‹ Le Salon de 1847: précédé d'une lettre à Firmin BarrionChapitre 10 sur 12 · LES PORTRAITS · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS

Nous avûns eu le courage de regarder tqus }es portraits, Tun après l'autre , le livret ep maiq, et pous les avons comptés pr curiosité. Us sont 49^ , peints à Thuile. Ajoutez les innombrables ^pini^tures, pastels et dessins, les gravures, le$ bustes et médaillons, et mettez mille tête§, d'un fameiix style et d'une tournure adorable, pour la plupart. Si p^ malheur on retrouvait cette coUectiqn dans quelques siècles, nous ne paraîtrions pas à notre avantage devant la postérité.

Véritablement ce sont les mœurs qui commandent la forme. A bel esprit, forme élégante; à ço^gr loyal , noble expression. L'homme extérieur jç^t moulé sur Thomme intérieur, çoifinie dit §W€|4çxi3i-

borg; ou, comme, dit Lessing, le portrait est l'idéal de rhomme. Partout, l'homme représente la pensée de son temps. Les Grecs sont beaux, sous le règne d'Aspasie ou d'Alcibiade. Les Romains sont puissants, sous le règne de César. Le moyen-ftge est c(Mivaincu et inflexible, la Renaissance est capricieuse et folle , le règne de Louis XIV est majestueux, le dix-huitième siècle est tout charme et volupté, la Révolution est austère et philosophe , l'Empire est militaire, la Restauration bigote , — notre temps est usurier.

L'art a laissé le portrait de tous ces symboles , Vénus, Antinous, la Vierge, Diane de Poitiers, Montespan, Pompadour, Brutus, Hurat, Charles X, et finalement rintérét matériel , à la face plate , aux tempes rebondies, à l'œil vitreux, au teint de plomb. La race des hommes chevaleresques et bravement campés, la race des femmes fines et fortes comme l'acier, ont disparu du monde. Apollon et Vénus sont morts. Don Quichotte lui-même a quitté les grands chemins, et, suivant sa prédiction, le globe, cette lie perdue dans le ciel, est gouverné par Sancho, avec ses appétits grossiers.

Comment accoster tous ces visages insignifiants et prétentieux? que dire de MM. K. L. M. N. 0. P. Q.? Prenons Talpha et l'oméga de cette kyrielle, une demi-douzaine d'exceUents portraits et autant

détestables; une vingtaine de portraits intéressants par la manière du peintre ou le nom du persoimage ; le reste au hasard.

Les plus remarquables sont incomparablement le portrait d'Adolphe Leleux, peint par lui-même, le médaillon de Liszt, par Henri Lehmann, et les deux portraits, par Couture. Nous avons déjà parlé du portrait de H. Leleux : la tête est vue de &ce, le teint bistré, les cheveux noirs et courts, Toeil ombré par de beaux sourcils. Le buste est coupé au-dessous des épaules. Point d'accessoires; un fond neutre. Energique peinture, pleine de caractère et exécutée à grandes touches, comme les portraits des maîtres vénitiens.

Le portrait de Liszt est de profil sur fond uni , gris-perle; c'est une tête correcte et ferme, coupée au cou comme dans les médailles de la Renaissance. De grands cheveux, rejetés en mèches plates comme des lanières, découvrent le front un peu court, semé de protubérances significatives. La ligne du profil est pure, superbe et d'une inflexible lité extraordinaire. Jamais le bronze n'a arrêté plus fixement le galbe d'une tête humaine. Le modelé intérieur, fin et serré, immobile et métallique, est obtenu par une fusion de demi-teintes dont on n'a* perçoit point les transitions ; procédé très-singulier où la touche du peintre disparaît absohunent. L'exé-

— Uè —

(^Idti éftt disëiWitiléè souâ la volonté de Tartiste ; on s'étomie du résultat sans en saisir les moyens. On dirait que cette forme immuable s*est cristallisée sôus tin souffle subit et magique pour rétemité.Le sang s'est tige dans cette enveloppe qui ne palpite plus ; la vie s'en est retirée avec ses variations incessantes. La statue immortelle a remplacé l'homme éphémère. Ce n'est pas le portrait d'un vivant, c'est le souvenir idéal et durable d'un mort.

