M. DIAZ, ETC
Vive le soleil I vivent la couleur et les nymphes ambrées, et la chair d'opale , et les chevelures ondoyantes , et' les belles étoffes aux mille reflets, et les pierreries flamboyantes, et les bois poétiques , et les gazons émaillés, et la lumière voluptueuse et les ciels infinis I Vive la vie ! la vie partout, dans Tair insaisissable, dans le paysage sans cesse varié, dans les fleurs et les animaux joyeux d'être au monde , dans les créatures humaines agitées de tant de passions ! décidément , la peinture ennuyeuse n'est pas amusante. Nous avons tous assez d'ennuis dans la vie politique et dans la vie intérieure, pour pardonner aux arts de nous rappeler la nature naturelle, natura naturans^ comme disaient les anciens.
la nature éternellement féconde et luxuriante qui constraste si cruellement avec nos mœurs factices et toutes les inventions douloureuses d'un monde à l'envers.
Les anciens avaient eu Pesprit d'animer tout l'univers par des allégories fantastiques. Us avaient peuplé les nuages et les étoiles , la mer et les ruisseaux , les forêts , les prés , les montagnes et les grottes » de myriades de génies et de divinités gracieuses. Ils avaient personnifié dans la forme par excellence , dans la beauté humaine, les diverses influences de 1^ réalité extérieure. Symbolisme véritablement religieux , puisqu'il faisait aimer les conditions de notre existence.
Au contraire , le christianisme a voulu briser tous les liens de l'homme à une terre maudite. Il a noyé les Naïades dans leurs ruisseaux murmurants ; il a enterré les Dryades au pied des chênes attristés; il a fait évanouir les Sylphes de Pair; il a renvoyé aux enfers tous les génies évoqués par la poésie antique \ il a transformé le globe en Thébaïde déserte, en une vallée de larmes sur laquelle flotte, solitaire , Fombre de Satan, ofTrant sa griffe perfide aux hommes fatigués de ce bain de pleurs.
La Renaissance moderne , au seizième siècle , a cependant racheté le monde de cette damnation catholique , et Ton vit alors mourir stoïquement ,
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pour sauver les droits imprescriptibles de la vie, ooe foule de martyrs aussi convaincus que les premiers chrétiens.
Depuis trois siècles, l'humanité soulève avec effort le sombre linceul dont le catholicisme avait enveloppé la vie universelle. Depuis les Valois, la France artiste et philosophe n'a cessé de protester en faveur de la nature et de la liberté humaine. Quand Rabelais créait Panurge et Gargantua, Germain Pilon modelait ses femmes aux longues cuisses, aux flancs voluptueux ; quand La Fontaine écrivait ses contes , Poussin peignait ses Bacchanales ; quand Fabbé Prévost devinait Manon, Watteau renversait ses bergères au bord des fontaines. Le dix-huitième siècle tout entier n'a eu qu'une idée, la réhabilitation de la nature, qu'un amour, la liberté de l'esprit et la beauté de la forme.
Gardons-nous bien de renier cette glorieuse tradition de la pensée moderne, sous prétexte d'un ascétisme condamné et d'une pruderie insensée. Dieu nous a donné le soleil et les campagnes splendides, et toutes les magnificences de la forme, pour que nous l'adorions dans son œuvre immortelle. Les artistes sont les prêtres qui initient les hommes de bomie volonté à riqtelligence du verbe de la nature ; car la nature parle sans cesse dans son langage mystérieux, et nous provoque àFadmiration.
Diaz est nn des plus fanatiques de la lumièM et de la couleur. Sa monoraanie lui montre partout des coups de soleil et des effets de pierres précieuses. Pour lui , la nature est toujours illuminée et frémissante de plaisir. Il ne connaît point Fhiver et les climats gris. Ce n'est pas lui qui aurait ima« giné que la terre est ronde avec des pôles glacés ; car il n'a jamais quitté les tropiques. Aussi les habitants de ses paysages se passent volontiers da vêtements, et $*ils se permettent quelques draperies légères, c'est un luxe et une fantaisie de couleur. Les arbres et les fleurs ne se couvrent pas de costumes étrangers. Pourquoi les femmes cacheraientelles réclat de leur beauté toute nue , qui se mêle si bien aux nuances variées de la terre et du ciel ? A vrai dire, même, les personnages de Diaz ne sont que des ornements et des accessoires. Ils sont faits pour compléter le poëme du paysage, et, au besoin, on les remplacerait par un buisson de roses, ou par l'épanouissement d'un rayon.
