ÉTUDES
•Vm LA tTATVAUS DU DIX-HVITIBHB SliCUt
Nous avons à Paris un Musée de sculpture doQt on ne parle guère, et qui est cependant très-curieux pour l'histoire de notre statuaire nationale à la fin du dix-huitième siècle. Le foyer public de la Comédie-Française renferme une douzaine d'excellents bustes par les maîtres du règne de Louis XYI, quelques bustes de TEmpire , et une douzaine de bustes de l'école contemporaine ; trois périodes successives et très-rapprochées , mais fort distinctes comme style et conmie exécution.
L'année dernière» le compte-rendu de l'exposition de la Société des peintres, où figuraient Greuze, David, Gros, Géricault, Prud'hon, Léopold Robert,
H. Ingres, nous a servi d'i4trodi)iction au Saloo de i 846, et nous en avons fait ressortir des enseignements imprévus sur la peinture. Cette année , en étudiant les nobles têtes de Rotrou et des Corneille, de Molière et de Voltaire, sculptées par Caffieri et par Houdon, et les antres bustes de Lemoine, Pajou, Foucou, et des maîtres qui leur ont succédé, nous nous préparerons utilement à juger les œuvres que nous réserve le Salon de sculpture en 1847*
Je ne crois pas que la statuaire ait jamais été moins estimée qu'en ce tempsHu. A la Renaissance, c'est une pléiade d'artistes qui se perpétuent depuis Louis XII et le cardinal d'Âmboise , jusqu'à Henri IV, depuis Jean Joconde et Paul Ponce, Italiens francisés , jusqu'à Jean de Bologne et Francavilla, ou plutôt Jean de Douai et Franche ville , Français italianisés; car, dans ces derniers siècles, l'Italie a toujours été le berceau , ou du moins le baptistère de l'art. Que de palais,' d'églises et de châteaux décorés par ces ouvriers sublimes : Cousin, Goujon, Bontems, Nicolo del Abbate,. Ponce Jacquio , Germain Pilon , Barthélémy Prieur, Bernard Palissy, Jean Juste, de Tours, Michel Columb, de Nantes, Gentil, de Troyes, et tant d'anonymes illustres par leurs œuvres, quoique leurs noms soient perdus aujourd'hui : Amboise , Gaillon , Ecouen , Anet, Villeroi, Chantilly, Meudon, Fontainebleau,
CftÉmbcMrâ; Châtiôncèaùx, Idà tôitibéftllt êk Saiht^ Défais, leà saints de Solèsmes, te Louvre! Ait magnifique, d'une élégance suprême et d'uûe variété infinie.
Au dix-septième siècle, la série mémoraMè com-^ mence par Simon Guillain et Jacques Sarrazin; seulpteurs de Louis XIII ou plutôt de Richelieu ; elle se continue par les Anguier, les Lerambert , les Marsy, les Van Cleve, Regnauldin , Thierry, Desjardins, Girardon, que La Fontaine et Boileau comparaient à Phidias, comme Molière comparait Mîgnard à Raphaël 1 Praticiens habiles et féconds qni ont semé leurs œuvres de pierre «dans le palais et les jardins de Versailles. Et, au-dessus d'eut tous, le grand Puget. Ajoutez encore Théodon et Lepautré, Legros, les Fremin, l'école si nombreuse de Girardon, et Coysevox, le producteur infetigable , et les Coustou , qui conduisent à l'art de Louis XV.
Toute l'école du dix-huitième siècle sort directement ou indirectement des Coustou : Bouchardon, les Francin, les Adam, les Lemoine, Falconfiet, l'ami de Diderot, Pigale, AUegrain, et, après eux^ Pajou, Cafiieri, Houdon, BHdan, Foucou, Berruer, d'Huez, Julien, Dejoux, Moitte, Stouf, Mouchy, et enfin la génération qui enjambe sur l'Empire et le dix-neuvième siècle, Rolland, te maître de M. Oft-
vid (d'Angers), Chaudet, Gallamard, Bosio, etc. Nous voici à nos bustes du foyer de la Gomédie- Française.
Cette collection de portraits en marbre est ainsi distribuée : dans le grand foyer, Pierre Corneille et Molière, aux deux côtés d'un mauvais buste du roi Louis-Philippe ; en face , Racine et Voltaire , des deux côtés de la cheminée, puis Regnard et Crébillon, Casimir Delavigne et Harie-Joseph Chénier.
Dans la galerie longeant la rue de Richelieu , à droite en partant du foyer, Rotrou, Dancourt, Jean- Baptiste Rousseau, Destouches, Dufrény, Ducis; Sedainé, La Fontaine et LuUi; à gauche , Thomas Corneille, Piron, Debelloy, Lachaussée, Lesage, Marivaux, Duval, Andrieux et Picard.
Dans le couloir conduisant au foyer des acteurs. Baron et Gresset, Quinault et Beaumarchais.
Le plus ancien des bustes est celui de Crébillon le père, modelé en 1760 par Lemoine et exécuté en marbre par J.-B. d'Huez en 1778. Jean-Baptiste Lemoine, né à Paris en 1704, fils et élève de Jean- Louis, mcnrt recteur de l'Académie en 1775, était neveu de Jean-Baptiste Lemoine, l'auteur du plafond de Versailles. C'est de Jean-Baptiste, le sculpteur, que Diderot a écrit : « Il a beau se frapper le firont, il n'y a personne. » Au contraire, d' Argentine lui applique le^mot de M""« de Sévigné : a L'es-
esprit lui sort de tous côtés. » Diderot ajoute : « Sa composition est sans grandeur, sans génie , sans verve, sans effet; ses figures sont insipides, froides, lourdes et maniérées. C'est comme son caractère, où il ne reste pas la moindre trace de l'homme de mUure, » Mais où trouver cet homme de la nature que le dix-huitième siècle cherchait partout? Notre Diogène moderne avait cependant raison ici, quoique sa lanterne philosophique ait quelquefois jeté de fausses lueui's sur ses contemporains. Savez-vous la cause de son enthousiasme pour Falconnet : « c'est qu'il est philosophe, qu'il ne croit rien et qu'il sait bien pourquoi !» A la vérité, c'est qu'il a aussi, suivant Diderot, « de la finesse, du goût, de l'esprit, de la délicatesse, de la gentillesse et de la grâce tout plein, et méiçe du génie. »
Sur Caffieri, Diderot s'est un peu trompé en sens contraire. Après l'avoir maltraité en 4765 : « Que diable voulez-vous que je vous dise de CaflSeri ! » il le réhabilite pourtant au Salon de 1767 : a Tout ce que Caffieri a exposé cette année est digne d'éloges, cela ne manque pas de ce que vous savez. » Caffieri est, en effet, un artiste très-chaleureux et très-énergique, et qui méritait une plus vive sympathie de la part du généreux philosophe. Ce qu'on appelait la flamme au dix-huitième siècle , ce jet brûlant et imprévu de l'image dans une forme
K^yonnante , Gaffieri en est doué nûeux qu'auoun d^ sculpteurs de son temps, et je ne sais pas si l'on rencontrerait dans toute l'école française de p)u9 beaux bustes que ceux de Rotrou, de Thomas et de Pierre Corneille. Us ont la grandeur et la hardiesse du Puget, l'élégance dç Germain Pilon, l'adresse de Coysevox, la vivacité de Coustou. Et comme le sculpteur a bien compris le caractère de ses mode* les ! la noble et violente tournure qu'il a su donner à la tête de Rotrou ! le mouvement du cou est superbe, la narine hennissante, les cheveux agités, le regard plein d'inquiétude. On devine le précurseur héroïque et presque l'égal du divin Corneille. Celuici est plus calme , et sa tête pensive exprime une méditation profonde. Son front puissant repose sur deux arcades d'une admirable perfection. Sa lèvre inférieure est un peu crispée, et son menton accuse une fermeté indomptable. Le Thomas Corneille es^; aussi un chef-d'œuvre d'exécution \ les lignes sont correctes et fermes , le modelé savant ; l'ensemble d'un style tout à fait magistral.
