‹ Le Salon de 1844: précédé d'une lettre à Théodore RousseauChapitre 3 sur 9 · IC3S9I · texte numérisé non relu

IC3S9I

ment k réaliser la pensée poétique. Mais les premiers rôles de la pièce, mais Prud'hon, Géricault, Léopold Robert, Sigalon, et combien d'autres plus obscurs, mais ces nobles artistes, dont la vie fut une aspiration insatiable et un désir comprimé, ils ont été tués par leur génie. L'art est long et la vie est courte , selon le proverbe ancien.

Leur passage fut bien rapide , en effet, et leur œuvre bien contestée. Â leur moment suprême, ils n'ont point, comme les gladiateurs antiques, salué le César qui les faisait mourir : Cœsar, morituri tesalutant; car la plupart sont morts en désespérés , maudissant l'art, ce César impérissable, ce despote pour qui se sacrifient toujours les plus généreux athlètes, sans autre espoir qu'une gloire chanceuse, sans autre satisfaction que l'accomplissement d'un amour fatal.

Où est le temps de la Locuste, de Sigalon, du Naufrage de la Méduse, de Géricault, du

mun

Sarianapak^ d'Eugètie Delacroix, de la Pati^ouille turque ^ de Decamps, et même éès Pêcheurs f de Léopold Robert, ou dtt Saint Symphorim, de M. Ingres? La médioeritéa remplacé Tinspiration chez les artistes; rindifférenee a succédé k l'intérêt dans le publie. On pouvait mieux attendre de cette crise fiévreuse qui promettait un corn* plet rétablissement. En littérature, du moins, l'insurrection romantique a conquis un instrument plus agile , une pratique plus libre et plus éclatante. Le mouvement littéraire s'est continué avec un notable progrès. Les écrits de George Sand, par exemple, joignent k l'éloquence etk la conviction de J.-J. Rousseau, les allures délibérées et ftintasques du dix-neuvième siècle. En peinture, la tradition française est perdue, quant k la pensée. C'est en vain que Louis David, reprenant indirectement l'œuvre du Poussin, a ressuscité les héros de l'histoire. L'é-

cole contemporaine abjure le génie français, qui est la préoccupation dcB grandes choses sociales et politiques* Et de même, quant k la forme » les peintres actuels ne profitent pas davantage des conquêtes de la rëvolu-»

tion romantique. Cependant, les deux écoles qui se sont succédé depuis la fin du dix-huitième siècle auraient pu, en com-^ binant leurs éléments, produire un art national, plein de sève et d'originalité. Oui , David avait raison d'évoquer Socrate, Lëonidas et les Horaces ; car ce sont des types que la mémoire des hommes doit conser^ver éternellement ; et la reproduction des hauts faits historiques est une allégorie féconde pour les générations vivantes. Oui , Géricault et Delacroix avaient raison , au même titre , en peignant les drames de Thistoire contemporaine ; car le domaine de Fart est infini : l'humanité tout entière, la nature tout entière, lui appartiennent.

L'art est partout , il ne s'agit que de le voir. Les artistes sout ceux dont le regard saisit une image et un sentiment , et dont le métier habile sait reproduire cette impression dans un moule particulier. Quand la nature ou la méditation vous donnent une idée abstraite , vous êtes un philosophe; quand elles créent au-dedans de vous-même des formes vivantes, vous êtes un poëte; si vous avez la puissance divine de jeter hors de votre cerveau ces êtres animés, avec une couleur distinctive et des porportions normales, vous êtes peintre.

Les exposants au Salon de 1844 ne sont guère tourmentés de cet esprit intérieur, de cette flamme poétique, comme on disait au dix-septième siècle. La peinture n'est plus qu'un métier vulgaire, ainsi que les autres professions. L'art pour l'art valait encore mieux. Chacun, du moins, cherchait à se distinguer par une certaine interprétation de

la nature, par un sentiment original. Aujourd'hui, vous allez le long des galeries du Salon, sans qu'aucune œuvre caractérisée vous force à vous arrêter. Tous les tableaux se ressemblent. On dirait les produits de la même manufacture industrielle. Quand on se promène au vieux Louvre, avec quelque pratique de la peinture, on peut du premier coup d'œil appliquer un nom k chaque tableau : Rembrandt, Ostade, Cuyp, Yéronèse, Corrège, André del Sarte; même aux maîtres secondaires, qui ont pourtant un signe de race et une physionomie distincte, quoiqu'ils appartiennent k la même famille. Aujourd'hui, c'est une promiscuité misérable. La race est effacée. Il ne reste que le cachet d'une débilité générale et d'une commune laideur. C'est comme ces pauvres enfants des grandes manufactures anglaises, qui ont tous perdu la forme et la santé, qui ont tous la taille fatiguée,

KBOlt

leê traits frustes » et la peau décolorée.