Que signifie donc la peinture de Diaz? Elle signifie que la campagne réjouit toujours le cœur de l'homme , que les forêts nous offrent toujours des spectacles magnifiques , et qu'il fait bon se coucher sur l'herbe et regarder le scintillement du jour à travers les feuilles des arbres , et que nous avons tort de ne pas nous retremper souvent au sein de
la nature » et que nous serions meilleurs si nous vivions un peu plus au grand air. Â propos , que signifie donc un beau coucher de soleil?
Une promenade dans la forêt de Fontainebleau vaut, pour le perfectionnement de soi-même , tous les sermons de Fabbé^havignan.
Nous avons au Louvre neuf sermons de Diaz, ou si vous voulez , le même discours en neuf images. L'Intérieur de forêt, exposé dans le grand salon, à droite en entrant , est resplendissant de lumière , avec une percée sous les arbres, des ombres transparentes et des éclats de soleil, sur un terrain couvert de mousse. Première qualité. Le Bas-Bréau est à droite, au commencement de la troisième travée : grands et beaux arbres autour d une mare sauvage, où s'abreuve un troupeau de vaches en parfaite santé. Les Chiens dans une forêt ofirent encore le même aspect pittoresque et la même abondance de couleur ; seulement, la verdure est diaprée par les petits épagneuls au poil lustré, qui courent en tous sens comme des lutins au sabbat. Dans la Causerie, un bouquet de femmes, au milieu de la campagne ; le Rêve, je vous souhaite de le faire ; la Baigneuse, je vous souhaite de la surprendre ; l'Orient, je vous souhaite d'y aller voir ; les Femmes d'Alger, je vous en souhaite à Paris. Partout, c'est la même exubérance et le même charme. C'est une ivresse de soleil .
Le talent de Diaz a pourtant un défaut , c'est de ne toucher qu'une corde de la nature. Prenons-le comme il est, puisqu'il a le bonheur d'être exquis. Un peintre n'est pas tous les peintres. Jouissons de cet endiablé de coloriste, en réservant aussi nos sympathies pour les autres qualités de l'art , pour la mélancolie ^t la profondeur de la pensée , pour la correction du dessin et Ia*grandeur du style, pour toutes les images qui font pénétrer dans les passions humaines , si violentes et si complexes. Aimons à la fois Diaz et M. Ingres, Eugène Delacroix et Ary Scheifer. Faisons pour les contempoains comme pour les illustres morts. Ayons des couronnes pour toutes les gloires diverses. Que Raphaël ne fasse jamais nier Rubens. Claude Lorrain n'attaque point Hobbéma , et Murillo vaut le Poussin.
L'influence de Diaz a entraîné beaucoup d'artistes dans le tourbillon de sa lumière. M. Longuet s'y baigne en plein, et il y trouve des harmonies délicates et riches. Mais une fois qu'on s'est assimilé en partie les inspirations et les procédés d'un maître , il faut reprendre son caractère propre et peindre selon son œil et son cœur.
M. Besson est aussi un peu trop magnétisé par le fluide de Diaz. Le Goûter au bois manque d'une originalité véritable. Les portraits de M. Besson, dont nous parlerons ailleurs , ont plus de naturel
que sa pastorale. On a refusé d'ailleurs à M. Besson ses meilleurs tableaux.
Haffner est dans le même cas. Il a au Louvre un excellent portrait de femme et des Paysans béarnais qu'on doit classer avec les productions des plus vigoureux artistes. Hais le jury a repoussé cinq autres tableaux d'Haflfner, qui auraient décidé de sa réputation. Nous reprendrons M. Haffner aveé H. Cbasseriau et sa superbe Juiverie à Constantine, avec M. Gigoux et son grand Charlemagne , avec M. Maindron et son groupe d'Attila, avec les autres peintres ou sculpteurs écartés par le jury, malgré leur talent et une position déjà éminente dans l'école française.
