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deux aiment à raconter l'histoire des races et des individus que la civilisation n'a point attaqués ou qu'elle n'a pu vaincre. Nos peintres feraient biea de se tourner un • peu du côté populaire. Si l'an** cienne aristocratie fournissait à Titien et à Yan Dyck de nobles types à reproduire, la bourgeoisie actuelle s'éloigne chaque jour de l'élégance et de la grande tournure. Les scènes officielles de la vie moderne ne se prêtent pas beaucoup aux images originales ou magnifiques. Les habits du travailleur ont plus d'aisance que les habits de l'oisif; un égoutier est plus beau en peinture qu'un notaire ou qu'un marchand. La physionomie et la mimique du peuple sont sur<tout bien plus expressives, que le masque et le manneqiiin du tiers État.
En face des Laboureurs de M. Jeanron, dans la petite rotonde qui coupe la longue galerie, on s'est retourné vers le Combat de taureaux, par M. Geignard, pendant à son paysage du dernier Salon, Intérieur de forêt, avec un troupeau de vaches multicolores. H. Coignard a passé l'été aux alentours de la Gorge-aux-Loups, dans une des parties les plus vierges de la forêt de Fontainebleau, sans soupçonner qu'elle allait être violée, hélas! par la bande meurtrière du conservateur. Pourquoi le peintre a-t-il commis le même crime sur la haute futaie qui servait de fond à son tableau? Dans la composition
primitive, lés tearedux enflammée se dessinaient sur des arbres^ dont le ton vigoureux produisait un heureux conti*a8te du rouge au vert. Depuis que M. Coignard a abattu sa forêt, il n*y a plus d'intermédiaire suffisant entre la pourpre du soleil qui jette ses derniers feux à Thorizon , et la couleur fauve des robustes lutteurs. Le ciel est trop également vif pour les violences du premier plan ; car ce combat de taureaux est peint avec une fougue tout à fait sauvage. La forme et les mouvements sont trèsfièrement dessinés. Voilà des taureaux de pure race et de grandeur naturelle , quoiqu'ils aient sur la toile la proportion des taureaux d'un récent académicien.
M"* Rosa Bonheur, qui aurait été de l'Académie avant la révolution française , a réduit sous le joug des bœufs de labour , et fait reposer ses troupeaux dans les pâturages du Cantal. M^^"* Rosa peint presque comme un homme. Je souhaite sa bravoure de pinceau à M. Verboeckovcn et autres pré^ eietiXy qui peignent comme des demoiselles.
M. Fiers rôve toujours sa Normandie où il a reçu le jour, et s'il s'arrête à l'île Saint- Ouen ; c'est qu'il y trouve, comme dans ses prairies normandes, de l'herbe haute , des saules et des peupliers , et des joncs qui se mirent sur l'eau. M. Fiers est aussi de ces bons campagnards qui ont en horreur les
jardins anglais et les allées à la Mac-Adam. Il aime mieux prendre ses gros sabots pour marcher sur la rosée ; ce n'est pas lui qui sarclera son jardin , qui crucifiera ses pommiers en espalier, et qui enlèvera la èannetée de sa petite mare émeraude. II respecte les forêts microscopiques où bourdonnent les insectes, et les flaques d'eau où se cache la renazelle. M. Fiers est aussi Normand que M. Leleux est Breton.
Nos paysagistes se sont partagé ainsi la France et le monde : M. Hoguet a pris* la butte Montmartre et les moulins à vent, qu'il agite avec une verve et une adresse extraordinaires; M. Joyant a hérité du Canaletto et du Guardi ; à Venise ; M. Very , M. Brissot, M. Ânastasi, M. Leroy, aiment les bois; M. Thierry , les paysages fantastiques ; M. Victor Dupré , M. Bronquart , M. Bohm , les chaumières cachées sous les arbres ; M. André , les taillis élégants sur les collines ; M. Adrien Guignet, les ravins sauvages et les broussailles rousses; M. Michel Bouquet , les fraîches vallées ; M. Chardin , les effets d'automne et de soleil couchant. M. Karl Girardet s'est lancé jusqu'au Caire, et sa Vue , prise d'un cimetière égyptien , a beaucoup d'originalité. M. Hugues Martin a risqué le désert, le désert tout nu et sans horizon, avec un chameau jaune comme le sable mouvant, jaune
comme l'air épais de l'atmosphère, M. Delessart a fait un petit Soir très-mystérieux, H. Lapierre et M. Chintreuil se sont réservé les pays poétiques inventés par M. Corot, et qui n'existent pas sur les cartes de géographie.