Caftîeri a signé encore six autres bustes du foyer de la Comédie-Française : Debelloy, Piron , Lulli , La Fontaine, Lachaussée et Jean-Baptiste Rousseau ; le premier est de in\, le c^ernier de 1787 ; Pierrç Corneille de 1777, Rotrou de 1783, Thomas Cornéille de 1785.
Itùs célèbres bustes deUolière et de Voltaire, par ^budon, sont de 1778, Tannée même de la mort. de Voltaire et de Rousseau. A propos , pourquoi donc Jean-Jacques ne figure-t-il pas dans cette galerie dramatique? c'est une omission à réparer, et !(• David, par exemple^ pourrait nous faire une belle sculpture d'après le masque moulé, qui, hélas ! porte au front la trace d'une balle. Houdon lui-même n'a-t-il pas laissé aussi un buste de Rousseau en pen4ant à celui de Voltaire ?
La tête de Voltaire est une répétition de celle de la statue en marbre : regard fin et perçant, vaste front où s'agitaient tant d'idées, bouche dessinée comme un arc prêt à lancer des traits.
Quelle différence de cette physionomie à celle de Molière ! La tête de Molière est la plus humaine , dans le vrai sens du mot, que la tradition nous ait conservée, comme son génie est le plus sympathique et le plus universel. Que )a forme et Texpres- §jpn du visage sont significatives ! Pour ma part, je 9e connais pqint de plus belle tête que celle de Mo* liére; elle se soutient, comme beauté, mais avec un caractère tout autre , à côté des têtes parfaites , «gulptées par les artistes grecs. J'ai la terre cuite ^u Molière, d'Houdon, en • pendant au bronze du )|^çin grec, dont l'original est à la Ribliotbèque. )|[oli^re rçpr^ççnte rhominae naoderne, si l'on peirt
ainsi dire, en opposition à l'homme de rantiqaité. La tête grecque est régulière et inflexi))le ; la tête de Molière est mélancolique et passionnée; die se fait aimer, tandis que l'autre se fait admirer. Le Grec a de l'aigle ; Molière n'a que de l'homme. Presque toutes les têtes de l'histoire ancienne ou moderne ont une analogie plus ou moins lointaine avec quelque race animale; Molière ne ressemble à aucun type de la création inférieure. Il est véritablement formé à l'image de Dieu, suivant le symbole de la Genèse. Et comme les Athéniens recommandaient à leurs femmes, afin qu'elles procréassent de beaux enfants, d'orner leurs maisons avec les statues des gladiateurs et des héros, de même on pourrait conseiller aux matrones de notre temps de placer dans leurs alcôves le portrait de Molière. Les générations futures y gagneraient sans doute en beauté physique et morale.
Le buste d'Houdon est une merveille. La tête ombragée de cheveux flottants , séparés au milieu eomme la chevelure du Christ, s'incline légèrement vers la droite. La moustache, un peu retroussée , laisse voir ces lèvres éloquentes, amplement dessinées dans un caractère de bienveillance et de chaste volupté. La narine est* bien ouverte et parait se mouvoir sous dés impressions sublimes. Il n'y a jamais eu de nature généreuse et abondante avec le
nez pincé et les lèvres minces. Les arcs des sourcils sont proéminents et cintrent un grand œil loyal et clairvoyant. Sur le cou nu , le sculpteur a noué une écharpe négligée; simple ajustement qui fait valoir la physionomie poétique de l'auteur du JUisanthrope» Le plus grand éloge qu'on puisse faire de ce buste de Molière, outre le sentiment et l'habileté de l'exécution, c'est qu'il a l'air d'être exécuté d'après nature.
La tête de Racine, sculptée, je crois, par Bridan, n'inspire pas le même enthousiasme. On sait que Racine et Louis XIV, qui se ressemblaient à s'y tromper, passaient pour les deux plus beaux hommes du dix-septième siècle. C'est une beauté fort discutable, si l'on considère l'expression plus que la régularité. La tête de Louis XIV présente tous les signes de l'égoïsme, de la sécheresse et de l'orgueil. La postérité en a rabattu beaucoup, de cette estime exagérée que les courtisans faisaient du grand roi , de son génie et de sa beauté. Le génie de Racine, son Menechme, n a pas été entamé par lès folles attaques de l'école romantique ; mais il est permis, du moins, de trouver la tête de Racine un peu mince, prudente et comprimée, à côté des têtes de Molière et de Corneille; ce qui n'empêche pas Phèdre d'être un chef-d'œuvre et une véritable invention poétique.
Pajou^ qui eut ui^e grande célébrité sous Louis XY^, est Fauteur du buste de pufrény, daté 1781. II avait passé douze ans à Rome, et Ton voit quelques ouvrages de lui au Musée de sculpture moderne, ^ Trianon et à Saint-Clôud. En 1782, il restaura la fontaine des, Innocents, de Jean Goujon. Il mourut en 1809, âgé de soixante-dix-neuf ans.
L'es bustes de Regnard, 1779, et de Danoourt, 1782, sont de Foucou ; celui de Destouches, 1781, est de Rerruer. Ces deux sculpteurs n'ont rien laissé qui doive sauver leur nom de l'oubli.
Sous l'Empire on ajouta, en 1812, les bustes de Ducis , par Taunay, de Baron et de Gresset , par Fortin.
Il est bien triste de comparer les productions de récole impériale à la vive et élégante sculpture du dix-huitième siècle. Chose singulière : cette époque héroïque du moderne César, époque de bronze et de marbre, comme celle des empereurs romains, à n'envisager que les hauts faits historiques, n'a pas produit un seul statuaire. C'étaient les peintres, David en tête, qui contrefaisaient la sculpture, comme l'a justement remarqué M. Guizot dans son Salon de 1810. C'était aux procédés et aux effets de la statuaire que les peintres demandaient le succès de leurs tableaux. Les Horaces de David, le Bélisaire de Gérard, le Marcus Sextus de Guérin ,
exécutés en pierre, offriraient des ^upes asset convenables. Mais, de sculpteur sculptant» avec Tébauçhoir ou le ciseau, point. Çbaudet, Rolland, ne manquent pas d'une certaine habileté ; mais qui les connaîtra dans cent ans?