MM. Muller, Isabey et Baron attirent, comme Diaz, les amateurs de la peinture réjouissante, rehaussée par la vivacité des tons. La Ronde du mai passe sans doute dans le monde pour un des plus jolis tableaux de Tannée. Il est impossible , en effet, d'avoir en peinture plus de gaieté folle et d'abandon. Contre le mai , habillé de fleurs de la tète aux pieds , se tiennent un jeune garçon qui joue du chalumeau, et une jeune fille qui agite en Pair son tambour de basque. Un collier de belles paysannes endimanchées tournoie à Tentour comme le chœur des nymphes légères. Mais , en avant » le fil du collier 8*est brisé et a laissé égrener par terre
une femme souriante que la perle sa voisine veut rattraper. Ces deux filles sont délicieuses, l'une accroupie et relevant en l'air son f)*ais visage, l'autre avec son mouvement d'épaules et de hanches qui s*in<clinent , tandis que les jambes sont emportées par la danse. Au milieu et de face, est une autre femme dont les blanches draperies sont collées sur ses 7orm^s juvéniles. A droite , une femme se penche pour boire aune fontaine-, près d'elle , une mère montre la fête à son enfant, et un peu en arrière , dans la demi-teinte du bocage, des amants se disent à la bouche de voluptueuses folies , sans s'apercevoir qu'une fillette écarte les branches pour prendre en cachette sa première leçon d'amour.
La couleur du tableau de M. Muller est vive et variée , le mouvement de ses figures capricieux et bien dessiné. M. Muller est un praticien qui ferait un savant Christ ou un tableau d'histoire , tout comme un autre , s'il ne préférait le charme et Pespril à la peinture plus sévère. Il a fait, une fois dans sa vie, un Martyre de saint Barthélémy, vigoureux et terrible comme un Ribera. Les premiers plans de sa Ronde du mai sont surtout peints avec une abondance et une libellé très-magistrales.
M. Isabey a toute sa coquetterie habituelle dans la Cérémonie, où se pavanent au milieu de l'église de Delft ses personnages du seizième siècle, cava-
liers raides et pomponnés, avec des justaucorps de toutes couleurs et des collerettes montantes ; femmelettes élégantes et bien tournées , dont les têtes éclatent sur les guimpes blanches, comme des bouquets sur les bords évasés d'une amphore chinoise. La jeune fille qui monte l'escalier est adorable. On remarque encore une foule de petites figures trèsspirituelles, et qui minaudent le plus agréablement du monde. Le fond d'architecture est d'une belle couleur. Ce qu'on peut reprocher seulement à M. Eugène Isabey , c'est le miroitement de la lumière partout, d^un bord à l'autre de la toile, avec une valeur égale , sur les chairs , sur les dentelles, sur les étoffes de soie, sur les armes, sur les décorations de l'édifice. Il n'y a point d'effet général, mais beaucoup d'adresse , de fraîcheur et de délicatesse dans tous les détails.
M. Baron abuse un peu du rouge et des tons francs , rapprochés les uns des autres. Le Pupitre de Palestrina surtout agace trop vivement le regard. Dans l'Andréa del Sarto peignant une fresque au couvent de l'Annonciade , à Florence, la composition est ordonnée d'une façon très-pittoresque. Le peintre et son modèle , sa femme tant chérie qui pourtant le fit mourir de chagrin , sont montés sur l'échafaudage, à la hauteur de la voûte. Il a déjà esquissé sa Madone, qui deviendra un chef-d'œuvre.
Autour de lui , deux ou trois élèves sont occupés à broyer les couleurs ou à préparer les pinceaux. Ce tableau est à gauche , au milieu du petit salon d'entrée.
La Soirée d'été nous semble préférable aux deux autres tableaux de M. Baron. Ici le paysage et le ciel aident à Tharmonie. Les petites figures sont mollement couchées dans un parc et jouissent de la fraîcheur du soir et de l'herbe. C'est une scène de Boccace , si vous voulez , ou une Conversation de Lancref .
M. Camille Roqueplan était autrefois de cette pléiade gracieuse qui a toutes les sympathies du monde distingué et des jolies femmes, en conservant les qualités du peintre et du coloriste. Depuis qu'il a habité les Pyrénées, il a un peu changé sa ' manière ; son dessin est plus serré, sa couleur moins évaporée, son sentiment plus mélancolique. Il prend les lumières dans une harmonie plus douce et plus reposée, il donne plus de caractère à ses personnages, plus de véritable solidité au relief des formes. Cette métamorphose du peintre aura-t-elle servi son talent? Peut-être. Pour ma part, j'aime autant ses Montagnards faisant viser leur passe-port, ou son Paysage de la frontière espagnole, que n'importe quelle autre de ses peintures précédentes.