Le tableau de M. Chintreuil est une sorte d'élégie , où les arbres soupirent comme des ombres errantes. Une jeune fille rêve, assise au bord d'une fontaine. Tout cela tremblote vaguement, sans tenir à la terre ; peinture faible et indécise, où se devine cependant une certaine tendresse d'imagination, à ce que dit Béranger.
M. Lapierre , dans le nouveau style sobre et élégant qu'il a adopté, ne manque pas de qualités solides ; car il a commencé par être un fervent naturaliste , et par lutter avec les granits de Fontainebleau. Aujourd'hui, il parait vouloir s'arrêter entre M. Corot et H. Paul Flandrin.
Celui-ci a exposé quatre tableaux, la Paix et la Violence, petits pendants ovales, dans le sentiment de Francisque Milet; une Lionne en chasse, qui. n'a rien de commun avec les lionnes du désert ou du Jardin des Plantes, ni avec les lionnes de bronze sculptées par Barye ; et un grand paysage arcadique, bucolique , mythologique , antique, un paysage de convention, composé dans un système auquel la nature est absolument étrangère.
Nous sommes bien éloigné de prêcher aux artistes l'imitation de la nature , pas plus dans le paysage que dans les autres sujets où se trouve intéressée la personne humaine. D'ailleurs, qu'estce que la réalité , s'il vous plaît ? Y a-t-il pour tout le monde la même réalité ? point du tout. Car vingt peintres , les plus naïfs du monde , et se proposant tous de copier un objet placé sous leurs yeux, le verront et l'exprimeront de vingt manières diflerentes et souvent opposées. Relativement à nous, tout ce qui existe prend une forme et une couleur en rapport avec notre propre organisation. Le vert est plus ou moins bleu, plus ou moins jaune, selon nos facultés visuelles, et les êtres nous frappent par certains caractères plus ou moins exagérés , selon nos tempéraments divers. Bien plus, le même homme ne voit jamais le même objet de la même façon. Admirable mystère de la variété et de l'infini!
Comment donc pourrait-on, dans les arts, copier la réalité? On a vu des écoles- dont c'était la prétention ; mais il est arrivé à ces sectaires étroits ce qui était inévitable , que , malgré eux , ils n'ont jamais pu faire abstraction de leur personnalité, et qu'ils ont abouti, comme toujours, à un mélange et à une approximation relative.
Lassons donc de côté ce prétendu naturalismei
qui contrarie la nature et ne saurait même exister, cette théorie absurde de Timitation matérielle , cpA supposerait d'abord le suicide de l'artiste et le néant de toutes choses ; car il faudrait enlever du même coup Tàme du peintre et la vie incessamment mobile de l'être qu'il veut peindre. Prenons; comme c'est la vérité, que l'art résulte de l'impression produite sur l'homme par la nature , du reflet du monde extérieur dans le microcosme , dans ce petit monde que nous portons au-*dedans de nous. Maïs cette combinaison exige la nature , à titre indispensable , aussi bien que le sentiment de l'artrSte. Si l'esprit traraille seul, en dehors de Tin-* fluence naturelle , et en quelque sorte à vide , le* images produites par cet onanisme , n'auront poiût les caractères de la vie et de la durée. Elles s'évanouiront comme im germe livré aux vents.
Au contraire , si l'artiste n'est pas son objet A lui-même , comme dirait un philosophe allemand , s'il prend son objet hors de soi , et son point de départ dans la nature, la génération de l'image est dans sa double condition normale. L'artiste a bien plus de contact sympathique avec les autres hommes qui poursuivent tous aussi, chacun à sa ma-' nière , l'interprétation des mêmes objets naturels.
M. Flandrin appartient au système qui saci^fie Ia nature à rorgtieil solitaire de Thomme. Il est
l^veau h XéoûU d^ II. Bicjauld, d^ IL J. Y. Beitin
et diss paysagistes de l'Empire. Sa théorie est Ja même, absolument : composer un paysage de style , sans sortir de chez soi. La recette est facile et simple : prenez un site grandiose , des arbres élégants , un peu d'architecture , des fonds de montagne et un ciel pur ; au premier plan , quelque tombeau antique , du laurier-rose, un fragment de Çplonne , une figure nue ou drapée à la romaine.