Ce système en peinture a beaucoup d'analogie avec la statuaire. Il est certain qu'il élève l'art audessus de la réalité , mais en le privant , toutefois , . de ses conditions sympathiques. C'est un peu la métaphysique et presque l'algèbre de l'art. Tel homme donné, avec ses passions, son agitation insatiable, sa physionomie vibrante et mobile, égale telle ligne déterminée et invariable. Pour de pareilles équations, il feut beaucoup d'intelligence et de calcul, plus encore que de sentiment poétique. Il &ut une réflexion profonde et sûre, plutôt qu'une perception vive et spontanée ; car le peintre renonce ainsi à l'expression des etFets , aux accents fugitifs dft la f(M>me agissante , au rayonnement de la lumière. Ce portrait étant fait, il n'y a pas moyen d'en ^ faire un autre autrement. Le Titien aurait ftit cent portraits diffiirents dn mdme modèle, parce qu'il y 9^ «enl temuM divers dans le même homme.

— ils —

Mé Lèhmann a resserré, en quelqne sorte, tous leê éléments de la personnalité qu'il voulait pdndre » en 'leur symbole combiné.

. Le moyen ftge avait à peu près le même système pour ses types consacrés. Ainsi, l'image du Christ, une fois quintessenciée par les premiers fidèles , avait été adoptée et reproduite constamment sans aucune variation. Le profil de Napoléon est déjà presque coulé dans un moule populaire, qui passera à la postérité. Les grands personnages historiques se prêtent bien à ces abstractions, qui représentent Tunité d'un génie solennel M. Liszt est de nature trop orageuse, pour que son portrait par M. Leh-* roann lui ressemble beaucoup. C'est un sylphe insai* sissable plutôt qu'un héros de bronze. Il est formé de nuages capricieux, plutôt qu'il n'est taillé dana le granit. S'il y a une physionomie nerveuse, flot-* tante, déréglée, convulsive, c'est la physionomie de liszt. Toutes le5 émotions de sa divine musique » toutes les fantaisies de son improvisation passent sur son visage aussi vite que ses doigts courent sur le clavier; physionomie fantasque, imprévue» un peu bizarre, toujours inspirée comme son ta*«> lent.

C'est donc un incroyable tour de force d'avoir arrêté ce torrent et immobilisé cette figure faatas^ Uque, Le portrait de M. Lebmann est une création

très^rare, très-surprenante et très-belle. Elle a été faite sous l'influence de H. Ingres à Rome» 1839.

Les poitraits de H. Couture sont à l'antipode de la peinture de M. Lehmann. Dans ses portraits, M. Couture est plus près du naturalisme flamand* que de la philosophie germanique. Le praticien ha* bile, libre, un peu brusque, enlève l'image sous le premier aspect où elle le frappe, avec l'attitude surprise au moment même, sous le rayon de soleil qui illumine son modèle. Le voilà, regardez-le avec sa pose sans apprêt, la main gauche tout bonnement dans son gousset, la main droite appuyée sur une table^le visage frais et insoui^ant, la lèvre vermeille, l'œil sans inquiétude. Les tons de chair sont volés à une nature saine et rubiconde ; les habits sont peints, sans y songer, dans une belle couleur sourde qui ne dévore point le visage. Le fond est d'un beau vert, glacé de bistre et de gris. Cela manque un peu de caractère ; mais on ne fait pas poser tous les jours devant soi les patriciens de Venise ou les grands d'Espagne.

Le portrait de femme, par M. Couture, n'a pas non plus les signes de l'héroïsme et des castes orgueilleuses. C'est une figure intelligente et régulière, simplement drapée dans un chàle foncé. La tète est bien modelée et la couleur d'une belle qualité.

M. Hafiher a peint, dans le même sentiment que

M. Couture, un très-beau portrait, eu buste, de JUma de ^. ^ qo 790 . iQgjg radminîstration du Louvre a eu soin de le placer si haut, à droite» première travée, qu'on n'en a pas remarqué tout le mérite. I^a femme est vue de trois quarts , tournée à droite ; cheveux noirs, cou nu, robe noire, avec un liséré de dentelle sur la peau. Cela rappelle la grasse et vivante peinture de Maas et des maîtres flamands du dix-septième siècle; la touche en est ample et assurée, la couleur forte et harmonieuse, Teffet simple et juste, la physionomie spirituelle et expressive. M. Haffnec jest un artiste qui fait son chemin, malgré le jury.

MM. Tissier, Besson, Verdier, Yvon, tiennent encore à la même école , ou , pour mieux dire , ils ont de l'analogie dans leur manière de voir et de traduire la nature. Le portrait de jeune femme presque collée à un lambris grisâtre, par M. Tissier, est une des bonnes peintures du Salon : couleur abondante, mouvement gracieux, exécution fi^nche.