Dans le Visa des passe-ports, un paysan, debout,
se dessine sur un mur blanc, avec son costume pit* toresque, son cliapeau de feutre et sa figure hàlée. Un grand chien, de cette belle race courageuse et patiente qui partage toutes les aventures de T homme des montagnes, est assis à ses pieds. A droite, un enfant, demi-nu, se chauffe au soleil ; à gauche, sur un perron, monte un des paysans, entre déjeunes filles curieuses. Tout cela doit représenter à merveille Taspect du pays et Tindividualité des habi^ tants.
Les Paysans de la vallée d'Ossau sont une répéti* tion de l'aquarelle exécutée en grand pour l'album de la duchesse de Montpensier. Je ne sais pourquoi, dans Talbum, cette marche de montagnards a été intitulée : la Fuite en Egypte. A cause sans doute de la paysanne montée sur un âne et du jeune paysan qui le conduit. Ce gars -là n'accepterait jamais d'être saint Joseph.
Le petit paysage est très-lumineux et très-délicatement peint, surtout dans les fonds ; trop délicatement peut-être, pour l'expression d'un pays sauvage et fort accidenté.
On a dit que M. Camille Roquepldn se rapprochait un peu, dans ce nouveau style, du style, de M. Adolphe Leleux. Mais l'analogie est plutôt dans le sujet, dans les costumes et dans la localité de la lumière , que dans le sentiment qui inspire tes
deux peintres, ou que dans les procédés de leur exécution. M. Roqueplan a été frappé d*une certaine noblesse calme et sérieuse qui élève la tournure et la physionomie de ces enfants des montagnes, tandis qu'Adolphe Leleux a saisi leur côté farouche et aventureux. L'exécution de M. Camille Roqueplan est sobre, logique et correcte. La peinture de M. Adolphe Leleux est plus vive, plus passionnée ; elle se préoccupe de Teffet juste, plus que de la perfection du détail. M. Leleux se garde bien de peigner et de débarbouiller ses bergers. Il les prend sans façon et sans apprêt, au coin d'un rocher, sur la bruyère épaisse, avec leurs peaux de béte comme des pâtres du temps d'Homère , ou môme grimpés sur leurs longues échasses de héron, quand ils arpentent les landes. M. Roqueplan leur donne le loisir d'endosser leurs belles vestes brunes pour aller à la ville ou pour se hasarder au delà des frontières. Les montagnards de M. Roqueplan songent déjà à se dépayser; ceux de M. Adolphe Leleux n*ont jamais vu la plaine, et ne soupçonnent point la civilisation.
M. Leleux a eu deux tableaux dans le salon carré. Il le mérite bien. Le plus petit représente le Retour du marché, en basse Bretagne. Les figures ont un pouce de haut, mais une allure si particulière, un caractère si franc, une bretonnerie
si décidée, qu'on leur suppose tout ce qu'il faut pour être de parfaits sauvages. Soyez sûr qu'on ne parle pas français dans ce petit groupe de bouviers épatés et de brunes pastourelles.
Les Jeunes Pâtres espagnols sont de plus grande proportion. Garçons et filles se roulent péle-méle sur Therbe rousse, ramassés en un monceau comme des aiglons dans une aire et jouant avec des petits cbicns. Leurs visages cuivrés, leurs rudes crinières, leur bouche un peu bestiale, laissant apercevoir des crocs d'ivoire, leurs mouvements brusques, les étoffes couleur de mousse brûlée, le paysage âpre et stérile, le ciel vif, mais orageux, tout annonce une race bien distincte et un coin perdu dans quelque sierra inaccessible.
Les Bergers des landes ont également leurs signes autochtones. Ils arrivent du pâturage avec leurs échalas de sept lieues, et touchent du front au toit des chaumières. La couleur de ce tableau est trèsvigoureuse,
Le chef-d'œuvre de M. Leleux, au Salon de 184;7, n'est pourtant pas une scène des Pyrénées ou de la Bretagne : c'est le portrait du peintre par lui-même, une belle tête, qui aurait conduit soa homme partout où il faut du courage et de loriginalité.
M. Armand Leleux a quatre tableaux : des Heu-
diahts espagnols.qui marchent comme des princes; un intérieur, et deux petites figures d'Andalous. Le Guittarero est plein de physionomie et très-bra^ vement peint.
M. Bédouin a deux tableaux : un Souvenir d'Espagne, perdu dans la travée noire, et une petite Paysanne Ossaloise, perdue dans la galerie de bois. M. Bédouin a déjà eu le malheur de voir refuser par le jury ses ouvrages les plus importants. La mauvaise place qu'on lui a donnée est un second refus de publicité.