Quelques artistes cependant se recommandent par des qualités individuelles. Les tableaux de MM. Corot, Leleux, Diaz, Couture, Marilhat, MuUer, Glaize, Charpentier, Français, Âligny, les portraits de MM. Lehmann, Louis Boulanger, Gallait, ^érignon, Alfred Dedreux, etc., méritent un examen spécial.

M. Corot est un paysagiste très-apprécié en dehors de l'Institut, qui lui a refusé, cette année encore, un tableau. Les trois paysagesdeM. Corot sont incontestablement parmi les meilleurs de l'exposition : Vue de la campagne de Rome , Destruction de Sodome, Paymge avec figures. Celui-ci est dans le salon carré. Il représente une sorte de concert champêtre, au milieu d'une nature harmonieuse et mélancolique. Quelques figures drapées avec fantaisie font de la musique, à l'ombre de grands arbres

mystérieux^ Les compositions de M» Corot rappellent involontairement les idylles an*- Uques. Son talent modeste et solitaire le porte k une rêverie touchante qui se réflé^ chit dans sa peinture. Il n'a jamais péché par l'ambition d'un éclat pompeux. Ses figures ne font pas grand bruit dans ses paysages tranquilles. L'aspect est toujours extrêmement juste d'ensemble. Une lumière douce t des demi-teintes bien ménagées, enveloppent toute sa composition.

Il ne faut pas lui demander l'ardeur du soleil d'Orient et ces ombres qui coupent la terre; mais le vent du soir agite mollement les branches élégantes de ses arbres et caresse les cheveux de ses petits personnages. Dans son concert champêtre, il semble que le son des instruments se mêle aux ondulations de l'air. Pendant qu'une femme demi-nue touche les cordes d'un violoncelle, une jeune fiUe étendue sur le gazon l'écoute

SE 32 91 avec recueillement. Quelques autres figures sont éparses au second plan du paysage :

Fortunatos mmwmagrricolc». Heureusement il n'y a pas de danger que la poésie agreste de M. Corot nous enlèye k l'agitation de la société politique; mais c'est un contraste avec nos mœurs contemporaines, analogue k la poésie du temps d'Auguste , moins l'épicuréisme d'Horace et l'Alexis de Virgile- La Destruction de Sodome a tiré par hasard M. Corot de sa placidité habituelle.

C'est une grande scène de désastre , où la terre et le ciel sont confondus. La tempête soufiOe sur la ville couleur de cendre ; les grands arbres sont dépouillés; la désolation couvre la nature, et la famille de Loth s'enfuit au premier plan, poursuivie par un reflet livide. Ne regardez pas de trop près les figures de M. Corot ; elles sont balafrées de touches larges et brusques, qui sacrifient le détail microscopique à Teffet

se 33 s

général. Cette manière incomplète a, du moins, le mérite de produire un ensemble harmonieux et une impression saisissante.

Au lieu d'analyser un membre, vouséprou-vez un sentiment.

M. Leleux possède aussi cette qualité de l'harmonie, si rare parmi nos peintres. Il n'importe pas absolument que la peinture soit montée au ton le plus élevé, pourvu que la dégradation des nuances soit juste et en accord avec la dominante. Le gris domine sans doute un peu la palette de M. Leleux, et lui impose le sacrifice des hauts éclats de la couleur. Mais il n'est pas donné k tout le monde de courir toutes les gammes, comme MM. Eugène Delacroix et Rousseau.

La Posada espagnole^ de M. Adolphe Leleux, et quelques paysages de la Bretagne, avaient déjà révélé un artiste adroit et d'un sentiment distingué. Ses Cantonniers na^

Mrrais, couchés dans un site trës-pittore9« que » donnent, bien Tidée de ces hommes indomptés et de ce pays sauvage. Il n'y manque qu'une lumière plus méridionale, un ciel plus chaud. M. Leleux a voulu flatter le soleil breton, qui n'en rougira pas moins en approchant de l'Espagne voluptueuse.