La révolution classique ou académique qui s'o- Çé|[a dans les arts, à la fin du dix-buitième siècle , et qui a conservé son influence presque jusqu'à nos jours, n'a créé dans la statuaire aucun représentant * îÙustre. C'est Winkelmann, surtout, qui commença cette réaction par son Histoire de Tart antique* En peinture, il fut accompagné aussitôt de son ami Raphaël Mengs, et un peu plus tard de Louis David* La formule de Winkelmann était : a Le beau absolu, dont l'art grec est le type » , hérésie incroyable, qui sacrifie l'avenir au passé, et nie complètement Tac* tivité de la poésie vivante et la renaissance éternelle du génie humain. La croisade entreprise par Winkelmann pour la conquête de la Jérusalem écroulée entraîna tous les savants de l'Europe, et à sa suite s'enrôlèrent subitement tous les seigneurs féodaux de l'art, de la critique et de la littérature. Mais cette armée de fanatiques ne réussit pas à res* susciter le Lazare antique. Les plus intrépides ne parvinrent qu'à déchirer quelques plis du linceul enlevés au tombeau silencieux. Ce sont les loques qui ont traîné depuis cinquante ans sur le champ
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de Tart eimq[>éen. La mort avare conserva la vie éteinte dans les profondeurs de la vieille Jérusalem.
n se trouva pourtant un jeune homme qui, venu à Rome en 1779, consacra bientôt son talent avec ferveur à restituer des pastiches de l'art antique. Quoique Ganova tienne, par ses premiers instincts, à Técole gracieuse du dix-huitième siècle, ses œuvres postérieures, sauf la Madeleine, ont reproduit avec éclat l'imitation de la statuaire grecque. Tels sont le Thésée terrassant le Minotaure, et l'Hercule précipitant Lycas. C'est Canova qui fit du premier Consul une statue colossale entièrement^ nue, appartenant aujourd'hui, fatalité étrange, à lord Wellington, l'ennemi de la France. C'est Canova qui e^t , en 1815, la triste mission de dépouiller nos musées des conquêtes impériales. Canova mourut eh 1822 ; il eût mieux fait de mourir avant 1815.
Cherchez bien. Connaissez-vous un grand sculpteur firançais sous l'Empire ? Il n'y en a point. Et quand, au cours de la Restauration, la peinture s'émancipa en compagnie des lettres, quand, de toutes parts, se proposèrent des peintres nouveaux, si différents de l'école académique, et si différents entre eux, Prud'hon, M. Ingres, Géricault, Eugène Delà croix, Ary Scheffer, Sigalon, que faisait cependant la sculpture? Un seul homme sortit de la foule obs cure, M. David (d'Angers), dont les nobles convie-
tions et la science vigoureuse ravivèrent Pinspiration plutôt même que la forme de Fart statuaire* Mais combien comptez-vous de sculpteurs éminents à côté de nos peintres modernes ^ assurés d'une gloire future?
Après la Révolution de 1830, il y eut quelques tentatives de rénovation, et le romantisme, comme on disait alors, tortura aussi , superficiellement , le marbre et le bronze ; mais le mouvement ne fut pas unanime et profond comme en peinture, comme dans les lettres et le théâtre. Nous avons aujourd'hui une demi-douzaine de bons sculpteurs autour de M. David (d'Angers) et de M. Barye. On peut douter cependant que notre école de statuaire laisse un souvenir lumineux et durable.
Au foyer de la Comédie-Française, les bustes récents qui complètent l'illustre série des auteurs dramatiques sont bien effacés par les bustes de GaffierietdeHoudon. Le Sedaine, 1813, est de M. Gatteaux, de l'Institut ; le Lesage, 1842 , par M. Des- IxBufs; le Marivaux, 1843, par M. Fauginet; TAndrieux, 1836, par M. Elschoect ; le Duval, 1845, par H. Barre; le Picard, par M. Dantan aîné; le Beaumarchais, par je ne sais qui. Les deux bustes qui. sortent du commun sont ceux de Casimir Delavigne, 1844, et de Marie-Joseph Chénier, 1845, par M. David.
Nous voudrions voir ajouter, à cetfç çoUeçtiç^ curieuse comme iconographie, quelques bustes d'aoteurs célèbres, Talma, par exemple, et les têtes distinguées de H"' Mars et de ^"* Rachel. Hais qui pourrait aujourd'hui ciseler sur le marbre l'esprit et la grâce de Gélimène, la fière tournure et lorigina* Iité de la sœur des' Horace ?
«BTI7B «ilCftmALE. — 17 MAIS.
Nous sommes au 25 juillet dans le royaume des arts. De mémoire de critique, on n'avait jamais vu pareille insiu'rection contre le jiiry patroné par la liste civile. Mais aurons-nous les trois glorieuses journées qui assureront la victoire et promettront aux artistes la meilleure des républiques? Les Polignac de l'Institut et la camarilla seront-ils expédiés à Cherbourg? Malgré l'exaspération générale, nous doutons que cette révolte devienne une sérieuse révolution.
Donc, on a refusé tout le monde, dans toutes les écoles et de tous les partis , dans le marais et dans la plaine aussi bien que sur la montagne. On a même refusé de très-mauvais peintres; ce qui, les années précédentes , ne se pratiquait guère que par
exception , le jury réservant ses foudres pour }es peintres originaux. Cette année, le pouvoir arbitraire a été bien maladroit de s'attaquer ainsi aux médiocrités insignifiantes. Comment s'est-il laissé emporter par la jalousie et par je ne sais quelle fatalité , jusqu'à proscrire une bourgeoisie placide qui ne lui disait rien ? Il y a plus de mauvais artistes que de bons ; aussi Foj^osition aujourd'hui est-elle formidable. Elle compte parmi ses chefe des peintres illustres, et même des hommes très-riches, soutenus par une armée de malcontents et de modérés enragés. Tant que le despotisme jfie persécutait que les hommes de talent, la bourgeoisie du royaume de Part se tenait tranquille , et , comme elle trouvait porte ouverte, elle s'inquiétait peu que le génie restât dehors ; tant que l'intérêt de l'art et de la poésie a été compromis tout seul, elle a laissé faire et laissé pjisser l'ancien régime. Aujourd'hui que la censure académique blesse l'intérêt des boutiquiers patentés et des gardes nationaux de la peinture , la majorité s'agite et menace. Ce sont toujours les anciens amis d'un pouvoir exagéré qui aident à le détruire quand le temps est venu. C'est la noblesse qui a sacrifié la féodalité dans la nuit du 4 août ; ce sont les plus fougueux terroristes qui ont fait le 9 thermidor contre le Comité de salut public ; ce «ont les vieux serviteurs de Napoléon qui ont dé-
cidé sa chute en 1815. Et parmi les plus ardents libéraux de la Restauration, ne remarquait-on pas des hommes qui avaient ramené les Bourbons en triomphe et fabriqué la Charte de Gand? Si j'étais roi, je me défierais de ceux qui m'auraient aidé à prendre la couronne.
Que de cris indignés, que de plaintes modestes , que de lamentations bien légitimes, nous avons entendus aujourd'hui dans les galeries du Louvre I Mais cependant si les artistes souffrent ainsi dans leur dignité , dans tous leurs intérêts , c'est bien leur faute. Pourquoi se soumettent-ils à cet esclavage ? Pourquoi acceptent-ils l'ancien régime? S'il y a un jury ordonné par la liste civile , c'est qu'il y a des peintres qui présentent leurs ouvrages à l'arbitraire de ce tribunal absolu, irresponsable, dont l'autorité s'exerce à la turque ou à la vénitienne. Si les artistes avaient le sentiment de leur solidarité et quelque indépendance, ils laisseraient MM. Garnier, Hersent, Pujol, Heim, Brascassat, Blondel, Petitot, Ramey, Nanteuil, Huvé, Fontaine et autres, attendre dans la solitude de leur concile des rivaux à immoler, et ils organiseraient tous ensemble une belle exposition libre et permanente.
