‹ Le Salon de 1847: précédé d'une lettre à Firmin BarrionChapitre 5 sur 12 · XII · texte numérisé non relu

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demeurés libres soqs la verge du maître, dans la torture d'une prison, au milieu des flammes du bûcher!

Mais celui qui, spontanément, accepte la domination des choses matérielles; celui->lk loge la tyrannie dans son propre cœur ; car il renonce k tout ce qui fait rfaomme, à l'intelligence, à rhéroïsme, k la passion idéale. J'aimerais mieux être sur les galères du roi, avec le cœur chaud et vaillant, que millionnaire k Paris, avec les instincts d'un usurier.

Le devoir et le bonheur sont dans l'exercice de nos facultés spirituelles, dans la simplicité, dans les émotions intimes que nous procure la communication avec nos semblables et avec la nature par les sentiments et par la con~ templation. Jean-Jacques Rousseau et le dixhuitième siècle n'avaient point tort de ressusciter leur homme de la nature, en contraste avec l'homme corrompu et insensé d'une civilisation pervertie. Rabelais et Montaigne, Corneille et Molière, Cervantes et Shakspeare, n'ont pas cherché autre chose que ce fossile perdu, cet homme primitif et divin, cette créature harmonieuse qui est l'écho de la musique universelle.

Quelle Talalité sinistre a donc brisé dans rame humaine toutes les cordes poétiques, sensibles au grand air comme les harpes éoliennes, pour ne réserver qu'une corde de métal? La France en est là, qu'elle ne vibre plus sous les influences de Tesprit et de Timagination,

Aussi, Tart, en général, est-il devenu pour les artistes une industrie au lieu d'une passron , pour le public un luxe au lieu d'un culte enthousiaste et religieux ; car il manque aux artistes et au public l'amour de la nature et de la beauté.

Quand tu trottes mélancoliquement sur ton petit cheval couleur debrujère, mon cher médecin de campagne, au travers des chemins creux et ombragés de ta belle Vendée ; quand tu regardes un efiet de soleil sur les landes d'ajoncs aux fleurs d'or, bordées de broussailles capricieuses ; quand tu t'arrêtes au coin d'un ehaiiip, face à face avec les grands bœufs conduits par un rustre qui leur chante le vieux refrain du soir; quand tu admires quelque brune bergère assise dans un fossé et cueillant des pâquerettes, comme la Jeanne de George Sand ; quand tu mêles ta vie à tons ces tableaux du

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boa Dieu, tu es plus près de Tart, par ton émotion solitaire, que le peintre qui barbouille sur sa toile sans trouble et sans idéal.

Autre chose est assurément la faculté de sentir, autre chose la faculté d'exprimer. On peut • être vivement impressionné, sans avoir le don de l'image et du style. Il y a de grands penseurs qui n'ont jamais pu s'élever ^ l'éloquence. Mais l'artiste complet est justement celui qui manifeste au dehors son sentiment intérieur. Pour ces poètes d'action, si l'on peut ainsi dire, l'art est un langage naturel, et comme les cris soudains de la passion. L'art n'est difficile que pour les faux artistes. On a défendu autrefois, avec beaucoup d'esprit et de raison, la littérature facile. Il est certain que le génie n'a pas besoin de forceps. Les enfants bien constitués viennent à la lumière naturellement et sans accoucheur breveté. On ne dit pas que Cervantes ait eu beaucoup de peine k faire Don Quichotte; ni Shakspeare, Othello; ni Molière, Y Ecole des femmes. La peinture est facile aussi pour les vrais peintres qui obéissent ii un génie inté-* rieur, et qui peignent ce qu'ils sentent. Les mots abondent a la véritable éloquence, et les

grands orateurs ciil toujours été plus forts en improvisant

Bien pins, les grands artistes n'apprennent jamais rien d'essentiel : ils savent tout dès le commencement. Dans ses premiers tableaux, Raphaël est sublime. Le métier n'est que le serviteur de Timagination.

Aujourd'hui, au contraire, on suppose que L'art est uq procédé» et que savoir peindre n'implique pas le sentiment et la poésie. Peindre quoi?