Voici M. Diaz. Gelui-lk ne craint pas la plus vive lumière. Ses tableaux ressemblent '• & un monceau de pierreries. Le rouge, le bleu, le vert, le jaune, tous les tonsfrancs et tous les tons combinés de mille manières, jaillissent en rayons de chaque point de ses tableaux; c'est comme un semis de feuilles de coquelicots, de tulipes, de feuilles de houx, de bouquets disséminés sous le soleil ; c'est comme la palette capricieuse d'un grand coloriste. Il est impossible d'avoir plus d'audace et de mieux réussir. M. Diaz a beaucoup étudié dans les coins les plus vierges de la forêt de Fontainebleau. Il y a

saisi des effets d'automne qu'une nature plus cultivée ne saurait offrir. Les arbres, les terrains, les ombres de ses paysages, ont des aspects étranges et très-poétiques.

La Vue du bas Bréau est une excellente étude, tout k fait en dehors du sentiment vulgaire. Il faut être un grand artiste pour voir ainsi le paysage et pour le peindre avee cette bravoure digne des maîtres espagnols.

Les Bohémiens se rendant à une fête sont un peu inspirés par la Descente de mches dans un ravin suisse^ de M. Rousseau. Tous les amis de la belle peinture connaissent cette œuvre singulière de Rousseau, qui fut longtemps exposée chez M. Ary Schef* fer, après avoir eu les honneurs d'un refus au Salon. Le long d'une route escarpée , couverte de sombres végétations, quelques pâtres descendent avec leurs troupeaux dans une plaine aux herbes gigantesques, où les vaches plongent jusqu'au poitrail. M. Diaz,

empruntant le dessin général de cette composition poétique, en a changé le caractère pour la convenance de son sujet. Au lieu du mystère et de la solitude, il a animé son tableau d'une joie exubérante etd'une sorte de folie. Ses Bohémiens, diaprés de mille couleurs, avec des costumes de tous les pays, avec des tournures les plus diverses du monde, roulent jusqu'au bas du sentier.

Quelques-uns se perdent dans les broussailles; mais les Bohémiens se retrouvent toujours, et ils ont trop d'ardeur pour manquer à la fête.

Un autre tableau de M. Diaz, YOrientale, est aussi une réminiscence de M. Eugène Delacroix. A tant faire que d'imiter, on ne saurait mieux choisir ses modèles. L'Orimtale représente l'intérieur d'un harem, où l'on voit rassemblées des femmes aux yeux veloutés, aux poses nonchalantes, aux riches ajustements. Cette fraîche oasis, ca-

chée au fond du sérail, est voilée d'une demi-teinte transparente, dans le même sentiment que la Noce à Maroc^ de M. Eugène Delacroix. On aperçoit entre les arcades mauresques qui ouvrent sur les jardins, des fontaines limpides et des buissons de fleurs.

Le quatrième sujet exposé par M. Diaz, le Maléfice^ nous parait le plus original et le plus complet de ses tableaux. C'est une petite toile, grande comme la main, avec deux figures, au milieu d'un paysage fantastique. Une jeune fille, fraîche et radieuse, va droit devant elle au hasard, et sans doute enivrée par les parfums de l'air et des arbres. A son côté, l'une des sorcières de Macbeth, ouMéphistophélès grimé en vieille femme , lui souffle dans l'oreille je ne sais quels perfides conseils. La jeune fille cependant, inquiète et rêveuse, va toujours, écoutant les séductions de sa compagne.

L'âilégôHé est Irèà-bién ttaduiiê el ttès- Jrëellë. C'efet tin isujét chatmant, sôuVeht traité Jjiai* les peititres, que cette perisonriiflcatioti des pensées secrètes et des entraîiiements irtésistibles de la Vie. Les maitt'es italiens, et sùrtoUt les Bolonais, l'ont exprimé bien des fois, sous le motif d'Hetcule entre le Vice et la Vertu. Les inaîtres ihodfernes^ comme MM. Ary Stheffer etDelactoix, Tout appelé Marguerite, à la suite de Goethe; Le feymbole est bien plus touchant et )plus vrai dans la personne d'une femme. Il convenait d'enlever k Hercule cette côurohne dé rosière; il lui reste d'ailleurs assez de travaux, et, pour ma part, je préfère Marguerite l'ingénue, avec sa simple cette de laiiiié et sa collel'ette blaiichë, âti girossier porte-massue, aVec sa peàù dé lioii.