A propos, pourquoi n'a-t-on donc pas refusé, cette anqée, Decamps, Ary Scheifer, Rousseau, Dupré, Barye et Meissonnier? c'est qu'ils n'ont pas
voulu subir la censure, et qu'ils out pri$ ^ a>![9n^ la ferme résolution de ne plus jamais rien enyoyçfr au Louvre.
Que les autres en fassent autant.
Ainsi tomberait le jury , sous le ridicule et Timpuissance. Ainsi les artistes s'émanciperaient dç la domination de la liste civile , et , une fois librement associés, ils proposeraient à l'Etat, — à la Chambre des députés, — de reprençjre sur Tari un patronage légitime , et de réglementer les expositions nationales. La Chambre ferait une loi plus oi^ moins bonne, meilleure assurément que les caprices de la cour et de l'Académie. Est-ce que les livres ont besoin maintenant , comme jadis, d'un privilège du Roi pour paraître? La publication es( censée de droit commun. C'est une loi mauvaise, suiyanf nous , qui régit les lij)ertés des lettres et de la presse ; mais enfin c'est une loi , et la nation peut la changer. Le droit est acquis ; il ne reste qu'à confonner le fait au droit. Est-ce que les lettres dépendent de la liste civile? Pourquoi tous les^ intérêts de Tart, comme les Salons, la conservation des Musées, renseignement et les récompenses ne seraient-ils pas rattachés à TEtat par Tintervention d'un ministère ?
Il n'y a rieri là sans doute d'effrayant poi)r per-, sonne, mais, au contraire, une ^rantiepou^ tou|
le monde. Sous Tançienne royauté, et jusqu'à 1781 l^s académiciens seuls avaient je droit d'exposi au Louvre. Sitôt qu'une assemblée nationale s'en ptara de la question , la liberté fut décrétée. Le S Ion du Louvre , c'est la presse pour les tableau} disait Barrère; et la Cionstituante ne mit pas d'ai tre condition à cette liberté de Tart que de respei ter Tordre , les lois et les mœurs. Pourquoi 1< artistes et le gouvernement ont-ils abandonné 1< nobles traditions de nos assemblées nationales et c la République ?
On dit que les artistes veulent recourir à ]a lisl civile elle-même, afin d'obtenir justice, et hRevt de Paris propose une supplique respectueuse a Roi. C'est accepter d'abord la dépendance actue|l< tandis qu'il faudrait , suivant nous , soustraire à . cour le gouvernement des arts. Que n'adressent-i une pétition au jury en personne ! Le moyen sera délicat. Le jury et la liste civile n'est-ce pas un même chose? L'un obéit à l'autre qui lenomm< Que)|e naïvet-é de demander une sorte de suicide un privilège jaloux sans doute de son autoril comme tous les privilèges \ En fait de droits, il fai les prendre ; ça ne se donne pas de bonne volonté S'il y a beaucoup de refus au Salbn, c'est apparen ment que le çbftteau n'en est pas offusqué ; ce n'ej P9Ç Il/l. l^ontaine et ]{. Çranet qui se risquer^ent
contrarier leurs patrons. Tout le monde sait , d'ailleurs, qu'ils se promènent le matin en compagnie de la liste civile au milieu de la foule des ouvrages proposés au jury. Je soupçonne M. Montalivet d'avoir, autant que n'importe quel architecte , voix délibérative dans le conseil secret.
Mettons donc, s'il vous plaît, que la réforme sollicitée depuis si longtemps ne viendra point du côté de la cour. A ce train-là, les artistes ne feront pas leur révolution de Juillet. Est-ce que Charles X a retiré ses ordonnances? Oui , quand il fut à Rambouillet. Eh bien! le jury sera renversé , et l'institution des Salons périodiques perfectionnée, quand la majorité des artistes , ou du moins les hommes de talent, protesteront noblement par leur volontaire retraite , et organiseront une publicité libérale en dehors de toutes influences étrangères. La presse tout entière applaudirait avec enthousiasme, et suivrait le peuple pittoresque sur le mont Aventin.
En attendant , c'est à la Chambre des députés qu'il faut adresser pétition, et les noms des victimes du jury feraient déjà une liste imposante ; car on a refusé, dit-on, près de trois mille ouvrages, presque la^ihoitié , le livret contenant 2321 numéros.
Ncjpus nous proposons de visiter une partie des proscrits et nous leiir consacrerons un article spé-
ciai, puisqu'il faut aller chercher dans leurs ateliers MM. Maindron, Gigoux, Yidal, Corot, Chasseriau, et toute cette jeunesse si amoureuse de son art comme MM. Haffner, Bédouin, Besson, Alfred Ârago, Maurice Dudevant.
Aujourd'hui, pressons-nous, il faut tout voir à la première séance. Nous avons tout vu. C'est assez triste , plus triste certainement que les années précédentes. Si nous réservons M. Diaz et M. Eugène Delacroix, le beau tableau de M. Couture, quelques tableaux de MM. Roqueplan, Leieux, Isabey, Baron, Coignard , Jeanron , Corot, Robert Fleury, MuUer, etc. , le reste n'offre presque aucun intérêt. Nous chercherons encore cependant , et nous choisirons successivement les œuvres qui indiquent un certain sentiment de l'art. Pour aujourcL'hui, nous n'avons rien appris au Salon et rien oublié. Mais à défaut de bonne peinture, la mauvaise sert aussi bien à la critique. Il y a plus d'enseignements utiles aux artistes dans le ridicule Napoléon de M. Flandrin, que dans les œuvres originales des hommes de talent ; car l'originalité ne s'apprend point. Un tableau franchement détestable apprend au moins ce qu'il faut éviter.
Notre première revue ne sera donc qu'un guide ^ signalant en passant les ouvrages qu'on doit regarder à un titre quelconque , et selon les goûts.
ïni tè ]|>éfit sâlôh A%nitèé : Andréa dêl ààrto peignant une fresque, par H. Baron , et un portrait dé femme par M. Pérignon, qui a eî|)dsé tieuf autres portraits disséminés dans les galeries.
En entrant au salon carré , les Romains de la décadence , par M. Couture , appellent toiis les regards; ils sont placés au-dessus de Sîxte-Qiiînt bénissant les Marais-Pontîns, par M. Rodolphe Lehmann. M. Couture sera' incoiitestablement le Um du Salon de i847. Mais noiis craignons qu'il ne lui'arrive un grand bonheur, — un grand malheur : son tableau est menacé de plaire à tout le monde. L'unanimité ne vaut pas toujours la discussion. C'est un grand et bel ouvrage où éclatent les qualités des vrais peintres, et qui ne manque peut-être que d'un effet plus concentré au cœur de la composition. Les tableaux qui l'entourent font encore valoir sa couleur générale , d'un beau gris argenté. Comme dit Barroilhet qui s'y connaît , tous les maîtres sont gris , du gris Velasquez ou Van Dyck , mais non pas du gris des élèves de M. Ingres. L'architecture de l'Orgie romaine est surtout d'une grande tournure , à la façon de Véronèse. Les figures se sont un peu rapetissées au Salon , ce qui prouve qu'on ne saurait mettre trop d'ampleur et de fougue dans le dessin de la grande peinture.