Le fond de l'art est doncpremièrement l'amour de la nature» celte manie constante et indomptable qui vous tourne vers la contemplation de la vie et qui vous révèle dans l'objet aimé mille trésors invisibles pour les regards indiiïérents, et qqi vous fait tressaillir par mille bonheurs imprévus, par des riens précieux» par un magnétisme étrange, comme l'amant avec sa maîtresse: l'amour de la nature est tout à fait analogue k l'amour des femmes. Les uns aiment les femines calmes et lumineuses, transparentes et profondes : c'est Claude Lorrain en peinture. Les au-< très aiment les femmes étranges, impénétrables, capricieuses, avec de vifs contrastés d'ombre et

de lumière, de passion et de naïveté : c*est Rembrandt. Ceux-ci révent une grandeur souveraine, des tournures impossibles, et des accents de forme héroïque : c'est Michel-Ânge. Ceux-ik aiment les formes jeunes et fraîches, avec un * duvet argentin sur la peau et mille recherches de la volupté : c'est Corrège. Ailleurs, la femme rude el forte, avec des élans sauvages : Salvator. Ou la femme fine et élégante, avec des poses maniérées et des mains délicates : Parmesan. Ou la femme austère et noble : Poussin. Ou la femme ample et magnifique, abondante et voluptueuse : Kubens. Etce caractère dominant de la passion de chaque artiste se retrouve dans toutes ses œuvres, dans l'expression de la forme humaine, comme dans le paysage, dans la terre et dansée ciel, dans toute l'harmonie de sa création. Et chacun de ses tableaux est comme un nouvel amour où il a toujours cherché son idéal. En fait de galanterie, il est vrai de dire qu'on n'aimo qu'une seule et même femme dans toutes les femmes; c'est une sorte de fidélité idéale au milieu d'une inconstance qu'oii ne saurait fixer. Dans l'art aussi, le poète ou le peintre poursuit sa chimère, sous toutes les formes, même

quand il parait s*écarter de son typc^ Mais pour qui sait bien Toir, c'est la même âme qui vit • dans toutes ces images.

Vous passez près d'une femme que vous ne remarquez pas; Vamant qui la voit passer est dans l'extase de sa tournure, de la moindre inflexion de sa taille, de la couleur de ses cheveux, de l'éclat de sa physionomie. Ce qui le charme, c'est la vie et l'expression de cette personne qu'il aime.

De même, l'amant de la nature saisit avec enthousiasme des expressions et des effets ina- {lerçus par les indifférents. Il communique avec eette ftme universelle dont la forme prend toutes les physionomies. Car l'effet dans la nature, c'est comme la physionomie d'une passion. Phénomène sans cesse variable, toujours signiGcatif et délicieux pour le poète exalté.

Aussi la beauté est-elle infiniment multiple dans la forme humaine et dans le monde extérieur, quoique les philosophes cherchent k déterminer abstractivement son caractère unique. La beauté, c'est l'harmonie. Soit. La Fornarina, avec ses lignes pures et régulières, la maîtresse du Titien avec sa splendeur dorée, la Joconde

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au teint d'ambre, avec la finesse de son modelé, la Diane de Poitiers, du Priroalice, la femme de Rubens avec sa fraîcheur et sa ferme santé, la Vierge brune et bàlée de Murillo, sont égale* ment, mais diversement belles. Les nids tranquilles et sauvages d'Hobbéma , la mer blonde et le ciel infini, de Claude, les horizons majestueux, du Poussin, représentent aussi d'égales beautés dans la nature. La beauté et la poésie sont partout où est l'amour.

C'est dans le paysage surtout que le sentiment de la vie est un don rare et délicat. Peu d'hommes voient le paysage, parce qu'ils ne re^ gardent point dans les campagnes ce qui est im-palpable et presque invisible, mais ce qui est réel pourtant et de première importance, ce qui est l'harmonie et le tout, le ciel et l'air simplement.

Dans toute image quelconque, le ciel joue un grand rôle. 11 commence autour de la tête et de la forma humaine, et de la forme de tous les êtres. II entre partout, jusque dans les caves do Rembrandt, sous forme d'auréole qui entoure les têtes, sous forme de rayon qui frappe les principaux accents de la forme des personnages* F.c ciel est partout. Vous ouvrez une cassette, h

^1 eit dedans. La nature entière est baignée dans le ciel.