M. Couture a, coittme M. Diàz, de belles qualités de coloHste et dé pratifeien. Son

fo^ijp. On 2f4mire, avec rajspn, ceU^ luff i^re qpi éclatç §qr les chairs, pt Ja pbysjpflpfliÎQ étfange jl^s personnages. Un jipflpipfi au^ chevei^:îL |^é|-issés, aux Jpups pre^^seç, au rpg^ri) inquiej; pt fauve, tléfpn4 spp ^ré§or contre les pass^pus qui Tassaillent de Routes p^fts. Ses mains se crispent avec dés^spojr si^r des pièces amoncelées. Résistera-Hj k cpj.te belle femme demi-nue qui le provoque par ses rondes épaules et ses flaqcs potelps^ Et |a poésie qui l'attire pt qui ve^^ jui ^jctpf Ip lapgage des dieux 1 Plutus tpoppl^era-tij d^ tput l'antique Olympe? Notre hpippie paraHdu 19* siècle, e^ l'on peqt parier qu'Apollon sera yaincu.

Ce tableau est ordonné dans la manière des t^bleanx du Yalentin et ^n Carayage.

Lps figures, de grandeur paturelle, soiïl; cpupé^S à mi-pprps. Le talent (le )IL. Çpu-

ae40 3€ ture se prête bien aux larges compositions.

Il a de l'ampleur et de la fougue. Il distribue franchement Tombre et la lumière. Peutêtre manque-t-il encore de la science positive qui attache solidement tous les membres d'une figure de haute proportion.

M. Couture est jeune, k ce qu'on dit. L'étude et l'expérience peuvent lui donner, avec le temps, cette certitude qu'on acquérait autrefois dans les grandes écoles italiennes par l'enseignement journalier des maîtres, par de fortes traditions, et par des méthodes infaillibles. Les peintres aujourd'hui sont malheureusement abandonnés k leurs propres essais, et souvent ils recommencent à leurs dépens et en pure perte, des tentatives dont l'issue n'est pas douteuse. C'était Ik surtout l'excellence des écoles du seizième siècle, de livrer aux jeunes artistes les secrets d'une pratique vérifiée par le génie. Après le noviciat de l'ate-

lier de Raphaël ou de Michel-Ange, il ne restait plus qu'à être poète. Le praticien était formé.

M. Couture a encore exposé un portrait en pied, représentant un jeune homme debout, la main gauche appuyée sur la hanche.

La tête est bien modelée, et les mains sont inondées de lumière. C'est une grasse peinture, qui laisse seulement désirer plus de distinction et plus de style. Le dessin de M. Couture est commun et sans accent décidé. La finesse de la tournure et l'élégance du style ne se gagnent, hélas I pas si facilement que la science du praticien.

M. Maril)iat a exposé quelques Ufbleaux qqi consolent un peu de l'absence de M. pecamps. Après le grand peintre des Turcs et des Arabes» c'est, en effet, M. Marilhat qui exprime le mieux la nature de l'Orient.

On se souvient du temps où M. Marilhat, arrivant desbords du Nil, rapportait, comme une curiosité qui valait bien un sphinx égyptien, son excellente vue de la P/ace de TjEsbekieh au Caire. Cette énigme singulière fut devinée du premier coup par les artistes, paalgré l'épaisseur des ombres, le caractère

K44ac

hiéroglyphique des figures et Tétrangeté du paysage. M. Marilhat paraissait avoiroublié, depuis quelques années, ses impressions de voyageur, de poète et de peintre. Le ciel de rOccident étouffe sa couleur et son caprice.

Aussi ses Vues d'Auvergne ne sont-elles pas comparables aux Arabes Syriens en voyage et au Café sur une route de Syrie.

La petite caravane d'Arabes voyageurs présente une procession de chameaux, d'hommes et de femmes, qui se découpent sur le ciel avec des profils très-accentués.

Les terrains sont vigoureux, les figures spirituelles et la lumière très-vive. Le Café sur une roule de Syrie est encore d'une qualité de peinture bien supérieure. Le premier plan, enveloppé d'ombre, où l'on remarque des chameaux qui se désaltèrent, rappelle l'épisode de la femme puisant kune fontaine, dans le Joseph, de M. Decamps. A gauche, au second plan, unhommemontésur un cha-

meau, saisit une branche d'arbre. Au milieu de la scène, quelques groupes se dessinent sur les murs blancs de l'hôtellerie. Le contraste de Tair éclatant et des demi-teintes sombres est extrémementjuste. Et c'est Ik le point difficile des tableaux en plein soleil.