VfèiÉ rlj^rèhdrbnà M. Ck)utur6 un âes preniiérs,
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Sur le lambris de gauche est le grand portrait équestre du 1*01 Louis-Philiiipe et de ses fils , par M. Hôhice Vemet. Nous l'avons déjà vu à l'exposition des peintres , me Saint-Lazare ; puis le Triomphe de Pisani , en 1379 , par M. Alexandre Hesse, avec de beaux costumes , mais une exécution dure et une couleur désharmonieuse; les Catacombes de Rome, par M. Granet , qui u'en èàt jamais sorti ; aux deux aiigles , les portraits en pied dlbrahim-Pacha et du Bey de Tunis, par Hl. Champmértih et par M. Larivière; sous le portrait de M. ChampmaHin, un paysage d'ehiknt, par cet honnête M. Watelet, qui tient à une race d'artistes, et qui fut accusé, en soii temps, ce n'est pas hier, d'être un révolutionnaire et un novateur.
En face du tableau de M. Couture, le Saint Laiifètd , de H. Brisset , déjà exposé avec les envois de Rome ; à droite , un curieux Songe de Jacob , par M. Ziégler, la Mort de Jeanne Seymour, paf St. Eugène Devéria, une Femme nue , de grandeur naturelle, par M. Hermann Winterhalter ; à gauche, la Ronde du Mai , par M. Mnller , charmant tableau qui n'atira pas cependant autant de succès que le Printemps , de Tannée dernière ; le fameux Napoléon législateur, commande & M. Hippplyte l*lan-
drin pour une des salles du Conseil d^Etat. Il faut voir la tête de l'Empereur , les marches du trône , et surtout le ciel ! Près de cette incroyable peinture, est un paysage de M. Desgoffe , appartenant à la même école, avec Argus et une vache blanche qui ne sort pas des troupeaux de Jules Dupré, de Diaz ou de Rousseau.
Au milieu du quatrième lambris du grand salon, on remarque le Galilée de H. Robert Fleury , sur lequel il faudra revenir ; à gauche, un beau tableau de H. Adolphe Leleux, un chasseur de Java, monté sur un buffle et attaqué par un tigre , groupe énergique par M. Raden-Salek-Ben-Jagya , et un portrait de Femme en pied , par M. Court.
Les petits tableaux intéressants sont les Musiciens juifs deMogador, par Eugène Delacroix; un Intérieur de forêt, par M. Diaz ; un excellent Paysage, effet de soir ^ par H. Corot , peinture très-poétique et très-harmonieuse; des Espagnols des environs de Penticosa, par Camille Roqueplan ; les Bords de la Seine, par M. Fiers ; le Baptême, par M. Guillemin ; un paysage avec une lutte de bergers, par M.Paul Flandrin, et deux tableaux de Técole d'Anvers : la Fête du curé, par M.^Qrheyden, et l'Armurier, par M. Leys ; c'est ta^urs le même pastiche adroit des maîtres flanâi^d^ ou hollandais. N'oubliez pas aussi le curieux portrait du mare-
cbal Soult, par M. Heuss, le ptoiégé de M. de Metternich et Fauteur du portrait infligé par M. Guizot àsesélecteurs de Lisieux. Que ce portrait du maréchal Soult fera bien au milieu des chefs-d'œuvre de l'école espagnole , qui ornent Thôtel du vainqueur de Toulouse , par exemple , à la place du Paralytique de Murillo, enlevé par les Anglais!
La première travée des galeries contient quatre tableaux de M. Eugène Delaci^oix , les Exercices militaires des Marocains , FOdalisque , le Christ en croix et des Nauh^és abandonnés dans un canot ; cinq tableaux de M. Diaz , le Repos oriental , une Baigneuse, la Causerie, des Chiens dans une j(»*ét et l'Amour réveillant une nymphe ; deux tableaux de M. Roqueplan , Paysan des Basses-Pyrénées et le Visa des passe-ports à la frontière d'Espagne ; une éclatante peinture de M* Eugène Isabey, Cérémonie dans réglise de Deift , au seizième siècle ; le Christophe Colomb de M. Robert Fleury , pendant au Galilée ; une Bataille de M. Hippolyte Bellangé, et une Marine de M. Gndin ; un Combat de coqs, par H. Gérome ; le Récit de Télémaque, et les Moines caloyers, par M. Papety ; Backuysen contemplant les effetsde l'orage, par M. Lepoitevin; les Exilées, composition pleine de sentiment et de style, mais d'une couleur douteuse , par M. Duveau ; la Partie de musique y par M. Leys, d'Anvers; Henri IV et
FîltSrètte, avéô un j^aysage trèà-na!f,ftfff H. ÉiÛé; an Paysage en hauteur, par M. Corot; le Guittarrero de IK. Armand Leieux ; le Labourage, paysage et aniniàux , par H^'" Rosa Bonheur; un fin Inté^ rieiir, j^r M. Fauvelet; des Fleurs et des Papillons, d'une délicatesse et d'une harmonie charihantes , par M. Philippe Rousseau ; un sévère Portrait dé Liszt, de profil, par M. Henri Lehmann ; et un Portrait de M. Leverrier, par un peintre qui rie découvrira jamais aucune étoile. Un des juges de rinstitut, M. Heim, est représenté dans cette travée par un tableau des plus curieux : une Lecture au foyer du Théâtre-Français , avec les caricatures de MM. Hugo, Dumas, de Vigny, Taylor, Casimir Delavigne , Andrieux et autres. C'est amusant au possible.
En passant à la seconde travée, arrêtez-vous devant le portrait de femme , placé sur la colonne de droite. Ce beau portrait est de H. €outure. Vous n'avez à voir dans cette travée obscure qu'un excellent Souvenir d'Espagne, par M. Hédouin; les Femmes et le Secret , peinture lumineuse , par M. Verdier; un Portrait de femme, par M. Decaisne ; et un vigoureux Paysage, par H. Hugues Martin, très-habile décorateur du Cirque Olympique.
Dans la rotonde qui conduit à la dernière travée , M. Ziégler occupe le milieu ; sa Judith aux portes
de 9étl)u)ie , et tenaqt la }éte 9{ipglante , g^i di^ ip^t peinte ; on y chercherait en vain le$ qualités (lu petit Giotto qui est au Luxernl)ourg. Au-dessus de ^ Judith) un groupe du Dante inspiré par Béatrix et par Virgile , tableau ovale en hauteur, par If. Glaize; à gauche, un vigoureux Combat de taureaux, par M. Coignard; en face, le Repos dv^ laboureur, peinture forte et magistrale, par M, Jeanron; eniin, une Marine de M. Gudin, avec un effet d'aurore boréale; nous ne voulons pas le croire.