De même, en paysage* le ciel commence h fëpiderme de la terre. I! joue entre les forêts du gazon. Une petite fleur an ras du sol« un brin d'berbe, sont dans le ciel comme le clocber sublime dont la pointe semble percer Tazur. Car si -vous vous couchez par terre pour regarder ^la petite Beur qui était sous vos pieds» vousIaveN' rez se dresser sur le ciel comme un chêne majestueux et se découper dans la lumière ; et si vous escaladez la montagne pour regarder dans la vallée le clocher qui tout^ l'heure se dessinait sur le ciel, sa forme s'accusera maintenant sur les plans du paysage. Est-ce qu'il n'est plus dans le ciel?

Le ciel, c'est l'air infini et la lumière infinie. 11 y a du ciel dans l'intérieur d'un buisson, entre les mille finesses de l'architecture de ses petites branches mêlées et de ses feuilles innombrables. Le ciel caresse éternellement tous les reliefs les plus délicats de la forme universelle; il s'étend à perte de vue, et jusqu'aux autres mondes dispersés dans l'immensité.

Voici un petit étang enchâssé de fleurs argen-

tëôs eiàe •bautoos d'ori Au font ^ la tàsdi «tiiUe ' végétations gaies et impatientes pulliiliÉitataseiA de Vem pcNir s'élancer k la aurface et |M*eii4re Tair aur leur tefraase dô cristal. Tobte Teav èal pli^ne 4e fleurs, comiae nn parterre mutticoior« éclos daas nu bloe de verre ; et Veau eirculé parc tout cependant sans lâisaer de videi bt elle envè»^ loppe toute cette forêt aquatique» Eh bian ! l'air est aussi réel k l'en tour des objets/et il Rempli! tous les creux de la sculpture extérietire du globe, fouillé et ciselé avec tant de eapriee et de minutie par la main de Dieu.

On ne peut donc séparer de l'eàsetaible quoi que ce soit. La science, il est vrai» considère et étudie un être isolé» par abstraction» de tout ce qui l'entoure ; mais, au contraire, la poésie exprime l'être dans ses harmonies ambiantes. Le moindre coin de campagne a une percée sur le ciel et tient k l'infini. C'est ce qui rend la peinture du paysage si difficile.

La plupart des paysagistes s'entêtent k vouloir expliquer tout dans leurs tableaux, au lieu de chercher l'effet de l'ensemble, l'aspect de la physionomie de la nature qui les a frappés; mais l'individualité des arbres^ des terrains» des mo-

HUmenlii» des personnages, est presque toujours qpyéQ dans la lumière ou dans Tombre, c'est-k- 4ire dans l'air* On voit quelquefois le détail de pr^s; mais, k la moindre distance, la tournure geule des objets les révèle et laisse deviner 1^ reste. Yqus apercevez un cavalier dans une allée (le forêt ; vient-il, ou s'eç va-t-il? Une figure poucbée au bord d'Mn chemin ; est-ce un homme ou une femme? Combien de fois n'avons-nous p£is f^it ces es^périences dans t^s bocages de la Vendée ! Combien de fois, avec nos yeux de chas- ^enrsetnptrq habitude du plein air, n'avons-nous psis pu définir un objet immobile h quelques cen<taines de p^s? Mais quand la (orme s'agite, on )a reconnaU 2^ des accents particuliers, fugitifs, insaisissables pour des regards inexercés. Appelle-t-on cela v<jir la forme? Si nous devinions h chevreuil, foudroyapt, comme un éclair, le petit rpban d'uq gcntier, ce n'est pas une raison pour qu'un paysagiste prétende le voir distincte* il^eQl; et le dPS3iner avec quatre pieds, deux preilles et des yeux effarés.

D'autres fois, par certains temps et par eerr* lain§ çffets de luqière, il arrive qu'un objet très-^ éioig))é jajllit de h (fipfasion du paysage avec

une coiTection de forme et une réalité extraordinaire» tandis que très-souvent les plans plus rapprochés paraissent vagues et indescriptibles. Par les ciels orageux et foncés, quand des bandes d'horizon s'enlèvent en clair sur les fonds, on peut saisir de ces mirages rapides qui disparaissent soudain, voi)és par des rideaux mobiles. Dans les pays de moStagnes, la nature se plait k ces fantasmagories toujours nouvelles.

