemens de travaiix militaires.
Mais c^est une pauvre peinture que celle qui a besoin de recourir à ces moyens secondaires pour faire reconnaître ses personnages; c'était sur la tête qu'il fallait écrire toi^t cela^ comme M. Gigoux avait écrit Dvernicki^ le preneur de canons, sur la tête de l'un des généraux polonais qu'il avait exposés l'an dernier.
Nos peintres officiels sont loin de tenir à une ressemblance aussi intime et aussi complète de leurs personnages ; et d'ailleurs le livret n'est-il pas là pour dire vis-à-vis chaque numéro : portrait de Vauban y de Turenney du maréchal de ScLxe. Ainsi, avec un livret et un peu de bonne volonté y on peut être à peu près sûr de savoir toujours ce qu'ils ont voulu faire, à moins qu'ils n'en aient rien su eux-mêmes, ce qui leur arrive bien quelquefois.
On raconte qu'un certain peintre du temps passé poussait encore plus loin la prévoyance; quandsa peinture était achevée, il écrivait au bas de chaque chose : Ceci est un coq , ceci est un cheval , ceci est un chien , un arbre, une maison, suivant les objets qu'il avait voulu peindre. Si M. Mausaisse avait suivi cette
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méthode ^ on aurait vu tout de suite que son Turenne a des bottes de cuir ^ un haut-^e^hausses de drap y une cuirasse et des gantelets d'acier poli. Tandis que maintenant on se demande ce que ce peut être que cette substance verdàtre et pâteuse qui lui couvre les jambes? qu'est-ce que ce peut être que cette sub^ stance lourde et pâteuse qui s'étend sur toute la toile en variant quelque peu de couleur par-ci, pai^Ià,
Et de fait , on ne sait trop ce que représente cette peinture qui suppose tous les objets d'une apparence et d'une solidité uniforme, et qui lès rehausse de noirs et de blancs exagérés , sous prétexte de faire de la couleur.
Après cela , l'homme n'est pas debout sur ses jam-^ bes y ses pieds n'appuient pas sur le sol^ ils ne mordent pas le terrain , comme on dit; toute la pose sent le mancquin, surtout la main gauche, qui en a toute la roideur; jamais une main vivante n'entrerait dans ce gantelet.
La tête est mieux que tout le reste, bien qu'elle soit fort insignifiante comme caractère, et d'une grande mollesse de dessin et de modelé; elle rappelle quelque chose de la ressemblance matérielle de l'homme
qu'elle veut représenter : c'est un avantage vis-à-vis le portrait de Yauban et celui du maréchal de Saxe.
M. Couder a prouvé dans ^cette dernière peinturey que^ malgré tous ses efforts^ il ressortira toujours des maîtres qui lui ont enseigné la peinture;., il a beau entasser les costumes les plus amples sur ses figures, on sent toujours VAjax sous ses dorures , la rotule traverse bottes et liaut-de-chausses, les dentelés et les pectoraux pressent la cuirasse à la fausser ; c'est toujours la même incertitude de forme , la même roideur de dessin , le même manque absolu de caractère et de dignité.'
Quant à M. Court, c'est pis encore; je ne sais pas si son portrait de LL. AA. RR. madame Adélaïde et le prince de Joinnlle est une peinture prise au. sérieux , mais ce qu'il y a de sûr , c'est qu'elle est tel?lement ridicule, qu'il est impossible que la nature lui ait donné quelque chose qui ressemble le moins du monde a ce qu'il a mis sur sa toile. Il ne fera croire à personne que cette figure si roide et si disgracieuse, ait la moindre ressemblance avec madame Adélaïde ; ces bras rouges et cette tète lie de vin seraient exagérés pour une femme du peuple, travaillant tous les jours au grand soleil et faisant abus de liqueurs fortes : cela devient absurde pour une prin-
cesse, car chacun sait toutes les précautions que pren<nent les femmes les moins coquettes pour se garantir du hàle^ dès que leur position ne les force pas journellement à s'exposer au soleil pendant le chaud du jour.
Le prince de Joinville est encore plus mal rendu , si c'est possible 3 M. Court a beau lui mettre un uniforme de la marine française y il ne fera croire à per^ sonne que son portrait représente un jeune homme , prince ou autre , qui a l'habitude du grand monde et qui a tenu la mer à plusieurs reprises à bord d'un vaisseau de guerre de notre marine; en effet ^ l'habitude de la mer et la fréquentation du grand monde , donnent des manières aisées et une allure franche et décidée que le portrait de M. Court ne rappelle pas le moins du monde ; l'artiste a fait quelque chose de commun et de grotesquement exagéré^ c'est une caricature et non pas un portrait.