La troisième travée n'est; P^s si riche que la prefliière. Cependant on y voit encore le Corps-degarde à Mequinez', par M. De|acroix ; un intérieur 4u ^as-Bréau , par ])I. Diaz ; un superbe portrai^ d'Âdol{4ie Leleux, par lui-même, tête énergiqui^ qui rappelle Alphonse Karr. Charles Blanc , peint ' par H. LepauUe , a Tair |ort triste près de ce por* trait digne des maîtres. M. Champmartin a là aussj une tête d'homme très-drôlement beurrée sur la toile , et deux scènes de chats blancs qui nous reportent à l'enfance de l'art. M. Gudin noi^ montr^ \q, plage de Schevenningue, si. souvent, si admirablement peinte par les maigres hollandais, par Adriei^ Ostade, puyp çt les autres , qui n'ont jamais pris la mer pour de l'eau de savon. 1^. Vau Schende^ au89i, après s^s anciens cQmp|triotes, çhçrcbe dan|
«on Tonnelier un double effet de lune et de feu » que Scalken , Gérard Dow ou Peter De Hoog n'approuveraient point. M. Paul Flandrin est poursuivi par les lions , et sa Lionne en chasse reproduit agréablement les Lions assistantau lever del'aurore, du dernier Salon. M. Leullier a presque retrouvé pour sa Chasse aux Caïmans sur les rives du Mississipi , l'ancienne verve de son Cirque des chrétiens livrés aux bétes. M. Biard assemble toujours une foule impénétrable devant ses Quatre heures au Salon. M. Granet, de l'Institut, a stéréotypé, comme à l'ordinaire , quelques papiers peints représentant des intérieurs et des moines. M. Hippolyte Flandrin a fait un portrait d'homme , qui a la prétention d'imiter le style de m. Ingres. Les autres portraits dignes de remarque sont un portrait de femme , intitulé : Dix-huit ans, par M. Besson , un portrait d'homme par M. Verdier , un portrait de femme par M. Tissier. £n paysages, nous avons un Bateaupécheur en rade , par H. Hoguet ; une Vue des frontières d'Espagne , par M. Roqueplan ; quelques fines études par M. Anastasi. H. Baron est l'auteur d'une Soirée d'été; M. Fontaine, d'une Scène d'invasion, un peu imitée de Diaz; H. Luminais, d'un vigoureux Champ de bataille , dans le style et la couleur d'Adolphe Leleux ; M. Chavet, d'un petit tableau très-fin , la Leçon de chant ; enfin M. Phi-
lippe Rousseau, de la Taupe et les Lapins, peinture -très*spirituelle et très-harmonieuse.
En tournant vers la galerie de bois, on rencontre une série de douze dessins d'après la fresque de Panselinos, au couvent d'Âghia-Layra, sur le mont Athos y par H. Papety : grand style, grande tournure, grand caractère; c'est iluperbe* Puis, dans la galerie même , de très-beaux dessins pris en Russie par M. Yvon ; une Noce de paysans béar^ nais, par M. Hafiher ; une Paysanne ossaloise , par M. Hédouin ; une Orientale, de Diaz ; des Mendiants espagnols , par M. Armand Leleux ; un Contrebandier, par M. Jeanron ; un (£dipe détaché de Tarbre^ par M. J.-F. Millet, dont nous avons vu ailleurs d'excellentes peintures ; quelques paysages d'une bonne couleur, par MM. Brissot, Adrien Guigne t, Victor Dupré , Tournemine , et deux vues prises en Vendée, par M. Charles Leroux. Ici encore, nous trouvons égaré un portrait d'homme , peint en maître, par M- Couture.
Après cette nomenclature rapide, simplement extraite du livret entre 2,010 numéros consacrés à la peinture, nous serons plus àFaise pour étudier les rares ouvrages qui en valent la peine. En outre , la sculpture nous offrira 168 ouvrages , l'architecture 19, la gravure 122 ; en tout, 2,321 numéros portés au Catalogue, sur environ 5,000 présentés au jury ,
M. COVTUHE.
Les sublimes raisonneurs du dix-huitième siècle eurent une fois, — ce n'est pas la seule, — une' idée très-singulière et très-drôle : voyant que, dans les arts , chacun , sauf peut-être Raphaël , ne possède que certaines qualités saillantes, lesquelles excluent même ordinairement les qualités opposées, ils imaginèrent de faire exécuter un tableau par une^ coalition éphémère de peintres diversement doués. Celui-ci fut chargé de méditer la composition, celuilà de dessiner Tensemble, un autre d'accentuer des parties spéciales, un autre de poser la couleur. La pensée et la forme, la ligne et le modelé, le paysage et la figure, le ciel et la terre, la nature et l'homme, furent amsi divisés pour cette folle entreprise. Je
— aine me rappelle qu'imparfaitement cette curieuse anecdote, et je ne sais plus quel en fut le déooùment, fort peu poétique, sans doute, diamétralement opposé au génie artiste qui implique Tunité de l'image et du sentiment; résultat très-admiré probablement dans les fabriques d'épingles, oii la division du travail industriel est une condition de promptitude et de succès.
L*art est, comme l'homme, une création spéciale et imparfaite, qui ne saurait réunir en un seul exemplaire toutes les merveilles de la vie. Un homme n'a jamais représenté l'Humanité tout entière. On ne peut être à la fois audacieux et modéré , doux et brave, intelligent et naïf, abondant et sobre, capricieux et sensé , spontané et méditatif, gai et triste» fantastique et réel, poète et positif, en un mot toucher avec une égale vertu aux deux extrémités du clavier de l'âme humaine. Quelques rares génies, comme Molière et Shakspeare, ont eu seuls ce pri- . vilége. Encore est-il vrai que Molière a plus de bon sens que Shakspeare , et Shakspeare plus de fantaisie et de variété que Molière.
Supposer un homme qui résume en isoi la nature humame, c'est n'admettre pour toute musique que l'accord parfait , et rejeter du même coup toutes les combinaisons infinies des sons et les dominantes ,
particulières qui font saillie sur l'harmonie gêné- j
raie. De même, supposer que la supériorité du peintre tienne à la perfection égale et uniforme de son œuvre, c'est nier le caractère de Tart et Toriginalité du génie.
Tous les grands maîtres dans les arts, et particu- | lièrement dans la peinture , ont toujours violenté la gloire par quelque passion indomptable et rare, par une faculté* dominante et exceptionnelle. Raphaël, lui-même, doit son immortalité à un amour persévérant dont il est mort , l'amour de la beauté dans la femme. Chaque artiste illustre est un maniaque , emporté par un instinct irrésistible dans un cercle spécial du ciel divin. Michel-Ange est fou de la grandeur et du mouvement, Titien de la couleur, Rubens de la chair, Claude du soleil, Poussin de la tournure, Hobbéma des arbres et de l'eau mélancolique , Watteau de la volupté. Sublime délire qui enseigne au commun des hommes le fanatisme de la nature et le religieux enthousiasme de la vie universelle.