D'autres fois, un objet commun et même un pays très-laid prennent dés aspects féeriques et délicieux, sous quelque caprice du soleil, ou k

une certaine distance, ou k une certaine heure du jour. Cette abominable butte du Calvaire, k la voir de près avec ses terrains nus et mal taillés, et ses casernes jaunâtres, fait parfois k mer* veille, le soir, au bout d'une allée vaporeuse du bois de Meudon. 11 n'y a que Montmartre qui soit toujours laid, vu de Paris, parce qu'il est au nord.

Un des plus beaux paysages que j'aie vus de ma vie, c'était le long d'une grande route, dans un pays vulgaire, tout près d'ici. J'allais vers le couchant. Le ciel, avait été très-agité tout le jour, et les nuages s'étaient amusés, depuis le

maliDi k courir en foule dans le môme sens que le soleil, pour lui cacher la terre qui roulait triste et grise. Cette armée yagabonde s'était donné rendez-vous k l'horizon, quand le soleil, avant son coucher, résolut de jeter à la terre un regard brûlant. Aussitôt l'univers visible (ut transfiguré, et trois mondes distincts s'étagèrent depuis la route jusqu'au foyer lumineux.

Devant moi, un premier monde vert, ferme-* ment taillé en émeraude, où tous les objets s'accusaient par des formes nettes et significatives, des champs fertiles, des villages pittoresques, des arbres, quelques mouvements de terrain, comme pour servir d'introduction au second monde de collines bleues, finement modelées, sans accessoires saillants, et voluptueusement couchées comme ces longs oiseaux de la Chine sur l'orbe d'un vase haut en couleur. C'était le pays des fées et des sylphides impondérables. Au delk commençait le monde de feu, où se ter-liaient dans la fournaise des salamandres gigantesques et des lions ardents, à la porte de palais d'or, incrustés de pierreries. Et autour de ces monuments sans lin , pétillaient des forêts en ilammes et de rouges volcans. Des montagnes

d'argent et d^opale se dégradaieRl dans les foads et nnn deux ailes de la décoration. Tout parais^ liait réel, bien dessiné, avec des reliefs solides et des formes irrécusables, dans oe monde flam« boyant.

Quel tableau h peindre! Mais où est Tartisteï La nature se fait ainsi souvent k elle^-méme des fêles splendides, avec le soleil, la lune, lesétoi*** les, les saisons et les vents, la mer et les ruisseaux, les arbres et les animaux de toute sorte, et même des hommes enrôlés pour acteurs, maU gré eux et sans qu*ils s'en doutent.

J'ai assisté cet hiver k une des quatre grandes fêtes solennelles de Tannée, dans la forêt de Fontainebleau, où le givre s'était chargé de la décoration. Nous n'étions que deux, arrivés en«< semble tout exprès, par instinct, au bon mo« ment.

Le théâtre était bien choisi. L'automne, avec sa prévoyance accoutumée, avait déjà disposé tout pour les tapis et pour les couleurs variées. Les feuilles sans caractère étaient tombées en gouttes d'émail sur le sol, mêlées aux mousses et aux lichens. Les rochers avaient foncé leurs teintes sous la première bumidité de l'atmo-

sphèfùM L4S bMtes brayères ëtaîeat blDôin Minme des Espagnoles, et les fougèies étalaieot toQi« peignes k double rang, barbouillés d'opio jaune ou de vert cadavéreux. Les bouleaux ba-? lançaient sur un trône d'argent leurs feuilles 9»ies et légères, finement glacées d'or clair. Les bêtres tournaient k l'oranger. Les cbênes avaient s0CQué tes feuilles superflues et s'étaient bronzés d'un ton ferrugineux. Les broussailles étaient roussies. Les rosiers sauvages s'étaient décorés de leurs graines rouges en quenouille. Les genévriers avaient pâli et s'étaient affaissés coAme des Madeleines éplorées. Le boux seul demeu-* rait vert, ferme et luisant.

Alors Diieu commanda aux brouillards suspen«i dus dans l'air de se congeler en perlettes imper^ ceptibles et de tomber en rosée sur ce jardin aux mille couleurs, afin d'ench&sser toutes les tiges, toutes les feuilles, toutes les barbes, toutes les pousses miscrocopiques, dans des filigranes d'ar« gent, de pierres fines et de diamant. Le givre obéit, et en un quart d'heure les roches furent en cristal, et la forêt comme un écrin de la Renaissance; les feuilles devinrent des topazes, des rubis, des émeraudes, montées en perles et en

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métal rich^aent ciselé. Daas ce semis m^nreii^ leux et subit, les brins d'berbe ne furent pas plus oubliés que les grands chênes, et tout le peuple des bois participa à cette floraison de l'hiver.