M. Charles Muller s'est aussi préoccupé presque exclusivement d'un effet de lumière, dans son tableau de Y Entrée de Jésus-Christ à Jérusalem. Mais la qualité de coloriste ne suffit pas seule pour une image de cette importance. La pensée réfléchie doit précéder l'exécution, surtout quand il s'agit de sujets religieux ou de sujets historiques. Les Allemands, qui sont plutôt de braves philosophes que des peintres adroits, ont aujourd'hui, plus que les peintres français, cette faculté que nos traditions nationales sembleraient assurer à notre école. M. Muller a peint sa fête religieuse comme il eût peint

ui^pspènç quelconqpe, une Vermesse flamapç|e, flu une course au Cbç^n^jHÎe^Mars.

H y a de la foule, du soleil e^\ de la poussières, de la couleur et du inouvement ; mai$ le caractère historique d^ ce triquipbe du prolétaire de Belbléew u'est marqué UuUe part.

La grande figure de Jésus n'est point en relief comme il convient; ellcî se perd entre les autres, etsicen'étaitsa monture, ou aurait peine k deviner le Christ. La disproportion des figures échelonnées aux divers plans fausse partout la perspective, et la grande femipe poucbée k gauche écrase les autres groupes. Cependant plusieurs morceaux de peinture, par exemple les hommes qui soulèvent les portes de Jérusalem et ceux qui courent avec des palmes k la main, sftpt vigoureusement exécutés; leurs attitudes, leurs draperies, indiquent Tétude intelligepte des maîtres vénitiens.

^. Glaize a, comme M. MuUer, une in-

febûtéàtâblé facilite d'exécution; mais 11 jfette trop Vite ses Itiiàgies sUr la toile. Pourquoi né pas tourner sept fols lé crayon blàhc ehtre ses doigts avatit d'arrêtet définitivement l'ordonnance d'iin grand tableau? On s'é^ tbnhe toujours avec raison de voir dépenser cette lîchesse de pratique pour dés motifs cohftis. Combien de peintres, combien de littérateurs; à qui pfeut-être 11 ne manque qu'une héurfe d'attention pour pisser à la postérité ! Mais l'iiicjulétudé de là perfection éSt fehbse rare, il n'est dbhné qu'aux génies du |>r'emler ordre d'être toujours mécontents dfe leurs œuvres. Michel-Ange répondait souvent aux éloges de ses admirateurs :

« 91 je n'àVàls consulté que ma conscience, je n'atirals jamais mis au jour ces statues imparfaites. Mon désir est toujours trompé quand tnà statué sort du tnarbre. Comme tittefiènime qui s'élance hors du bâln. Atl tfaVérsdtèl'ltoàjglttâtlnnfeôtotaê ali travers

se48 3i

de Fonde, on rêve des formes élégantes et pures qui perdent leur beauté une fois sous le soleil. » Encore la peinture exige-tpelle moins de correction que la statuaire; mais ses images sont plus compliquées, ses personnages plus nombreux et ses moyens plus artificiels. C'est pourquoi le peintre a besoin d'une méditation sérieuse pour mettre en scène le drame qu'il a choisi.

Je sais bien qu'il n'importe guère, en résultat, qu'on arrive à une belle composition par une élaboration réfléchie ou par la spontanéité d'un génie naturel. Le procédé ne fait rien k la chose, pourvu que le théâtre soit bien construit et les personnages bien en relief, pourvu que l'œil et l'esprit soient satisfaits en même temps. Si vous avez la faculté d'enfanter sans gestation VÉcole d'AthineSj k la bonne heure. Mais le divin Raphaël lui-même était soumis k la loi commune de cette inquiétude intellectuelle,

qui ne trouve qu'après avoir cherché.

La qualité de la composition est si essentielle, qu'elle vient la première, même dans le paysage; et c'est par elle que les maîtres ont assuré la durée de leurs œuvres. On sent cette qualité précieuse dans les grandes lignes du Poussin, du Guaspre et deleur école.

Car la nature a son unité, son ensemble, sa physionomie , comme la société humaine.