L'exécution répond de tout point au mérite de l'ajustement : la tète du jeune prince est d'une peinture sèche qui visé évidemment à l'imitation de M. Ingres^ mais qui veut imiter sans comprendre; sa bouche fait la moue^ son œil est d'une mollesse languissante qu'on ne trouve jamais chez un jeune homme ; l'habit bleu tout entier n'est pas éclairé et fait tache au milieu du tableau.
Par compensation , la robe de madame Adélaïde est éclairée outre mesure, ou plutôt elle est éclairée d'une façon qu'il n'est pas possible de comprendre; en effet, jamais une lumière telle qu'on la suppose ne produira cet effet sur delà soie . J'entendais l'autre j our un monsieur qui, voulant à toute force trouver quelque chose à admirer dans cette peinture, se récriait sur la beauté de la robe de soie qu'il déclarait plus vraie que nature; le mot est joli , mais il est justifié par la peinture. En effet, M. Court a tellement exagéré les brillans de la soierie, qu'il en a fait quelque chose de luisant comme de l'acier poli.
Nous ne dirons rien de la tête de madame Adélaïde^ non plus que de l'expression singulière au moins que le peintre lui a donnée ; nous nous étonnerons seulement qu'on ait laissé exposer un semblable portrait , qui n'est tout au plus, comme nous l'avons dit, qu'une mauvaise caricature.
Celui du roi des Belges y par M. Perignon , n'est pas une œuvre bien brillante, mais au moins il ne froisse pas les convenances comme celui de M. Court : c'est une peinture qui manque de force, de solidité et do consistance, qui cherche le poli au lieu de la science. Après cela ce n'est pas mal pour un marchand de tableaux, et nous applaudirions à M. .Perignon si co
n'était là qu'une peinture faite pour sa satis&ction personnelle et pour s'instruire des choses dont il trafique habituellement; ce serait une occupation louable, et nous n'aurions rien à dire ; mais pcnsqu'ii entre en concurrence £^ec les artistes pour faire des portraits officiels de princes et de roiâ y puisqu'il envoie ses oeu- ▼res aux expositions publiques^ il nous permettra de fui conseiller de faire du commerce et de laisser la peinture à ceux qui ont Eut des études suffîsajatea.
On pourrait donner le même conseil à M. Kinson^ dont le portrait du roi des Belges n'est qu'une mauvaise copie de celui de M. Pérignon ; comme d'habitude, la copie est restée bien au-dessous de l'original.
M. Kinson a encore exposé le Portrait d*une jeant fille effrayée par un orage , et celui du colonel ***, qui ne valent pas celui du roi des Belges y sans doute parce qu'il n'avait pas une peinture de M. Pérignon pour se guider , et pourtant M. Kinson a été un grand portraitiste dans son temps, il n'était bruit que de lui dans les journaux et dans les salons. Il y a six ou huit ans à peine de cela, et maintenant personne ne sait plus ce que c'est que M. Kinson. Sic transit gloria mundiy dirions-nous, si nous ne craignions pas d'avoir
l'air un peu perruque en faisant une citation latine ; il n'est pas permis de citer * du latin maintenant par galanteiîe^ dit-on^ parce que les dames ne le comprennent pas^ et l'on cite de l'hébreu ^ du chinois ou de l'arabe qu'elles comprennent beaucoup mieux san& doute : il est vrai que cela est incomparablement plus pittoresque, ICs caractères sont étranges pour le grand nombre des lecteurs qui ne peuvent même pas les déchiffrer; mais c'est la mode, passons.
Passons au portrait en pied du ^ën^raZ Junot, duc dCAhraniès, par M. Ravérat, destiné à la ville de Montbart. Le peintre a tellement démembré son personnage, qu'on est forcé d'avoir recours au livret pour comprendre ce que cela veut dire. Voici textuellement l'explication qu'on y trouve : Le général est représenté au moment où açec trois cents braves il défit et repoussa j au combat de Nazareth ^ quatre mille hommes de can/a" lerie de V armée turque.
Dans la peinture de M. Ravérat , il n'y a ni cavalerie ni armée turque , et le général Junot ne défait personne j quand aux trois cents braves y il faut beaucoup de bonne volonté pour les apercevoir.
Et puis, nous le répéterons tant de fois, qu'on finira