11 ne manque au tableau de M. Couture, pour qu'il soit un chef-d'œuvre^ que ce cachet indescriptible d'une violente originalité; et cependant sa peinture ne relève directement de personne. 11 lui manque je ne sais quel souffle d'unité poétique pour lui donner un caractère tout à fait distingué; et cependant sa pensée est écrite d'un bout à l'autre
de la tiHle avec une liberté et une franchise trèsH magistiales. Il lui manque un centre d'effet qui ras^ semble les tronçons de cette grande image et la fiisse dresser de toutes pièces comme un être vi-< Tant ; et cependant la vie est disséminée partout, la lumière, la forme et la volupté partout. C'est un peu comme les pierres brillantes d'un collier dé-* monté, étalées au hasard sous le soleil ; et cepen-< dant l'ordonnance de la composition est très-régulière, les lignes générales bien symétriques et con^ trebalancées, les groupes bien classés sur les divers plans d'une architecture parfaite.^Nous défions les plus fins critiques de reprendre justement dans le tableau de M. Couture, soit la perspective et la profondeur de Pair, soit le dessin des figures, soit l'iuuv monie de la couleur, soit l'adresse de la touche et l'habileté de l'exécution dans toutes les parties. H. Couture mérite presque, comme Andréa del Sarto, le nofn de peintre sans défaut, senza errore. Je suis même sûr que si on lui cédait pour un jour le grand salon du Louvre, avec sa bravoure de pratique il jetterait sur Tensemble de sa ccftnposition quelque audacieux efiet d'ombre pour déterminer l'unité d'aspect, car le seul défaut de ce tableau gi-* gantesque est, à notre avis, Téparpillement de la lumière, comme dans les œuvres du Solimène et de quelques maîtres italiens du dîxrseptième siècle,
ili!
li faut dire que M. Couture a peint ce palais magnifique et cette foule innombrable, dans le fond d'un atelier ordinaire, sans espace suffisant, presque sans reculée, et sans pouvoir embrasser du regard la toile entière qui a trente pieds de long. Tout grand tableau doit être vu à distance et calculé comme une peinture de décoration. Ce qui semble souvent une exagération à l'œil rapproché, prend une autre valeur quand lair interposé neutralise les demii-teintes. et dévore les contours. La même figure, considérée de près ou de loin, s'accuse avec des relations de couleur ou de forme très-différentes. On est tout étonné, selon qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne d'un objet, de voir apparaître des effets imprévus ou disparaître des caractères très-saillants d'abord. Toujours Teffet se simplifie à distance, et ]e détail sç. dissimule dans la grande tournure de la torme. Examinez sous votre main la sculpture deMichel-Ânge; c'est fou et impossible ; on n'a jamais vu sur la nature ces épaules violemment contournées, ces flancs immenses, ces attaches de bronze, ces sourcils comme des cavernes ; mais cependant, une fois le Hoïsç sur son piédestal, une fois la statue de la Nuit couchée à sa place dans le monument c|e Jules 11, vous n'apercevez plus ce&accents exagérés, et vous êtes saisi pat la majesté de l'ensemble « Il ne fau{ donc jamais redouter, dans les figures de haute fnxh
porliàD, tes v%ueiir8 les plus expressiv08el cet emportement de la forme, familier aux geands maîtres comme le Yéronèse ou Rubens.
M. Couture a pris Tinspiration de son sujet dans la sixième satire de Juvénal, traduite en vers si co^ lorés par M. Jules Lacroix :
D'où sort-il ce torrent monstrueux de licence ? Jadis un humble toit conservait l'innocence De la femme latine; el les travaux fréquents. Les mains qo'endnrcissait la laine des Toscans, Annibal sous nos murs plantant sa javeline, £t les maris debout sur la porte Colline, Tout cela défendait au vice d'approcher.
Mais le vice est venu dans la paix nous chercher : Le luxe, noir fléau, plus cruel que la guerre, £n s'abattant sur nous, venge toute la terre ! La pauvreté romaine est morte eii nos remparts. Depuis, les sept coteaux ont vu de toutes parts Descendre les forfaits que la débauche entraîne. Alors vint Sybaris, celte molle sirène.
Et Rhodes et Milet, fécondes en malheurs.
Et Tarente lascive, au front chaiigé de fleurs.
Avec Juvénal pour texte, n'afiectons pas, s'il vous plaît, une pruderie déplacée. Il s'agit de peindre les mœurs de la décadence romaine et cette orgie furieuse ou morne qui va bientôt s'abîmer dans le christianisme. M. Gigoux avait déjà représenté Cléopàtre et Antoine après la bataille d'Âctiiun,
dans un grand et superbe tableau, dont le tahiemi de M. Couture rappelle un peu la compoation. A la manière de Plutarque, qui entremêle son récit de sages réflexions, H. Gigoux avait placé au coin de la scène quelcpies Gaulois indignés, protestation vivante en faveur dç l'avenir. De même, aux deux angles de sa grande épopée, M. Couture a symbolisé, comme deux vers brûlants de JuVénal, la philosophie et la poésie qui contemplent tristement les excès d'un monde condamné. Cette réserve intelligente donne toute satisfaction à la morale, et permet aux plus scrupuleux d'arrêter le regard sur les derniers Romains, ressuscites, d'ailleurs, depuis le seizième siècle, à la cour des papes et à la cour des rois, sans qu'aucun Juvénal ait flétri la décadence moderne, avec autant de verve que le poète antique. Le tableau de M. Couture offre un immense portique ouvert sur le ciel et soutenu par d'élégantes colonnes corinthiennes, entre lesquelles se dressent les statues des héros, impassibles témoins de marbre. Au milieu du fond, et dominant toute la scène, c'est Brutus à la pose austère, à la tête carrée ; c'est le passé de Rome qui couvre encore de sa gloire et de sa vertu un peuple dégénéré. C'est la statue du Commandeur, qui ne descendra point de son piédestal pour punir l'impiété du Don Juan antique ; car la Providence ^ploiera pour le châtiment, au
lieu de la main froide d'une statue de pierre , la main brûlante des esclaves et des barbares.
Le contraste entre ce théâtre grandiose et sévère et le caractère du drame qui s'agite follement au milieu des coupes d'or, des pampres et des fleurs, des courtisanes nues et des hommes enivrés, prépare déjà à la vive et profonde impression du tableau.
Au milieu de la scène, sur un lit.recouvert de splendides draperies en désordre, une femme, vêtue de blanc» est couchée avec nonchalance, comme une nymphe rêveuse au bord de la mer sans horizon ; mais son beau visage exprime une lassitude infinie et rhébétement de sens épuisés. Ses membres, abandonnés mollement sur les coussins de pourpre, se dessinent en reliefs voluptueux. Un homme, assis près d'elle, la soutient, et tend sa coupe ciselée à une autre femme demi-nue qui y verse les acres épices de FOrient. Celle-ci, soulevée et vue de profil en pleine lumière, resplendit de fraîcheur et de beauté ; sa main gauche repose sur les épaules ambrées d'un jeune garçon, étendu comme un nageur dans ce fleuve de délices. Pour pendant à ce groupe, ViteDius, accoudé en triomphateur, contemple l'orgie, sans s'apercevoir qu'une fille, couronnée de pampres, se serre contre lui. Le torse de cette femme, vue presque de dos, se modèle admirablement dans
une demi-teinte transparente et légère qui reooum à peine le grain de la toile.