Hais nous connaissons déjà ce procédé trivial ; mais nous Tàvons déjà vu, non-seulem(»it sous rjlmpire, mais au dix-huitième siècle dans la froide école des Zuccarelli , des Paonini , des Locatelli ; mais au dix-septième , dans la mauvaise queue du Guaspre et du grand Nicolas Poussin. Nous avons assez d'Orizonti et de Lahyre comme cela ; assez de Bidauid et de Bertin. Passons à des exercices moins héroïques.
Je conviens que M. Paul Flandrin est un esprit distingué, qui se sauve presque du commun , avec la théorie la plus banale du monde, et qui a le talent de donner un certain style à des vieilleries traînant partout. Son grand Paysage, avec une lutte de bergers nus, est un des meilleurs tableaux qu'il ait l(iita. Le théâtre de la bucolique est disposé à merveitte : les planches au milieu ; la coulisse d'arbres à droite et à gauche ; au fond , une décoration
de papier, qu'on pourra changer à volonté. Ce paysage a de la tranquillité et un certain charme ; lair a phis d'étendue et de profondeur que dans les paysages ordinaires de M. Flandrin. Je ne connais guère de tableau au Salon qui montre mieux, à la fois, les qualités d'un homme et les défauts d'un système de peinture. Je n'ai pas l'honneur d'avoir vu jamais M. Paul Flandrin; mais je ne serais pas embarrassé de faire son portrait. Je réponds qu'il n'est pas dans les types de Rubens.
M. Flandrin, qui est certainement un homme très-intelligent , et c'est pour cela que nous insistons sur son tableau , notre habitude étant de ne pas tourmenter les insignifiants et les neutres, M. Flandrin devrait se rappeler la curieuse et instructive histoire du paysage au dix-neuvième' siècle, épisode de l'art que nous raconterons un jour plus en détail. Le Salon de 484^7 nous présente , d'ailleurs y les jalons de cette révolution rapide et radicale , puisque nous y trouvons MM. Watelet et Jolivard , deux bourgeois de la Constituante , qui ne soupçonnaient pas Danton^ Robespierre, Saint- Just et la Convention nationale.
Sous le règne paisible de M. Bidauld, le Louis XVI du paysage, M. Watelet, qui devait en être le Bailly, avec cette différence que tous deux , MM. Bidauid et Watelet , ont coulé de longs et heureux jours ,
M. Watelet , rhomme simple et natf , qui n'appaf* tenait pas à la race des Césars , mais à une race d'honnêtes artistes dont tieorge Sand a peint Tinteneur deT moulin dans ses Letires d'un f^oyageur; H. Watelet arriva tout à coup avec une chaumière de paysans , un toit qui fume» une cour de ferme , un ruisseau et des canards, un petit sentier jonché de feuilles d'automne.
La révolution ne semblait pas effrayante, au premier aspect; car M. Watelet n'était guère plus fort à peindre le caractère de la. campagne moderne, que M. Bidauld avec ses temples antiques et ses paysages d'anté-christianisme. La plèbe cependant se mit à comprendre que M. Watelet protestait contre Taristocratie des tyrans romains et des arbres féroces. Comme l'ancien maire de Paris, H. Watelet devint très-populaire , et bientôt on . accepta près de lui M. JoIIivard, qui avait l'audace d e pénétrer dans rinlérieur de forets véritables , a vec des chênes en bois , des houx piquants , des g*enévriers mélancoliques et de l'herbe sans façon.
Cela dura quelque temps. Mais la Bastille était prise, et la jeunesse émouvée poussa plus avant ses conquêtes. Vers 1830, on vit tout à coup des bandes d'aventuriers qui s'emparèrent de la nature et de la poésie , et renversèrent l'ancienne royauté. Decamps, Cabat, Roqueplan, Paul Huet, Marilhat,
révolution, Cabat , Paul Huet et Roqu^km , ^uoit qu'ils aient été ctu 10 août , sont demeurée un peu ^rondiQ3 ; wis Bm , Français , Leleux » et ime ibule de jeuaes intrépides sont venus réconforter Ie;s aiidacieiix novateurs»
Af . Paul Flandrin espère*t-il une restaurati(Hi en faveur du droit divin et de Tancienile religion? Il jurait tort , car la république de Tart n'a pas eu ^t n'aura pas soi^ Napoléon , dont le despotisme a ranoené les barbares. L'bistoire ne se répète jamai^t pt dans les arts , comme en toutes choses » oe qui ^t mort est bien mort.
vu.