Yers midi, le soleil vint regarder la féte^ et son prisme fit passer chaiiue nuance looale par la gamme infinie de la couleur. Mais la décora*tion tomba bientôt sous la lumière, et nous pûmes emporter cependant un bouquet d'herbes qui conserva tout le jour ses colliers de perles et ses aigrettes en diamant;

Mais k quoi bon raviver, dans des tableaux exceptionnels, notre enthousiasme pour la nature? Bravirer aimait ses ivrognes de cabaret, comme Phidias son Jupiter Olympien. Ostade est aussi roi dans ses chaumières que Raphaël sur son Parnasse ou a l'Ecole d'Athènes. Les vaches de Cuyp (n** 403) valent le Diogène du Poussin , et la Picciolade M. de Saintine, la petite fleur éclose entre deux pavés d'une cour obscure, remplace, pour le prisonnier, un chêne, une nature, un monde.

Si vous laissez sur votre fenêtre les pots qui contenaient vos fleurs de l'été, regardez les orties qui se dressent en hiver autour des baguet-

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tes desBéchées, autrefois vertes et fleuries. L'or* tie est verte k son tour et vivace; sa brave petite feuille se hérisse eo mille poiates comme des fers de lance; ou dirait un faisceau d'armes défensives; et sur le plan de ses filigranes, de petites flèches invisibles, mille fois plus aiguës quedes aiguilles, se tiennent droites malgré tout, et ont la force de percer la peau, L'ortie, cette race persécutée, ce paria des plantes, est aussi intéressante que le cèdre. On pourrait l'aimer à défaut d'une forêt, comme Pélisson aimait son araignée à défaut d'un ami ou d'un chien. Je ne te cacherai pas que cet hiver, n'ayant plus ni fleurs ni verdure, je me suis amouraché d'une ortie venue sur mon balcon, de je ne sais où. J'ai soigné cet enfant de hasard comme une tulipe de qualité. Je n'aime pas à être pris sans vert.

Hélas I personne, excepté quelques curieux comme nous, n'a même envie de regarder le Musée de l'univers. Autrefois, en Grèce, les derniers du peuple assistaient aux fêtes publiques où la beauté était mise au concours, où les courtisanes parfaites, les modèles des Vénus, parais* / saient k coté des lutteurs et même des philo-*-

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sophes. Tout le monde avait alors le Bentimeiit de la beauté et l'amour de la nature ; aussi tout le monde comprenait les arts ; une belle statue passionnait tous les citoyens de la république. A la Renaissance, au seizième siècle, quand TItalia était une cour perpétuellement en fête, quand les Médicis jetaient le luxe k profusion, quand Venise vivait en reine; quand François I^'' en France , Henri VIII en Angleterre, Charles- Quint dans le monde, ressuscitaient la* chevalerie; quand Tesprit moderne agitait l'Europe et réhabilitait les passions morales, la nature et la beauté; le peuple s'éprit encore d'une sympathie universelle pour les arts. C'est l'amour de la nature qui décide toujours du pro* grès des arts et de leur succès social.

Et voilk pourquoi les quelques artistes contemporains qui interprètent les effets et la physionomie de la nature et qui aiment la beauté vivante, sont peu populaires, faute d'une initiation générale et d'un sentiment d'admiration commun et sympathique pour les œuvres de Dieu. Voilk pourquoi le public, aveugle devant les tableaux colorés par la lumière, adopte souvent les tableaux dos peintres aveugles, de pré*

fërence aux images poétiques. L'argent éblouit plus que le soleil.

Toi, mon cher médecin de campagne, tu as le privilège de voir sans cesse la nature et de l'adorer naïvement. Quand tu galopes dans les chemins verts, le long des halliers impénétrables, sous un vent frais qui promène les parfums delà terre et de Tair, jouis pleinement de ta condition bienheureuse, et n'envie point nos luttes dans Tarène, au milieu d'une foule insensée. Mais quand tu fumeras, le soir, au coin de ton feu, donne un souvenir aux gladiateurs de Paris.

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