Qui donc a fait une certaine célébrité à un tableau médiocre : Molière chez le barbier trouvant le type du bourgeois-gentilhomme î M. Vetter doit avoir' étudié la peinture dans les lithographies de H. Madou de Bruxelles. Son dessin est petit et sans accent, sa couleur commune et même discordante dans les rouges trop ardents du bourgeois. Lestâtes sont insignifiantes ou d'une bouffonnerie grossière. Jamais vous n'auriez deviné Molière dans ce petit bonhomme rondelet et banal. Cela manque d'esprit, de finesse, de véritable comique, et, comme disait Diderot, de ce que vous savez.
Le « ce que vous savez df ou plutôt le a ce que vous ne savez pas », le « on ne sait quoi », l'intraduisible, l'indéfinissable, cette chose vague, qui est pourtant la seule réelle, qui vous saisit et que vous
oe pouvez saisir, qui est l'éloquence même et qui n'a pas de nom, qui invente sans y songer, et qui se comprend tout de suite, la poésie , le caraotère , le sentiment , le feu sacré , le génie , a je ne sais quoi x) , voilà le rare et le précieux dans les arts.
LES PÂT8Â6B8.
M. Corot n'a jamais fait de meilleure peinture que son effet de Soir, du grand salon : une rivière, vers le milieu une barque qui se dessine en noir, bouquets de grands arbres à droite et à gauche, fond de ciel plombé , presque tout du même ton crépusculaire, deux notes seulement qui se combinent ou qui se répondent, le bistre foncé et l'argent mat, une exécution simple et sobre, un sentiment très-mélancolique , le silence et la rêverie ; voilà.
. Arrêtez-vous devant ce petit tableau, qui a d'àlK>rd Tair d'une esquisse confuse, vous sentirez un air mou et presque immobile, vous plongerez dans la brouillard diapbane qui Qatta sur la rivière «t se
mêle, bien loin, bien loin, ayec les nuances verdàtrès du ciel à Thorizon , vous écouterez les bruits imperceptibles de cette calme nature, à peine un frissonnement de feuilles ou le sillage d'un poisson à fleur d'eau, vous retrouverez toutes les émotions de quelque soirée, où, solitairement assis au bord d*un lac, après un jour monotone, vous avez attendu que la nuit allumât ses premières étoiles.
Si la peinture a pour but de communiquer aux autres Fimpression ressentie par Tartiste devant la nature, le paysage de M. Corot remplit les conditions de Tart. Comment ce paysage, assez singulièrement peint, produit^il ce résultat ? Il me semble que la peinture un peu mystique de M. Corot agit sur le spectateur à peu près comme la musique sur le dilettante, par un moyen indirect et inexplicable. Comment se fait-il qu'une phrase musicale de Beethoven, un son vague et fugitif, provoque inévita- . blément une certaine idée et non point une autre? On a cherché, de nos jours, Texpression de la musique dans des moyens directs et matériels, dans l'analogie du bruit avec la chose qu'on veut représenter ; mais la grosse caisse et les timbales n'ont jamais si bien réussi qu'une simple et pure mélodie qui s'adresse à l'âme. La musique imitative ne vaudra jamais la musique poétique.
C'est assurément une faiblesse, dans un art pi
tique comme la peinture, d'indiquer imparMtement l'image, même quand le sentiment est dessous. C'est la faiblesse naïve de M. Corot. Son originalité se présente sous de triples voiles qu'il n'a jamais pu soulever dans aucun tableau. Cette exécution embarrassée, ce dessin pénible, quoiqu'il arrive àTélégance, cette couleur morne mal plâtrée, tout trahit une persévérance difficile et qui n'a jamais pu dominer la pratique de son art. H. Corot est comme un homme sensible et éloquent, dont la parole reste bien au-dessous de son impression. Nous avons vu de lui cependant des esquisses franchement peintes du premier coup, et si justes d'effet avec leur douce lumière, qu'elles se maintiennent à côté de peintures plus vigoureuses et plus éclatantes.
L'autre paysage de M. Corot est, comme à l'ordinaire, une sorte d'idylle un peu bléme, où un jeune berger nu joue avec sa chèvre. J'ai toujours pensé que M. Corot traduirait mieux le breton que le grec. C'est une expérience qu'il pourrait faire, et sans doute sa réputation y gagnerait.