Derrière ces trois couples principaux, bondit dti s'^àffîtisse une foule de Toluptuéui et de bacchantes, émouvés par Ténus et par le grand dieu que la mythologie païenne aurait dû marier avec elle. Cèst une promiscuité insensée avec tous les degrés de la débauche antique, adroitement dissimulés dàiis Tensemble ; car la peinture ne saurait, avoir les mêmes hardiesses que le poète latin. L'épistide le plus hardi rappelle seulement une des célèbres ^'vures du duc'd^Orléans, régent , dans les illustrations de Daphnis et Chloé : Timage incomplète est risquée par les. tètes, au lieu d'être risquée par lés pieds, comme avait déjà fait Boucher dans tin de ses pastels.
Hais; comment décrire tous les épisodes de cette bacchanale? A droite, un jeune garçon qui, grimpé sur un piédestal et s' accrochant au bras inflexible de la statue, offre au vieux Romain la coupe chancelante, et quelques têtes de femmes qui le regardent en souriant; à gauche, une jeune fille, les bras crispés au-dessus de la tête, souvenir de la magnifique figure de TEnvie dans le Gouvernement de la reine, par Rubens (n* 702, au Louvre) ; et les vaincus de lorgîe, emportés par des esclaves , et les faibles qui s'endorment sur les vases renversés, et les physio-
nomies qui Matent ou qiû %*ê9êûôùmsmAi #t les couronnes de feuiUagee et de poses qui e'eiK tremêlent aux ehevelures dénoiiées ou qui serpentent sur des poitrines inondées de soleil, et l'éclat des étoffes et des bijoux , et la tournure var riée des personnages, et Tabondance de. la ooaleur.
Le premier plan , en avant du lit antique, est occupé par des vases immenses, couverts de basreliefs et de ciselures, et parés de fleurs comoie les convives eux-mêmes, et par deux figures très-habiles : à droite, un jeune honmie, debout et vu de dos, la taille ceinte d'une peau de tigre à la mode de fiacchus, élève sa coupe dans les airs. A gauche, un autre homme est étalé sur le tapis, la tête pendante, sa couronne flétrie, tombant comme les rameaux d'un saule pleureur. Ce raccourci difiicile est exécuté en maître.
Mais cependant, voici la morale de cette chaleureuse satire : c'est le jeune poète , mélancoliquement assis à l'écart contre la base d'une colonne ; ce sont les deux nobles figures de philosophes, de^ bout sur la droite, enveloppes de leurs manteaux et re^çardant avec inquiétude le suicide de la patrie. Le groupe de ces deux hommes, aux tètes pensives, aux belles formes respectées par la débauche , est dessiné dans le plus grand style et peint avec une
ain|rieur et une certitude dignes de Véronèse et des vigoureux artistes de la Renaissance.
' On voit que le tableau de M. Couture est aussi remarquable par l'ordonnance et la pensée que par la splendeur de Texécution. Il se pourrait bien que M. Couture n^eût guère songé à ces finesses du contraste, à rintervention de la philosophie au milieu de la corruption antique et à la leçon qui en résulte pour le sens de son poème. Les artistes s'étonnent quelquefois de tout ce que la critique prétend découvrir dans leurs œuvres. L'art étant primesaulier, crée spontanément une image plus ou moins complète, que la critique analyse ensuite par les procédés delà réflexion. Les belles choses se découvrent le plus souvent comme les mots d'esprit, par une révélation subite dont on n'a conscience qu'après. La véritable éloquence ne cherche point son langage : elle prête sa voix au génie intérieur qui l'anime et qui lui commande. Les beaux vers naissent tout faits et ne passent point par un moule factice. De même, les belles images sautent aux yeux des peintres privilégiés. Il n'y a rien de plus facile que de faire une comédie de Molière, — quand on est Molière. De même, encore, Titien ou Rubens n'ont pas besoin de ruminer dans leur génie des spéculations abstraites, avant de jeter sur la toile une image vivante et significative. Les vrais pein-
— itl —
très peignent d'abondance, comme parlent les vrais orateurs.
Ce n'est pas dire absolument que Fart soit aisé et la critique difficile, au rebours du vers célèbre dont la justesse toutefois peut être contestée. La critique et Part ne sont pas faciles, en ce sens qu'ils exigent une éducation préliminaire et l'habitude des procédés particuliers à leur essence. Si l'art crée, la critique explique ; elle est la compagne fa* milière de l'art ; elle lui est subordonnée, comme la réflexion est postérieure à la passion; mais elle est, jusqu*à un certain point, solidaire du génie qui invente et qui réalise, de même qu'en boime métaphysique, on ne saurait complètement séparer du sentiment l'intelligence. S'il y a de l'inrelligence dans toute œuvre artiste, il y a aussi dans toute critique éminente un véritable sentiment poétique ; sans quoi, de part et d'autre , on n'aboutirait qu'à rinsigniflance et à la stérilité.
Mais les procédés de la critique sont tout autres que les procédés de l'art. Elle nait de facultés dominantes qui par nature diffèrent des facultés artistes, quoiqu'elles aient beaucoup d'analogie. L'art est passionnel exclusif, tandis que, la critique doit être compréhensive. Si Ton reproche aux critiques de n'être pas créateurs, il n'y a jamais eu non plus de grand artiste qui fClt bon critique. L'art est trop
inditiduel', trop indépendaiit, trop original, trop entraînant, pour laisser à Fesprit la placidité, l'équité distributive, la tolérance nécessaires à une logique impartiale. Les grands peintres ne se connaissent guère en peinture ; les critique^ intelligents n'ont jamais été peintres, témoins Diderot et Lessing. Comment un artiste original, c'est-à-dire distinct des autres artistes, apprécierait-il justement des qualités originales opposées à son propre génie ? On dit que M. Ingres n'est pas fou de Rubens , qui le lui aurait bien rendu sans doute.
Ces réflexiotis n ont pas d'autre but que de montrer la solidarité des lettres et des arts. Bien n'est {rfus fécond pour les écrivains que l'étude de la peinture. Les belles images enseignent le beau style. Mais l'esthétique ouvre aussi aux artistes, qui ne s'en soucient guère, dés horizons nouveaux et immenses. C'est un pays dont l'exploration a été trop négligée par notre école moderne. Aussi, que de peintres bien doués sont tombés impuissants à rentrée de la carrière, après un début glorieux! Pour notre part, nous ne nous sommes jamais trompés sur ces renommées passagères, dues au charme d'une peinture éclatante, ou à Tintérét du sujet qui entraîne souvent Tadmiration publique. L'avenir de M^ Couture nous semble assuré par des raisons plus K^es. L'autenr de la Décadence romaine est un
peintre qui sait son métier comme les praticiens consommés, et qui joint à la vivacité des impressions le sentiment de la grandeur et du style. Le merveilleux de cette exécution, outre la science du dessin et la beauté de la couleur, est une touche délibérée, libre, sans aucune fatigue, légère, et pourtant tràs-vigoureuse. En plusieurs endroits, la toile est à peine frottée , et sert de fond et de lien à Tharmonie générale. M. Couture a choisi un moment de verve et de bonne fortune pour enlever chaque morceau. Il n'a peut-être à redouter que les séductions du succès. Cependant on pourrait dire sans crainte, que cette Décadence décidera son ascension, pour imiter ce mauvais bon mot d'un des amis de Fauteur de la Méduse, au Salon de 1819 : «Mon cher Géricault, vous avez fait là un Naufrage qui n'en sera pas un pour vous. »