La Jeune Fille de dix-huit ans, par M. Besson, est bien tournée, dans un sentiment très-mélancolique ; avec ses cheveux blonds en désordre, son teint mat, sa robe d'un beau ton de safran, chiffonnée et entr'ouverte, son front penché sur ses mains qui viennent de détacher ses bijoux, elle a Pair d'une Madeleine renonçant aux vanités du

môndd* A dix^hilh ans, déjà ! Le raeeourei du bras gauche est trè»*répréhén9iblê. L'amour de la couleur ne doit pas faire négliger la correction de la forme et la pureté du «tyle ] au contraire , là couleur est même le moyen essentiel en peinture pour ex^ primer précisément la forme, le dessin et le relief des corps, ou, si Ton veut, les aspects que la nature offre à nos regards.

M. Yvon, Tauteur des vigoureux dessins pris en Russie, et que nous avons déjà signalés, a fait le portrait de M. Mathieu Meusnier, statuaire. C'est un peu noir et un peu lourd, maïs dans la bonne tra-« dition.

H. Hermann Winterhalter, dans^ Tête de jeune femme brune, et M. Henry Schlesinger, dans sa Jeune Fille effeuillant une marguerite, ont cherché le charme et la coquetterie ; M. Pérignon, dans ses neuf portraits en robe rouge acerbe ou vert cru, a eherché Targent ; M. Court a cherché le succès banal ; M. Hippolyte Flandrin, dans son portrait d'homme, n'a cherché que le style.

C'est un spectacle digne d'attention que la lutte courageuse de quelques hommel^ de talent,.au mi-lieu d'un système radicalement faux et même opposé à la propriété fondamentale de leur art. M. Hippolyte Flandrin se débat avec une persévérance digne d'un meilleur objet , eontre les diffi*

eitltés iQsurmontabldft que son école se erée Vo)m4 tàireoient en peinture. Le moyen de la peintutei c'est la couleur, comme le son est le moyen de là mimique. Faites donc de la musique sans le son» seulement avec des mesures vides et des soujun abstraits ! En musique, ia mesure ou le rhythme ne sont que les dépendances du son qu'ils resserrent ou qu'ils précipitent, avec sa variété infinie du haut en bas de la gamme, avec ses dégradations et ses demi**tèintes,sesmajeurs et ses mineurs, ses dièies et ses bémols. En peinture, on opère sur la couleur» dont les lignes, ou ce qu'on appelle le dessin, ne sont aussi qu'une dépendance, sans existence pro* pre et distincte de la couleur. Faites donc de la peiiiture avec quelques lignes et rien dedans, ni rien autour, le vide comme les soupirs en musique; n'est-ce pas comme un papier à musique, réglé, mais sans notes, muet et morne, — le néant?

Les lignes ou le dessin ne servent qu'à contenir la couleuri à en déterminer les harmonies. On pour* rait même dire que la ligne est une abstraction en peinture ; elle n'existe pas ; mais on la suppose estr tre deux couleurs différentes, comme on la suppose entre les corps dans la nature. Est-ce qu'il y a, le long de votre front, de votre nez et de votre men*ton, une ligne qui arrête votre profil? Ce qui deir sine votre profil, c'est la couleur qui différent de

toul Tentomuge extérieur votre tête placée dans une certaine attitude et sous une certaine lumière. La preuve qu'il n'y a point de ligne, c'est que votre profil change même de charpente sous des lumières différentes.

Nous avons tout à fait à cœur cette question capitale en peinture, et à laquelle se rattachent en même temps toutes les questions de procédé et toutes les questions d'efiet et de résultat. La préoccupation exclusive de la ligne, substituée à la passion de la lumière et de la couleur, c'est l'a* néantissementde toute peinture et de toute poésie. Dans un paysage baigné de lumière et d'ombre, si vous cherchez des lignes, vous trouverez peut-être quelques détails séparés de l'ensemble ; mais l'impression générale de la nature vous échappe. Au lieu d'avoir devant vous l'immensité, le ciel infini, la perspective profonde, les harmonies de la terre et de l'air, et le gracieux mélange des arbres sur des fonds mystérieux, vous obtenez une petite feuille découpée et vue à la loupe, un fragment de pierre, une minutie quelconque. S'il vous sufiit de voir un petit phénomène isolé, ne prenez pas la peine de courir les bois ou d'escalader les montagnes, enfermez-vous dans un herbier, avec des microscopes et des bocaux pleins de choses curieuses. Vous pouvez devenir un savant ; mais vous êtes au revers de l'art.