M. Charles Leroux est presque l'opposé de M. Corot. Son exécution est très-habile , très-vigoureuse et peut-être trop compliquée. Le sentiment agreste qu'il cherche dans ses paysages est presque étouffé sous l'enveloppe réelle et solide d'une pâte tourmentée jusqu'à Fexagération. Ses esquisses ont bien plus
de légèreté, de sentiment et de poésie que s^ tableaux finis. On lui a refusé cette année yne grande Vue d'Eseublac sur la côte du Croisic, enlevée de verve d'après nature. Trois ou quatre arbres courbés par le vent dessinent leur silhouette étrange sur un fond de sable en talus, vivement éclairé par un soleil d'orage ; à droite, la mer ; en avant, up terrain crayeux avec quelques herbes marines. M. Marvy fait une eau-forte de cette belle composition.
Dans le Souvenir de la forêt du Gavre en Bretagne, grande allée prise de face et bordée de chênes fermement rendus, la terre^est tapissée partout d'une verdure un peu acre. I,ies arbres aussi sont en plein vert, et presque sans demi-teintes pour adoucir la couleur. Chaque branche, chaque groupe de feuilles sont étudiés avec une obstination qui appesantit les formes. Ce qui manque surtout au tableau, c'est la variété, variété de touche et variété de coloris.
La prairie des ormeaux est plus librement peinte. M. Charles Leroux s'y est moins préoccupé de faire un tableau pour l'Exposition. Ses arbres verts ou dépouillés, ses haies vives et son herbe drue, et son vivier profond et brun, s'arrangent bien ensemble. L'allée d'ormeaux a beaucoup de caractère et de grandeur. Nous avons vu souvent le pays de la Vendée, où M. Leroux prend ses paysages d'aSisc-
tiôn, pays sauvage et vigoureux, avec des tempéraments d'arbres qu'on ne trouve point ailleurs, une végétation courte et colorée, une qualité de ciel très-particulière ; pays où les hommes et les arbreâ respirent un air sain, tonique et valeureux.
M. Charles Leroux possède les principales dispositions d'un bon paysagiste. Sa passion rustique s'entretient par une vie habituelle au grand air ; aussi conserve-t-il à la nature ses traits décisifs. Le véritable style est celui qui exprime l'objet avec sa signification essentielle. M. Leroux est de plus un peintre trés-adroit et très-énergique. S'il avait plus dé légèreté dans la main, plus de variété dans la coloration, il faudrait le mettre tout de suite en première classe. On peut croire qu'il y arrivera.
M, Jeanron a fait, cette année, un grand paysage très-remarquable, intitulé le Repos du laboureur.
C'est la campagne des environs de Paris, triste et nue, mais pourtant fertile, une campagne prolétaire en quelque sorte, -qui ne s'appartient pas à ellemême, qui renonce au luxe et au caprice pour produire avec fécondité. M. Jeanron a toujours été un peintre plébéien , jusque dans l'expression du paysage. Il aime les plaines laborieuses qui ne se reposent jamais, ou les rochers sauvages et indomptés. Les fleurs exquises ne poussent point dans ses champs, pas plus que les bijoux sur les bâillons dé
ses rudes ouvriers ou de ses mendiants. U laisse aux peintres fashionables les dentelles et les riches étoffes, et aussi les gazons émaillés ou les halliers de roses.
Son Labourage offre donc un aspect de la nature peu envisagé par les artistes, très-neuf et très-juste de caractère. Je suis sûr que les laboureurs français lui donneraient le prix au Salon. Un jury, connaisseur en peinture, l'aurait aus^i placé dans un meilleur jour. Vous auriez vu la franche tournure des paysans arrêtés près de la charrue sur la terre ra— boteuse, les beaux chevaux membrus, comme Géricault savait les faire, la solidité des premiers plans» la dégradation de la perspective, si difficile sur une campagne plate, la profondeurdu ciel, la virilité de la touche, et tous les signes d'une pratique consommée.
Les paysagistes gui traitent ainsi les figures en accord avec le monde extérieur sont rares , quoique les maîtres n'aient jamais fait autrefois ces distinctions dans la peinture, si ce n'est peut-être les Hollandais.
M. Jeanron a encore exposé un autre tableau, Contrebandier silencieux et. alerte, rasant l'angle d'un rocher. Ces sujets familiers au peintre des Forgerons de la Corrèze, des Gamins de Juillet, des mendiants et des bohémiens , lui donnent donc quelque analogie avec le talent de M. Leleux. Tou4