Quand vous regardez un immense horizon, ou le moindre paysage, vous n'avez pas un tableau circonscrit devant les yeux, mais les éléments d'un tableau. Le talent consiste k encadrer un effet principal dans les accessoires. La vieille école classique en paysage avait un mot qui, k la vérité, ne lui a pas fait faire de chefs-d'œuvre , mais qui la re- Uait k la tradition des grandes écoles. Elle disait : un paysage composé. Le motif le plus simple prend en effet son importance du bonheur de la composition.

ÉVo%

Les tlaiilaiias et lë^ ttollàhddb, ces dblistês iiàîfe el modestes, lui doivent euxttlêtticS uttëT^artië de leur taiérite. fliij^sdâël n'était pas peut-être iiïi philosophe bien Slibtil, el le petit JÎUfesoii, cjui est àii Loti- Vte, ri'âffibhé pas l'étalage dé la peiiséè.

C'est ûtt triste boU^d'ct de ronces et dé broussailles itiàl péighées, sur uhé petite étiliilehbé; k gauche, la campàgiié s'étëtid siir lin fond de ciel gris ; à droite, un sehtiet* luhiineilx conduit & une maisonnette. Mais cte petit buisson, est-ce par hasard qu'il se trouve là sur un trône dé terrain pierreux recouvert de mousse, éii guise de velours et de cloUs dorés? Suivant moi, lé Buisson de Ruysdael ressemble h la Statué nâélaiicoliqué du Laurent dé Médicis, de Michel- Ange, laquelle ornait le tombeau de Jules îï, et est appelée en ttàlie le Penseur. Le guerrier, fatigué de la vie, est replié suf luimême ; ses reins sont recourbés en arc ; son

porte la téie inclinée. Le petit buissof), tfs^ra§sp par )a tpflfîpêtQ qui fpup^te sq§ i|i^m- Ijres et<i^i çoqrl)^ son frqn^, §q repose s^^issi d^sjigit^tiqps jlelî^ nature. Sq§ fpuil|es fCr tpmbqiff sur ses brancl^es déspléeç» et \] p£|r raU géiqir dan$ ssf splîMe*

S'il y a t^nt (]|e ppmpqsHion eUe WRtimenf dans un petit coin de campagne sauvage, qu'est-ce donc qu'un tableau de Raphaël ou du Poussin? Le Poussin, si sobre dans ses tableaux, si sûr de lui-même, il faut voir avec quelle persévérance il étudiait ses compositions. Il y a peut-être cent croquis du Poussin sur le sujet de Moïse sauvii des eaux y pour trpis ou quatre peintures qji'il e^écl^ta. Et quds singuliers dessins, ^ la plume ou au crayon, aussi rapides, aussi fugitifs , au^si y^gues, que la peinture pst calme pt pprr^çtp I f!e sont les pl^nsfje l'ps;;

prit tourmenté par la recherche de la perfection.

Les peintres les plus spontanés ont eu souvent, tout comme les autres, cette inquiétude. Le Naufrage de la Méduse ne brille pas par l'ordonnance, qu'on a justement critiquée de mille façons. Et cependant, combien Géricault n'a-t-il pas fait d'esquisses de la Méduse! M. Ary Scheffer en possédait plus d'une douzaine, sans compter celles de M. Etienne Arago, de M. Marcille et de plusieurs autres amateurs. On en remarquait une surtout, bien caractéristique et bien intéressante pour expliquer l'ardeur de Géricault. Sur la marge d'une grande étude de sujet différent, se trouve un petit croquis du radeau, que le peintre a jeté là comme une nouvelle image qui lui sautait aux yeux.

Et Robert, que d'ébauches préliminaires pour ses tableaux de prédilection ! N'a-t-il

pas changé dix fois l'ordonnance de ses Péeheurs de l'Adriatique? M. Marcotte a les principales esquisses, k la plume ou k rhuile. On y voit les transitions du génie de l'artiste qui s'arrêta enfin sur un chefd'œuvre.

Il y a un homme qui jouit d'une réputation européenne, avec un talent sans poésie véritable, sans inspiration et sans style, c'est l'auteur de Jane Grey et de tous ces drames bien conçus, sinon bien exécutés, dont la foule s'est enthousiasmée aux expositions. A quoi M. Paul Delaroche doit-il ce succès, en partie légitime? A l'ordonnance générale du sujet, k l'adroit arrangement du tableau.

Quelle fut la cause du succès de M. Winterhalter dans le Décaméron, de M. Papety dans le Rêve de bonheur? Presque uniquement la composition.

Nos jeunes improvisateurs négligent mal-

Page 1