Pour la peinture des scènes historiques et des compositions compliquées avec des personnages et de l'espace, l'école dont nous parlons est tout aussi impuissante ; car une foule d'hommes est comme une forêt d'arbres ; c'est la lumière qui les différencie les uns des autres et les met à leur plan, chacun avec sa tournure, sa forme originale, son mouvement et son expression. Sans la couleur, on ne saurait donner l'idée de la distance, de la profondeur et des relations de localités. Tous vos personnages seront platement collés sur un papier uni. C'est ce qui est arrivé au Napoléon de H. Flandrin , et ce qui est bien plus sensible encore dans les tableaux à plusieurs figures.

Le portrait, j'en conviens, subirait cette méthode étique avec moins d'inconvénients que la grande peinture ou le paysage , parce qu'on est occupé d'une tête toute seule, sans entourage, sans accessoires et sans fond, si l'on veut, en dehors du monde extérieur, dans un isolement supposé complet. Aussi M. Ingres et son école ont-ils fait quelquefois des portraits extrêmement distingués. jNous * avons admiré avec enthousiasme^ au dernier Salon, un portrait de Femme, par M. Amaury Duval ; et le portrait deH. Liszt, parM. Lehmànn, nous semble de même une œuvre très-rare, malgré la bizarrerie du procédé de ces deux peintres. Hais notez que ces

détix portraits sont de proffl. Qaôtqtie tMs Whjei pas trouvé sur votre peau la ligne que nous vous invitions à chercher tout à Thèure, la découpure du Visage vu de profil se prêté iiiiëux à la convettHaH d'un trait décidé, que le relief du visage vu de faisê, avec ses plans divers, du front, du nez, des joues, de la bouche et du menton. La découpure du profil a beaucoup d'intérêt, puisqu'elle met en saillie les If Hîto caractéristiques de Phomme ; mais la découpure extérieure d'une fkcê n'est qu'une luûe dans laquelle il fiiut modeler la tête et le visage. On n'y arrive pas avec un mysticisme plus ou moins ingA* nieux.

Le portrait d'homme, par M. Hippcriyte Plandrin, est mille fols préférable à son Napoléon, et mérite l'examen le plus sérieux ; car, malgré le vice d*un système absurde, M. Flandrin a marqué ce portrait d'un caractère incontestable. L'homme est vu de . fiice, la tête appuyée sur la main droite, la bouche un peu crispée, les yeux fixes. C'est une tête commune, mais ferme; une espèce de jurisconsulte ou de savant, au teint de carton. C'est gris, terne, triste, morne, ennuyeux et malsain. C*est assez bien imité, mais c'est vivant comme un &ux nez.

M. Jean-Baptiste Guignet est sur la lisière de ce précipice. Au lieu de découper ses figures en carton-pftte, il les découpe tû pierre grise, à bas-relief

sur fond gris. Sa gamme ne fi*étend que du griè au noir, également appliqués aux chairs et aux étoffes. Son portrait de M. Frédéric de Mercey , tête Mlieusè' et fortement accentuée, est cependant un des meil-' leurs portraits qu'il ait faits. Il y a moins de pré^» tention et de mélodrame que dans ses précédentes peintures.

M. d'Anthoine parait avoir songé à M. Guignct, dans son portrait du comte d'Â*"*, qui ne manque pas d'une certaine grandeur.

H. Decaisnè la fait uti portrait de fl^mtne en robe blanche, avec des mains fines et distinguées ; H. EU'* gène Quesnet, le portrait de M. Géraldy ; M. Pero-» nard, le portrait de M. Achille Jubinal, fermement, trop durement peint; M«* de Pelleport, un gracieux portrait de jeune fille, placé dans le salon carré ; M. Brossard, son propre portrait en médaillon; M. Duhufe père, un portrait de femme, très-apprécié par ses admirateurs ; M. Champmartin, le portrait, en pied, d'Ibrahim-Pacha, et M. Larivière, le por^trait du bey de Tunis, qui se font pendant aux deux angles du grand salon.

Un portrait curieux et qui a l'air d'une ancienne peinture, est celui du célèbre sculpteur Thorwaldsen, par M. Grûnler, de teipsick. C'est un peu mince d'exécution, mais correct de forme et nettement accusé.

Les étrangers, et en particulier l'auteur du poiv trait du maréchal Soult, ne nous ont pas habitués à la bonne peinture et aux nobles portraits. Il imi Toir encore, parmi les merveilles du Salon, un grand portrait d'homme assis et de face, par H. Na** vez, directeur du Musée de Bruxelles. Â Bruxelles, tout près de Bruges, la ville des Van Eyck et d'Hemling, dont leurs compatriotes paraissent avoir perdu le souvenir, — tout près d'Anvers, la ville de Rubens et de Van Dyck, — à Bruxelles, dont le Musée, trop peu estimé, renferme des chefs-d'oeuvre, que le conservateur n'a sans doute jamais regardés, voilà ce qu'ils font de la tête humaine.

Il y a cependant au Musée de Bruxelles, tout au fond, en regard, deux des plus magnifiques portraits de Rubens, le prince Albert et sa femme Isabelle. Titien, et Yelasquez dans sa manière la plus magistrale, pourraient seuls se soutenir à côté de Rubens quand il s'élève à cette hauteur majestueuse. Comme exécution, et à part la royale tournure des personnages, les portraits d'Albert et d'Isabelle sont de première force dans l'œuvre de Rubens. M. le conservateur les at-il vus?

Le portrait d'homme, par M. Navez, semble peint avec de la suie et de la cendre, délayées dans de l'eau sale. La tète est terreuse, grossière, boursouflée et commune.

Est-ce que la patrie féconde et glorieuse qui enfanta tant de génies naïfs ou sublimes au quinzième siècle et au dix-septième, est-ce que la Flandre, ce pays fertile et vigoureux, qui tient à la fois de l'Espagne par une infusion du sang, de la France par le voisinage, de T Allemagne par la race, n'a plus ce bon sens, cet esprit et cette passion valeureuse, qui ont illustré sa vie nationale, malgré les fatalités de la géographie et de l'histoire? Est-ce que la Flandre perdrait ce caractère exubérant qu'elle a toujours conservé au milieu des conquêtes et des dominations successives d'une politique de hasard? Est-ce que le sol des franchises municipales et dç la vie libre et naturelle n'a plus de sève pour faire pousser des hommes simples et forts, des artistes originaux?

Hélas ! nous avons aussi à l'Exposition un portrait peint par le conservateur du Musée du Luxembourg, ou par son fils peut-être, ou par quelqu'un des siens. M. Elzidor Naigeon n'est pas plus près de Poussin ou de Rigaud, que M. Navez, d'Hemling ou de Yan Dyck. Il a voulu faire le portrait de M. Didelot, procureur général près la Cour royale de Bourges et député des Vosges : robe rouge; garnie d'hermine, tapis vert, fond gris. Ces trois couleurs que la nature marie le mieux ensemble, font un atroce ménage dans la peinture de M. Nai--

geon. Elles sont, d'ailleurs, de tempérament si àîgre et si faux, qu^elles ne s'associeraient pas mieux à d'autres conjoints. Laissons-les se battre ensemble.

Et la tête de M. Didelot? nous ne l'arons pas aperçue dans ce fracas discordant. Elle y est peutêtre, mais dévorée par la belette et le poisson, Fhermine et la pourpre, ou par le vert-de-gris.

Nous n'avons jamais compris pourquoi les hommes convenablement placés dans le monde affrontaient ainsi, de gaieté de cœur, le ridicule, quand le génfe de Fart ne les pousse pas malgré eux dans la mêlée publique.

Et qoi dianlre vous force à tous faire tœpotmr?

comme dit Âlceste :

, SI ron peot pardonner Tessor d*Qii mauvais lion, Ce n^est qu*aiix malheureux qui composent pour vivre* Croyez-moi, résistez à vos tentations.

Dérobez au public ces occupations.

Que M. Naigeon II, qui a tranquillement succédé à son père dans la conservation du Musée du Luxerabourg, se contente d'admirer MM. Abel de Pujol, Bîdauld, Blondel, Delorme, Ducis, Gamier, Gosse, Granger, Gros-Claude, Heim, Lancrenon, Mauzaisse et autres, au milieu des Ingres, des Delacroix et

des Scheffer qui ornent ses galeries. Ou bien, si c'est M. Naigeon III, ie dauphin de la dynastie, qu'il attende avec discrétion l'héritage du- souverain régnant. Les proverbes sont faits pour les princes comme pour les peuples : Trop parler nuit, trop peindre cuit.

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